Pointeur (24)

Publié le par Ab'alone

Le plus cocasse, et qui paraît difficile à croire, c’est que la thèse qu’on me vitupérait d’avoir émise, l’autorité du Journal avait pourtant suffi à la valider! Tous ces corniauds, croyant savoir d’où émanait la fumée, n’en concluaient pas moins à l’existence du feu. Qu’on dise n’importe quoi, ce serait trop énorme : ils ont sûrement leurs raisons! Vidal, pas fort pour un “philosophe”, barbotait là-dedans jusqu’au cou : il faisait confiance aux “spécialistes”, et ne se posait jamais la moindre question sur ce que leur science pouvait receler d’idéologie, dès lors qu’ils avaient l’aval de l’Université, de l’opinion, du pouvoir! L’idéologie, c’était bon pour les Sectes, l’Islam et les Nazis. J’avais beau lui remontrer qu’en l’occurrence le “spécialiste” autoproclamé causait sans savoir, il me rétorquait que je ne lui avais pas encore fourni la moindre preuve du “grand mensonge” de la presse. Preuve malaisée, on s’en doute, à moins d’être sur les lieux pour comparer : or c’était le cas, et je le voyais tout prêt à abdiquer le témoignage de ses sens en faveur d’un papier mal torché! Call me Jean-Loup! Salaud! Pour sûr que je lui en aurais callé une, si je l’avais tenu! Je frémissais à l’idée qu’un tel zozo était capable de faire rouvrir l’enquête… Excédé par les sourires fuyants et les détournements de conversations, je proposai une lettre collective pour le sommer de nommer son informateur, mais je me rendis compte que, quand je l’aurais écrite, personne ne l’aurait signée. Sans doute m’étais-je fait quelques illusions sur ma popularité, avait-on percé à jour le tuf de mépris de mes compatissances? “Tout bon raisonnement offense”, comme disait si judicieusement Stendhal, et il faut être très intelligent pour bien jouer au con, endormir la méfiance des cons authentiques. L’empressement avec lequel on avait saisi ce grief fumeux en disait long sur celle qu’on me gardait.
Mais enfin j’étais le cadet des chats à fouetter, et à part la prof d’anglais qui m’en voulait sans doute de voir les visages des élèves s’illuminer quand ils passaient de son cours au mien, personne ne me fit la gueule en forme; même les repas des expat’ reprirent comme si de rien n’était – pas pour longtemps, mais c’est une autre histoire. Simplement je sentais comme un flottement, une réserve à mon égard : on se dévoilait moins, nul ne me contait plus ses micro-peines de cœur, on aurait dit qu’ils avaient peur de les revoir dans le journal, et caricaturées.
Naturellement la rumeur de ma forfaiture passa le mur de séparation : j’avais en classe des enfants d’enseignants. Les gosses, eux, ne me donnaient pas tort, si ce n’est quelques cancres intéressés à briser le miroir que leur tendaient mes notes. Je passai une bonne heure de terminale à éclaircir le “malentendu”, approuvé de tous, sauf d’Ariane, dont l’attitude… est-ce qu’elle m’inquiétait? Difficile à présent de ne pas faire baver sur avant ce que je n’en compris qu’après, de ne pas confier à l’appréhension le soin d’annoncer la catastrophe. Là-dessus la vérité historique est à jamais perdue, il aurait fallu tenir un journal secret… Ariane était en somme parfaite : ouverte, enjouée, elle dialoguait avec une verve et une spontanéité apparemment sans faille et sans coulisses, et avait cessé de jouer le rôle du pion qui nous ramène au texte. Trop parfaite? Le hic, c’est qu’au contraire de ce que j’aurais pu redouter, il ne transparaissait rien de ce que nous avions vécu d’intime, pas un aparté, pas un mot à double-sens, pas un sourire de connivence, et que précisément la connaissance que nous avions tous deux de la face cachée douait de signification cette occultation délibérée : mais quelle signification? Elle pouvait avoir tourné la page, et je m’en dépitais, tout en m’en réjouissant sur le plan sécuritaire; elle pouvait attendre, et il faut bien convenir, si je me mets à sa place, que mon attitude lui proposait une énigme symétrique : parfois je me prenais à la raimer très fort, mais je suspendais les premiers pas, terrorisé par deux éventualités : l’expression formelle de l’oubli et du dédain, d’une part, qu’elle s’astreindrait ensuite, peut-être, à manifester par son comportement : je me serais donc bêtement sabordé. Mais c’est la mèche d’une autre bombe que je craignais surtout d’allumer, et il faut bien dire que Jenny me servait de modèle : c’est un amour frustré, mué en haine, que j’avais peur de voir exploser, ou à tout le moins une attente que je ne pourrais combler, cet article merdique m’ayant remis sur la sellette.
En fait, j’aurais voulu lui dire que je ne l’avais pas jetée, que je l’aimais toujours, la rassurer, la cajoler, la consoler, et désamorcer par là une éventuelle rancune, mais à condition que ça ne se soldât pas par une reprise de rendez-vous dont je n’escomptais, dans l’immédiat, qu’ennui et effroi : on comprend qu’un tel texte ne me parût pas assez porteur pour m’inciter à quitter l’abri provisoire que constituait une “participation”, encore une fois, sans reproche! D’ailleurs, elle veillait à ne me laisser jamais l’opportunité de lui parler : attendant pour arriver que les autres fussent là, rassemblant ses affaires à temps pour partir la première : la seule fois où elle se laissa distancer, et où ma bouche s’ouvrait pour un début de mise au point, un regard gris-ciment me dissuada d’aller outre.
Il me semble que j’aurais accepté son attitude sans trop me casser la tête si nous n’avions, dès cette rentrée, commencé à recevoir un nombre inhabituel de coups de fil anonymes et muets : les profs connaissent cela, quand ils sont dans l’annuaire, mais à raison de deux ou trois par an, tout au plus, depuis qu’il est loisible au citoyen lambda de localiser qui le harcèle; là, c’était à toute heure – de la nuit, en fait, jamais du jour, et quand on ne décrochait pas, le 31 31 annonçait : “Sur votre ligne, aucun appel” … ce qui signifiait liste rouge, cabine, ou portable non répertorié. Le premier soir vers neuf heures, j’avais joyeusement diagnostiqué le faux numéro d’un impoli; la récidive après minuit m’alarma : rien, pas même la “respiration lourde” des pros du thrill : quelqu’un qui craignait que je ne le reconnusse à son souffle? L’hostilité générale ne s’était pas encore polymérisée dans ma cervelle, et du reste ce type de blague n’est pas le genre des profs. Vers quatre heures, une nouvelle sonnerie m’arracha au sommeil, et Pimprenelle avec moi. Je voulus la traiter par le mépris, mais décrochai aux alentours de la vingtième : l’imbécile mystérieux semblait installé jusqu’à l’aube, et je me remémorais les confidences de la mère d’Ariane : “Elle part à cheval en pleine nuit!” J’essayai de bouffonner : “Vous savez, cher inconnu, le téléphone, ça ne sert pas qu’à faire dring dring : on peut aussi parler, là, dans la partie inférieure, celle d’où part le fil…” mais sans succès. Je ne pouvais pas m’adresser explicitement à Ariane, d’autant que son attitude en cours semblait démentir qu’elle pût s’adonner à de semblables stupidités. Mais qui, qui d’autre, à part Jenny depuis l’autre monde, ou un petit malin qui m’aurait décelé? J’essayai des allusions vagues, style : “C’est pour une promenade en scooter?” mais elles tombèrent à plat. Je fis un saut à Montlouis pour noter le numéro de la cabine, envisageai une faction à proximité, mais il faisait vraiment trop froid, rappelai ce numéro dès l’essai suivant du crétin masqué : ça sonna libre, et il ne décrocha point. Que faire? sinon régler le son au minimum en allant au pieu, et espérer qu’elle se lassât? Sans doute n’aurais-je pas dû la priver de cet exutoire, à supposer que : car je n’ai jamais su de qui il s’agissait.
Les conseils de classe du deuxième trimestre me donnèrent à mesurer le terrain perdu : la Bachelier ne m’adressa pas la parole; quand elle eut par deux fois repris, après une mienne objection, son discours où elle l’avait laissé sans faire mine seulement de m’avoir ouï, je balançai un instant à quitter la salle; mais force m’était de constater que je n’avais aucun mouvement de solidarité à attendre des collègues, qui échangeaient leurs vues avec la mégère comme si de rien n’était, et parfois faisaient triompher les miennes! J’affectai à mon tour de ne m’adresser qu’à eux, mais reçus bien peu de réponses directes : la disgrâce m’avait rendu transparent.
Le croulant Cramon était moins vulgaire; mais mal m’en prit au conseil de Terminale de prétendre refaire ma plaidoirie en faveur d’Ariane, qui n’avait pas renoncé, il s’en fallait, à l’école buissonnière : on remarquait simplement que l’après-midi du vendredi avait parfois cédé la place à celui du mardi. J’aurais piqué un fard si l’on s’était enquis de mes jours de liberté : on n’y songea pas; mais à la quasi-unanimité (Vidal se borna à s’abstenir) on clama que l’indulgence avait fait ses “preuves négatives”, sic, qu’il fallait sévir, et ma salive ne servit guère qu’à transmuer un “avertissement conduite” en blâme, avec menace d’éviction. Sans mentionner le cocasse de punir quelqu’un de la lourde pour sa propension à la prendre de lui-même, notons qu’Ariane, si les notes signifiaient quoi que ce fût, avait fait des progrès à peu près en tout : première haut la main en langues, en histoire, écrasante en philo, 15 en maths, 14 en physique… elle n’en outrageait ces Messieurs-Dames que davantage : ce n’était pas un âne qui jugeait leurs cours inutiles, et qui, selon leurs propres critères, faisait démonstration de ladite inutilité! Ce qui surprenait, c’est qu’ils ne l’eussent pas cartonnée.

C’était le vendredi 2 mars. Le lendemain… Est-ce qu’il y a un rapport? Cela non plus, je ne l’ai jamais su. Tout est possible, et même qu’on lui ait conté que je l’avais non point défendue, mais attaquée. Objectivement, ce n’était pas faux, ma défense l’avait enfoncée. Mais je doute qu’Ariane fût fille à s’inquiéter de ses bulletins. Elle avait d’autres soucis, et un peu plus impérieux.
Julie, exceptionnellement, était descendue seule à Perpignan : elle aimait faire à loisir ses achats de toiles, de tubes et de pinceaux, causer métier avec les boutiquiers et les rapins, et si je ne manifestais pas mon impatience, elle gênait néanmoins, parce qu’on la savait là. D’ordinaire, j’allais manger une glace avec Pimpounette, mais elle était fiévreuse ce samedi-là, et ça cordait avec ma flemme : je préférai la mettre au lit et la veiller.
À quoi m’occupais-je? Qu’importe : à rien, je préparais un cours, ça m’arrivait de temps en temps. Depuis quelques nuits, l’anonyme, découragé apparemment qu’on ne décrochât plus, avait cessé d’appeler. Je frémissais encore des remous des conseils, qui m’avaient révélé mon isolement; mais bah : plus que trois mois effectifs, pas question de rester dans ce trou un an de plus! Repartir de zéro… Ce ne serait pas la première fois. Il était six heures, le Puigmal d’Err entamait le soleil. Pas la sérénité, mais l’espoir d’y parvenir, et un calme intérieur généré par la nécessité d’éviter le bruit : de jour, Pimprenelle avait le sommeil léger.
On frappa, et si fort que “Police!” ne m’aurait pas surpris. C’était Ariane, qui d’entrée aboya : “Ta femme est là?” “Non, répondis-je sans faire montre de mon émotion, mais ma fille dort, et tu serais gentille de parler plus bas.” Le feu aux poudres? Mais non : tout avait déjà sauté, je reconnaissais le ton, mais l’expérience de ce qu’il avait caché la dernière fois ne m’était d’aucun profit.
“Je ne suis pas gentille du tout, et c’est ta femme que je veux voir.
– Alors c’est comme ça que tu veux le jouer? Tu pourrais au moins donner tes raisons.
– Je n’ai aucune raison à te donner. Je veux voir ta femme, un point c’est tout.
– Oh ça je m’en doute, que tu n’as pas de raison à donner! Pas une qui tienne debout! C’est plus prudent de ne pas les sortir…
– Pour la prudence, je te fais confiance, t’en connais un rayon.
– C’est ça que tu me reproches? Qu’est-ce que tu veux? Un pacte de suicide?
– Je ne veux rien de toi, rien!
– Ben de quoi tu te plains, alors?
– Je ne me plains pas, je veux voir ta femme, pour lui faire comprendre avec quel salaud elle vit.
– T’as une mission d’information, alors? Avant de faire comprendre aux autres, tu pourrais commencer par comprendre toi-même!
– Oh, j’en comprends plus que tu crois! Assez pour te faire mettre en prison jusqu’à la fin de tes jours!
– Mais non, t’as mal lu le code! C’est deux ans max, et j’espère le sursis…
– Deux ans, pour un assassin? C’est toi qu’as mal lu!
– Un QUOI?
– Ah tiens, tu fais moins le malin, là.
– Mais qu’est-ce que tu bafouilles? Je t’ai pas encore tuée, que je sache, et je préférerais l’éviter si possible.
– Essaie! Je suis peut-être plus coriace que tu penses; et puis ce coup-là on ne te raterait pas!
– Ce coup-là? Mais qu’est-ce que tu t’es mis en tête??
– Qu’est-ce que je me suis miiiis en têêêête?? Comme si tu le savais pas! Et méfie-toi, je suis pas la seule, à me l’être miiiis en têêêête.
– Oh ça… Les cons n’ont pas à craindre la solitude.
– Tant mieux pour eux! On la laisse aux petits malins et aux gros salauds.
– Et c’est ça que tu veux raconter à ma femme?
– Entre autres.
– C’est plutôt l’autre qui m’embête. Déverse tous les ragots que tu veux, mais ce qui nous concerne, j’aimerais que ça reste entre nous. Ça te paraît pas dégueulasse de faire appel à des tiers pour régler nos problèmes?
– Oh, ça, ils sont réglés depuis longtemps!
– Pour toi, peut-être; mais moi, si odieuse que tu te montres, je sens que je ne pourrais pas cesser de t’aimer”…
Enfin, c’était la chose à dire, non? Il y avait un immense terrain à explorer, mais à la condition d’en reconquérir un autre au préalable. Peut-être fis-je trop tôt un pas en avant? Je voulus l’enlacer, elle me gifla à la volée.
Je ne ripostai pas par retour. Ce qui me fit perdre le bocal, c’est cette fierté stupide qui brillait dans son regard, et ce mépris… peut-être de le sentir en partie justifié au tréfonds? Elle me toisait toujours, je ne gagnais rien à encaisser : je lui en retournai une à étourdir un bœuf, elle tomba en arrière, la nuque portant sur le radiateur de l’entrée. And then she was still, for Lennie had broken her neck.
Avant même que je n’eusse le temps de me pencher sur elle, j’entendis un tout petit : “Papa!” Pimprenelle, à la balustrade de la mezzanine, nous fixait, les yeux écarquillés.

Du Grand Guignol… Certes; mais je n’eus pas le temps d’en juger en esthète, et le goût depuis ne m’en est pas venu. Je grimpai l’escalier en trois bonds, pris ma petiote au cou et la ramenai à son lit. Elle ne paraissait pas autrement effrayée, vivement intéressée seulement. “La dame t’a tapé, papa? – Non, non, t’as rêvé, ma puce.” Ouais. En quelques mois son langage était devenu intelligible, et elle comprenait fort bien les questions, notamment celles qu’on ne lui posait pas. Qu’on la fît témoigner aux assises n’était pas à craindre, je doute même que les flics eussent le droit de l’interroger. Mais Julie saurait tout, et dès qu’on retrouverait Ariane, ferait le rapport d’autant plus aisément que cette fille ne lui était pas inconnue. Beaux draps. Il fallait faire disparaître le corps, et définitivement, ou raconter les choses comme elles s’étaient passées, en ne censurant que le dialogue… Oui, mais comment expliquer cette visite? Une revendication consécutive au conseil de classe? Auprès d’un prof qui comptait pour du beurre? Personne n’y croirait. Et puis… ça manquait de logique, assurément, mais la mort appelait à des questions sur la mort, et il faut compter avec le manque de logique des gens. Combien, prédisposés par ce foutu article, allaient s’écrier : “Et de trois!”? Les accusations d’Ariane, dont je ne pouvais mesurer la représentativité, constituaient un présage sinistre : si elle avait pu se dire… si certains se disaient déjà… bon Dieu! Je connaissais des abreuvoirs dans la montagne, la neige fondait sur les sentiers… Il ne devait pas être sorcier de monter là-haut quelques bonbonnes d’acide sulfurique… de dissoudre au moins la tête… et ces jambes si aisément reconnaissables! Non, plutôt la mer… un petit bateau… quelques plots de béton… Pourvu, pourvu qu’elle ne fût qu’évanouie! “Ma chérie, tu restes au lit jusqu’à ce que je revienne! Hein! Ou je serai très fâché!”
Je dévalai l’escalier : pas de souffle, pas de pouls : c’était fini; au fond ça m’arrangeait. Mais la nuit tombait : Julie pouvait revenir d’un instant à l’autre, et je n’avais même pas de bagnole! J’empoignai Ariane, et la portai dans mes bras à la cave : qu’en faire, Seigneur? J’avisai les sacs poubelles de cent litres avec lesquels nous avions créé un nouveau sport de glisse, et que j’avais jetés en vrac dans un coin; la fourrai dans l’un, la coiffai d’un autre… et lâchai le tout, interrompu par un ramdam au-dessus de ma tête. Pimprenelle!
Elle était tassée, immobile, sanglante, la tête contre la plinthe, au bas de l’escalier de bois.
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