"Accroupis sur les talons, ils mangeaient."

Publié le par Gustave Flaubert

[L’armée des mercenaires, en révolte contre Carthage, a été enfermée, suite à une ruse d’Hamilcar, dans un étroit défilé, où la faim se fait sentir…]

Ils étaient maintenant d’une maigreur hideuse; leur peau se plaquait de marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jour, trois Ibériens moururent.
Leurs compagnons effrayés quittèrent la place. On les dépouilla; et ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.
Alors des Garamantes se mirent lentement à rôder tout autour. C’étaient des hommes accoutumés à l’existence des solitudes, et qui ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un signe, et se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux, ils en prirent des lanières; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient. Les autres les regardaient de loin; on poussa des cris d’horreur; beaucoup cependant, au fond de l’âme, jalousaient leur courage.
Au milieu de la nuit, quelques-uns de ceux-là se rapprochèrent, et, dissimulant leur désir, ils en demandaient une mince bouchée, seulement pour essayer, disaient-ils. De plus hardis survinrent; leur nombre augmenta; ce fut bientôt une foule. Mais presque tous, en sentant cette chair froide au bord des lèvres, laissaient leur main retomber; d’autres au contraire la dévoraient avec délices.
Afin d’être entraînés par l’exemple, ils s’excitaient mutuellement. Tel qui avait d’abord refusé allait voir les Garamantes et ne revenait plus. Ils faisaient cuire les morceaux sur des charbons à la pointe d’une épée; on les salait avec de la poussière, et l’on se disputait les meilleurs. Quand il ne resta plus rien des trois cadavres, les yeux se portèrent sur toute la plaine pour en trouver d’autres.
Mais ne possédait-on pas des Carthaginois, vingt captifs faits dans la dernière rencontre, et que personne, jusqu’à présent, n’avait remarqués? Ils disparurent; c’était une vengeance, d’ailleurs. - Puis, comme il fallait vivre, comme le goût de cette nourriture s’était développé, comme on se mourait, on égorgea les porteurs d’eau, les palefreniers, tous les valets des mercenaires. Chaque jour on en tuait. Quelques-uns mangeaient beaucoup, reprenaient des forces, et n’étaient plus tristes.
Bientôt cette ressource vint à manquer. Alors l’envie se tourna sur les blessés et les malades. Puisqu’ils ne pouvaient se guérir, autant les délivrer de leurs tortures; et, sitôt qu’un homme chancelait, tous s’écriaient qu’il était maintenant perdu et devait servir aux autres. Pour accélérer leur mort, on employait des ruses; on leur volait le dernier reste de leur immonde portion; comme par mégarde, on marchait sur eux; les agonisants, pour faire croire à leur vigueur, tâchaient d’étendre les bras, de se relever, de rire. Des gens évanouis se réveillaient au contact d’une lame ébréchée qui leur sciait un membre; - et ils tuaient encore, par férocité, sans besoin, pour assouvir leur fureur.

(Gustave FLAUBERT "Salammbô")
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