Quelques quatrains d'Omar Khâyyâm
Le vaste monde : un grain de poussière dans l'espace.
Toute la science des hommes : des mots.
Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats : des ombres.
Le résultat de ta méditation perpétuelle : rien.
En vérité je vous le dis : nous sommes les pions
d'une mystérieuse partie d'échecs.
On nous déplace, nous arrête, nous pousse encore
puis nous jette, un à un, dans la boîte du Néant.
Avant que le destin ne te frappe à la tête
il est temps : demande du vin!
Insensé! Penses-tu donc être un trésor
que l'on déterrera après l'avoir enseveli?
Dans une taverne, je demandai à un vieux sage
de me renseigner sur ceux qui sont partis.
Il m'a répondu : "Ils ne reviendront pas.
C'est tout ce que je sais. Bois du vin!"
Du vin! Du vin, en torrent!
Qu'il bondisse dans mes veines! Qu'il bouillonne dans ma tête!
Des coupes Ne parle plus! Tout n'est que mensonge.
Des coupes Vite! J'ai déjà vieilli
Quand l'ombre de la mort s'allongera sur moi, quand la gerbe de mes jours sera liée,
Je vous appellerai, et vous m'emporterez, ô mes amis!
Lorsque je serai devenu poussière, vous façonnerez avec mes cendres une urne que vous emplirez de vin.
Peut-être alors me verrez-vous revivre
Une telle odeur de vin émanera de ma tombe
que les passants en seront enivrés.
Une telle sérénité entourera ma tombe
que les amants ne pourront s'en éloigner.
Allah! Pardonne à mon cur prisonnier.
Pardonne à mon sein qui s'enfle de chagrin.
Pardonne à mes pieds, qui vont à la taverne.
Pardonne à ma main, qui saisit la coupe.
Ô mufti de la ville! Garde tes remontrances!
Qui de nous est le juste? Qui de nous est le sage?
Je bois le sang de la vigne
et toi celui des humains.
Seigneur! Tu as brisé ma cruche!
Tu as fermé sur nous les portes de la joie!
Que ma bouche s'emplisse de cette terre gorgée de vin!
Serais-tu ivre, Seigneur?
Le Créateur, dites-vous?
Est-ce pour la briser qu'on façonne une coupe?
Tous ces beaux bras, ces mains déliées, ces clairs visages
quel amour les a faits? Quelle haine les efface?
Si tu veux avoir la magnifique solitude des étoiles et des fleurs,
romps avec tous les hommes, avec toutes les femmes.
Ne cherche aucune piste et aucun compagnon.
Ne te penche sur aucune douleur. Ne participe à aucune fête.
Nuit. Silence. Immobilité d'une branche et de ma pensée.
Une rose, image de ta splendeur éphémère,
vient de laisser tomber un de ses pétales
Où es-tu en ce moment, toi qui m'as tendu la coupe, et que j'appelle encore?
Lampes qui s'éteignent, espoirs qui s'allument.
Aurore.
Lampes qui s'allument, espoirs qui s'éteignent.
Nuit.
Luths, parfums et coupes, chevelures et longs yeux
jouets que le Temps détruit, jouets!
Austérité, solitude et labeur, prière et renoncement
cendres que le Temps écrase, cendres!
Serviteurs, n'apportez pas les lampes!
Car mes convives exténués se sont endormis.
J'y vois assez pour distinguer leur pâleur.
N'apportez pas les lampes, car il n'y a pas d'aube chez les morts.
Sans commentaire, à part ce ptit-ci : "Omar Khâyyâm" semble, plus qu'un auteur, une marque de fabrique quelque peu douteuse, et mon plaisir s'en porte mal. D'autant que ses Rubaiyat ne me séduisent, depuis l'enfance, que dans la traduction d'un certain Franz Toussaint, que je suspecte d'être aussi infidèle que Messaline. Voyez plutôt :
La vie s'écoule. Que reste-t-il de Bagdad et de Balkh?
Le moindre heurt est fatal à la rose trop épanouie.
Bois du vin, et contemple la lune
En évoquant les civilisations qu'elle a vues s'éteindre.
Coupole, minarets, coupe de Shiraz On s'y croirait, non? Seulement je crains bien que les deux villes ne fussent en parfait état à l'époque (les Mongols ne se pointeront qu'au siècle suivant) et que l'original en farsi-latins
chûn 'umr hamî rawad chi Baghdâd. chi Balkh
paimâna chu pur shawad chi shîrîn u chi talkh
mai khwur ki pas az man û tu în mâh. basî
az salkh. ba-ghurra âyad az ghurra ba-salkh
Agréables et âpres sonorités; est-il nécessaire de préciser que le sens m'est inaccessible? dans son édition de 1868, l'ancêtre des traducteurs, FitzGerald, conserve les rimes (ou plutôt les assonances) AABA, en faisant sauter Balkh, et même Bagdad :
Whether at Naishápúr or Babylon,
Whether the Cup with sweet or bitter run,
The Wine of Life keeps oozing drop by drop,
The Leaves of Life keep falling one by one.
Mais voici la traduction littérale que donne Arberry (1959) :
When life departs, what matter if it be (in) Baghdad or Balkh?
When the cup is full, what matter if it (sc. the wine) be sweet or bitter?
Drink wine, for after me and you often this moon
will come from the last day to the first, from the first to the last.
Francesco Gabrieli (1973) confirme :
Quando la vita se ne va, che differenza c'è tra Baghdàd e Balkh?
Quando la coppa è ricolma, che fa se dolce o amaro è il suo contenuto?
Bevi il vino, ché dopo di me e di te, più volte questa luna
passerà dall'ultimo al primo quarto, e dal primo all'ultimo.
Et assez frimé au polyglotte! Je vous épargne la version hongroise. Le très français et très ferré Grolleau (sproutch sproutch) donne en 1978 :
Puisque la vie passe, qu'est-ce que Bagdad et Balkh?
La coupe une fois pleine, qu'importent son amertume et sa douceur?
Bois du vin, car souvent après ton départ et le mien, cette même lune
passera du dernier jour du mois au premier, du premier au dernier.
Il est bien clair que Toussaint (1923) prend ses aises, plus encore que FitzGerald, et des aises bizarres, car si l'on peut saisir à la rigueur que soit liquidée la ratiocination du premier vers, pourquoi, et au profit de quoi, ce caviardage de l'éternel retour de la lune "après toi et moi"? Il ne pousse pas toujours le bouchon si loin, mais sans doute assez loin parfois pour qu'on ne puisse même pas reconnaître quel poème il "interprète".
Et pourtant, lui seul me botte. Parce que je l'ai découvert très jeune, dans la bibli de papa? Pas seulement, ce me semble. Mais il me botte infiniment moins si je suis assuré d'avoir affaire à un Français du XXème, et non à un astronome persan du XIème siècle. Identique désenchantement à découvrir dans Borges, à l'état de soupçon, puis affirmé dans les préfaces de Khawam et de Miquel, que les merveilleuses "Mille nuits et une nuit" de Mardrus étaient bien, en effet, dans une large mesure, DE Mardrus. Qu'importe? Seul compte le texte Eh, non. C'est ici un monde, là un homme, dont mille ans nous séparent, et qu'on s'enchante de trouver à la fois si proches et si bizarres. S'il y a forgerie ou simple tripatouillage, le talisman s'évapore, les images se ternissent. Le "gros nerf de confiture" et le "doux-viandu", qui me ravissaient comme expression spontanée d'un peuple, redeviennent un pénis et un cul, qu'un petit malin s'efforce de mettre en valeur. L'apostrophe à Allah, délectable au sein d'un Islam triomphant, tombe à plat de la bouche d'un athée. "La vraie admiration est historique, écrivait Renan en 1848. La couleur locale a un charme incontestable quand elle est vraie : elle est insipide dans le pastiche." Bien sûr, il y aurait infiniment à discuter. Mais c'est déjà trop pour aujourd'hui.
Toute la science des hommes : des mots.
Les peuples, les bêtes et les fleurs des sept climats : des ombres.
Le résultat de ta méditation perpétuelle : rien.
En vérité je vous le dis : nous sommes les pions
d'une mystérieuse partie d'échecs.
On nous déplace, nous arrête, nous pousse encore
puis nous jette, un à un, dans la boîte du Néant.
Avant que le destin ne te frappe à la tête
il est temps : demande du vin!
Insensé! Penses-tu donc être un trésor
que l'on déterrera après l'avoir enseveli?
Dans une taverne, je demandai à un vieux sage
de me renseigner sur ceux qui sont partis.
Il m'a répondu : "Ils ne reviendront pas.
C'est tout ce que je sais. Bois du vin!"
Du vin! Du vin, en torrent!
Qu'il bondisse dans mes veines! Qu'il bouillonne dans ma tête!
Des coupes Ne parle plus! Tout n'est que mensonge.
Des coupes Vite! J'ai déjà vieilli
Quand l'ombre de la mort s'allongera sur moi, quand la gerbe de mes jours sera liée,
Je vous appellerai, et vous m'emporterez, ô mes amis!
Lorsque je serai devenu poussière, vous façonnerez avec mes cendres une urne que vous emplirez de vin.
Peut-être alors me verrez-vous revivre
Une telle odeur de vin émanera de ma tombe
que les passants en seront enivrés.
Une telle sérénité entourera ma tombe
que les amants ne pourront s'en éloigner.
Allah! Pardonne à mon cur prisonnier.
Pardonne à mon sein qui s'enfle de chagrin.
Pardonne à mes pieds, qui vont à la taverne.
Pardonne à ma main, qui saisit la coupe.
Ô mufti de la ville! Garde tes remontrances!
Qui de nous est le juste? Qui de nous est le sage?
Je bois le sang de la vigne
et toi celui des humains.
Seigneur! Tu as brisé ma cruche!
Tu as fermé sur nous les portes de la joie!
Que ma bouche s'emplisse de cette terre gorgée de vin!
Serais-tu ivre, Seigneur?
Le Créateur, dites-vous?
Est-ce pour la briser qu'on façonne une coupe?
Tous ces beaux bras, ces mains déliées, ces clairs visages
quel amour les a faits? Quelle haine les efface?
Si tu veux avoir la magnifique solitude des étoiles et des fleurs,
romps avec tous les hommes, avec toutes les femmes.
Ne cherche aucune piste et aucun compagnon.
Ne te penche sur aucune douleur. Ne participe à aucune fête.
Nuit. Silence. Immobilité d'une branche et de ma pensée.
Une rose, image de ta splendeur éphémère,
vient de laisser tomber un de ses pétales
Où es-tu en ce moment, toi qui m'as tendu la coupe, et que j'appelle encore?
Lampes qui s'éteignent, espoirs qui s'allument.
Aurore.
Lampes qui s'allument, espoirs qui s'éteignent.
Nuit.
Luths, parfums et coupes, chevelures et longs yeux
jouets que le Temps détruit, jouets!
Austérité, solitude et labeur, prière et renoncement
cendres que le Temps écrase, cendres!
Serviteurs, n'apportez pas les lampes!
Car mes convives exténués se sont endormis.
J'y vois assez pour distinguer leur pâleur.
N'apportez pas les lampes, car il n'y a pas d'aube chez les morts.
Sans commentaire, à part ce ptit-ci : "Omar Khâyyâm" semble, plus qu'un auteur, une marque de fabrique quelque peu douteuse, et mon plaisir s'en porte mal. D'autant que ses Rubaiyat ne me séduisent, depuis l'enfance, que dans la traduction d'un certain Franz Toussaint, que je suspecte d'être aussi infidèle que Messaline. Voyez plutôt :
La vie s'écoule. Que reste-t-il de Bagdad et de Balkh?
Le moindre heurt est fatal à la rose trop épanouie.
Bois du vin, et contemple la lune
En évoquant les civilisations qu'elle a vues s'éteindre.
Coupole, minarets, coupe de Shiraz On s'y croirait, non? Seulement je crains bien que les deux villes ne fussent en parfait état à l'époque (les Mongols ne se pointeront qu'au siècle suivant) et que l'original en farsi-latins
chûn 'umr hamî rawad chi Baghdâd. chi Balkh
paimâna chu pur shawad chi shîrîn u chi talkh
mai khwur ki pas az man û tu în mâh. basî
az salkh. ba-ghurra âyad az ghurra ba-salkh
Agréables et âpres sonorités; est-il nécessaire de préciser que le sens m'est inaccessible? dans son édition de 1868, l'ancêtre des traducteurs, FitzGerald, conserve les rimes (ou plutôt les assonances) AABA, en faisant sauter Balkh, et même Bagdad :
Whether at Naishápúr or Babylon,
Whether the Cup with sweet or bitter run,
The Wine of Life keeps oozing drop by drop,
The Leaves of Life keep falling one by one.
Mais voici la traduction littérale que donne Arberry (1959) :
When life departs, what matter if it be (in) Baghdad or Balkh?
When the cup is full, what matter if it (sc. the wine) be sweet or bitter?
Drink wine, for after me and you often this moon
will come from the last day to the first, from the first to the last.
Francesco Gabrieli (1973) confirme :
Quando la vita se ne va, che differenza c'è tra Baghdàd e Balkh?
Quando la coppa è ricolma, che fa se dolce o amaro è il suo contenuto?
Bevi il vino, ché dopo di me e di te, più volte questa luna
passerà dall'ultimo al primo quarto, e dal primo all'ultimo.
Et assez frimé au polyglotte! Je vous épargne la version hongroise. Le très français et très ferré Grolleau (sproutch sproutch) donne en 1978 :
Puisque la vie passe, qu'est-ce que Bagdad et Balkh?
La coupe une fois pleine, qu'importent son amertume et sa douceur?
Bois du vin, car souvent après ton départ et le mien, cette même lune
passera du dernier jour du mois au premier, du premier au dernier.
Il est bien clair que Toussaint (1923) prend ses aises, plus encore que FitzGerald, et des aises bizarres, car si l'on peut saisir à la rigueur que soit liquidée la ratiocination du premier vers, pourquoi, et au profit de quoi, ce caviardage de l'éternel retour de la lune "après toi et moi"? Il ne pousse pas toujours le bouchon si loin, mais sans doute assez loin parfois pour qu'on ne puisse même pas reconnaître quel poème il "interprète".
Et pourtant, lui seul me botte. Parce que je l'ai découvert très jeune, dans la bibli de papa? Pas seulement, ce me semble. Mais il me botte infiniment moins si je suis assuré d'avoir affaire à un Français du XXème, et non à un astronome persan du XIème siècle. Identique désenchantement à découvrir dans Borges, à l'état de soupçon, puis affirmé dans les préfaces de Khawam et de Miquel, que les merveilleuses "Mille nuits et une nuit" de Mardrus étaient bien, en effet, dans une large mesure, DE Mardrus. Qu'importe? Seul compte le texte Eh, non. C'est ici un monde, là un homme, dont mille ans nous séparent, et qu'on s'enchante de trouver à la fois si proches et si bizarres. S'il y a forgerie ou simple tripatouillage, le talisman s'évapore, les images se ternissent. Le "gros nerf de confiture" et le "doux-viandu", qui me ravissaient comme expression spontanée d'un peuple, redeviennent un pénis et un cul, qu'un petit malin s'efforce de mettre en valeur. L'apostrophe à Allah, délectable au sein d'un Islam triomphant, tombe à plat de la bouche d'un athée. "La vraie admiration est historique, écrivait Renan en 1848. La couleur locale a un charme incontestable quand elle est vraie : elle est insipide dans le pastiche." Bien sûr, il y aurait infiniment à discuter. Mais c'est déjà trop pour aujourd'hui.
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