En lisant Saint-Simon
Parler de Saint-Simon, dans les Mémoires duquel me voilà immergé depuis presque un mois, n'a rien d'indispensable; mais ça me trouble d'être infoutu de rendre compte d'un plaisir qui n'est d'ailleurs pas sans mélange, car certains développements sont plus que fastidieux, et parfois, c'est jusqu'à des dix ou vingt pages qu'on enjambe. Ce type est atteint d'une monomanie que nous ne comprenons plus, du moins sous cette forme, et qui déjà en 1710 devait faire rigoler dans son dos tous ses potes un peu clairvoyants, le Régent en première ligne : c'est l'obsession de la dignité, du "rang", des préséances codifiées, et surtout de ceux des ducs et pairs, "soutiens de la couronne" : tout fout le camp dans le royaume s'ils sont contraints à reculer d'un pas devant les Légitimés (enfants adultérins reconnus par Louis XIV) et les Mémoires gagneraient à être dégraissés des immenses tartines que l'auteur consacre à cette question, et à deux ou trois similaires ou connexes (rang des princes étrangers, date d'érection des duchés, etc); pis encore, pour prouver l'inanité d'UNE SEULE prétention au Pas, ou au Carreau, ou au Tabouret, ou à garder son galurin sur le crâne, ou à entrer dans les carrosses du Roi, il est capable de dévider des généalogies entières. Face à la Dignité, le pouvoir effectif ne pèse pas lourd; il estime tout de même que les ducs devraient en exercer notablement davantage, tout en reconnaissant qu'ils sont pour la plupart dépourvus de savoir et de lumières, et au mieux bons à se faire tuer. Il admet que le mérite n'a rien à voir avec la naissance, et, après avoir narré la juste fortune d'un fils de charcutier, aligne en deux mots et sans état d'âme un noble "dont le mérite se fût borné aux jambons, s'il fût né d'un père qui en eût vendu"; par ailleurs, il se tue à répéter que "les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois" : rois qui tiennent leur pouvoir non de Dieu, intialement, mais d'un CONTRAT que n'aurait pas renié Rousseau, SI Saint-Simon n'en éliminait tout le tiers-état, d'origine serve, c'est à dire la quasi-totalité de la population.
Altérité irréductible. D'autant qu'à le lire, on dirait qu'il ne lui est pas souvent arrivé de changer d'avis : un interlocuteur assurément odieux, "immuable comme Dieu, et d'une suite enragée", lui disait le Régent. Quand il se trompe, c'est sur un homme, dont la "scélératesse pourpensée" lui a échappé, mais à l'heure de l'écriture, dans la retraite et la disgrâce, il ne doute pas un instant d'avoir raison sur tout. Et pourtant ni le préjugé ni la psychorigidité n'altèrent dirai-je la sûreté de coup d'il? Le référent manque, et Gonzague Truc, sans relâche, nous avertit en note : "jugement passionné, ne pas s'y fier, personne d'autre ne dit cela, et surtout il surfait constamment son propre rôle". Soit, mettons donc : la sûreté de formule, avec le désespoir de refeuilleter une heure le tome en cours sans trouver d'exemple lumineux, à se demander si je n'ai pas rêvé! "C'était un grand homme fort bien fait, de bonne mine, mais qui ne promettoit rien, et qui par cela même n'étoit pas trompeuse; l'air fort et robuste, qui sentoit son homme de guerre, et qui par sa figure et ses talents naturels étoit fort bien voulu des dames, qui avoient après le plaisir de s'en moquer." Bôf "Ils perdirent leurs emplois, et leurs emplois n'y perdirent rien." Mouais Courson? "C'étoit, dehors et dedans, un gros buf, fort brutal, fort insolent, et dont les mains n'étoient pas nettes, ni à son exemple celles de ses secrétaires, qui faisoient toute l'intendance, dont il étoit très incapable, et de plus très paresseux." Plat. Les Villars? "Tout à la fin de la vie du Roi, ils sentirent le cadavre [ ] ils firent comme ces rats qui sentent de loin le prochain croulement d'un logis, et l'abandonnent à temps pour aller chercher retraite dans un autre." Banaaaal! Les Harlay père et fils? "Au fond, ils se détestoient parfaitement l'un l'autre, et tous deux avoient parfaitement raison." Argenson, le chef de la police? "Ses murs tenoient beaucoup de celles qui avoient sans cesse à comparoître devant lui, et je ne sais s'il reconnoissoit beaucoup d'autre divinité que celle de la Fortune." Isolé, ça ne casse pas des briques C'est comme quand on cherche une bonne hyperbole dans San-Antonio, on a toujours l'impression de louper les meilleures, et de toute façon on manque l'effet de masse : ces stylistes sont ardus à morceauchoisir.
Styliste, qu'est-ce à dire? Inimitable, ou bien plutôt l'inverse? Proust, qui le prisait fort, a fait de lui un pastiche délicieux. Ne tranchons pas, disons : reconnaissable, entre mille, et bien malgré lui. À la concision, à la longueur des phrases, aux anacoluthes, aux subtilités d'analyse, à une insolence souveraine, et en fin de compte il faut capituler : à un je ne sais quoi. Styliste, et loin de s'en douter : "Dirois-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l'obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions? J'ai senti ces défauts; je n'ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique; je n'ai pu me défaire d'écrire rapidement. De rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce seroit refondre tout l'ouvrage, et ce travail passeroit mes forces; il courroit risque d'être ingrat. Pour bien corriger ce qu'on a écrit, il faut savoir bien écrire; on verra aisément ici que je n'ai pas dû m'en piquer. Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité." C'est le dernier alinéa des Mémoires, et je le crois sincère, à ceci près que ce boulot de refonte et de corrections, il le méprise : rien ne lui paraît plus plaisant que celles auxquelles s'adonne inlassablement son ennemi le duc de Noailles, incapable de finir une lettre : "Elle ne fut pas à moitié qu'il voulut la refondre; c'étoit son terme favori. Il la fondit et refondit si bien qu'elle demeura fondue, et qu'il n'en resta rien."
Rapetasser n'est pas inutile; mais mille rapetassages ne rendront pas bon un mauvais premier jet. Et ce que Saint-Simon me confirme, c'est l'obscure corrélation entre la vigueur, l'originalité du style, et l'authenticité : quand il suit le journal de Dangeau, ou les mémoires de Torcy, quand il parle des cours étrangères qu'il n'a pas vues lui-même, on languit. C'est quand il SAIT qu'il devient éblouissant, et surtout quand il HAIT, car alors il n'épargne rien; et Dieu merci il hait beaucoup : ce Chrétien pratique peu le pardon des offenses : "je ne me cache à vous, à personne ni à lui-même, que le plus beau et le plus délicieux jour de ma vie ne fût celui où il me serait donné par la justice divine de l'écraser en marmelade et de lui marcher à deux pieds sur le ventre, à la satisfaction de quoi il n'est fortune que je ne sacrifiasse." Pas comme ça qu'on fait carrière
Chateaubriand :"Saint-Simon écrit à la diable pour la postérité." Je m'achoppe au "pour". Indéniable en tout cas que s'il avoit sous les yeux la postérité que nous sommes, pleine d'indifférence et de gouaille pour ses "grands sujets", jouissant de sa patte et de son fiel, il jetterait sa plume de désespoir. Mais "à la diable", ô combien! Déconfiture de ces "puristes", genre Roger Peyrefitte, acéré comme une pantoufle tiède, et qui juge d'un style comme d'une dictée, en comptant les fautes. Chez Saint-Simon, l'incorrection grammaticale abonde, il se fiche des règles, ne veut pas les connaître : "[Les romans] auraient peine à rendre le courage avec lequel cet amour pour son mari si durable LA soutint pour L'assister dans sa longue maladie et à sa mort, voulant, disoit-elle, qu'il fût heureux en l'autre vie, ni la sépulture à laquelle elle se condamna à SA MORT, et qu'elle garda fidèlement jusqu'à LA SIENNE." On pige? De justesse? C'est l'essentiel! "Il n'avait point eu d'enfants de deux femmes qu'il avoit épousées, bien sucées, et fort mal vécu AVEC ELLES." Pourquoi pas? "les plumes d'autrui dont avec tant d'art il sait se faire honneur, et LES donner pour siennes." Et allez donc! "Les princes du sang avoient été fort aises de notre requête contre les bâtards, qui n'avoient osé s'en fâcher, mais qui l'étoient beaucoup." Beaucoup quoi? Un prof se sentirait obligé de barbouiller tout ça de rouge, et l'élève n'aurait pas tort de se plaindre : "Lui, c'est une hardiesse, et moi, une erreur?" Eh oui : tout dépend de ce qu'on en fait.
Altérité irréductible. D'autant qu'à le lire, on dirait qu'il ne lui est pas souvent arrivé de changer d'avis : un interlocuteur assurément odieux, "immuable comme Dieu, et d'une suite enragée", lui disait le Régent. Quand il se trompe, c'est sur un homme, dont la "scélératesse pourpensée" lui a échappé, mais à l'heure de l'écriture, dans la retraite et la disgrâce, il ne doute pas un instant d'avoir raison sur tout. Et pourtant ni le préjugé ni la psychorigidité n'altèrent dirai-je la sûreté de coup d'il? Le référent manque, et Gonzague Truc, sans relâche, nous avertit en note : "jugement passionné, ne pas s'y fier, personne d'autre ne dit cela, et surtout il surfait constamment son propre rôle". Soit, mettons donc : la sûreté de formule, avec le désespoir de refeuilleter une heure le tome en cours sans trouver d'exemple lumineux, à se demander si je n'ai pas rêvé! "C'était un grand homme fort bien fait, de bonne mine, mais qui ne promettoit rien, et qui par cela même n'étoit pas trompeuse; l'air fort et robuste, qui sentoit son homme de guerre, et qui par sa figure et ses talents naturels étoit fort bien voulu des dames, qui avoient après le plaisir de s'en moquer." Bôf "Ils perdirent leurs emplois, et leurs emplois n'y perdirent rien." Mouais Courson? "C'étoit, dehors et dedans, un gros buf, fort brutal, fort insolent, et dont les mains n'étoient pas nettes, ni à son exemple celles de ses secrétaires, qui faisoient toute l'intendance, dont il étoit très incapable, et de plus très paresseux." Plat. Les Villars? "Tout à la fin de la vie du Roi, ils sentirent le cadavre [ ] ils firent comme ces rats qui sentent de loin le prochain croulement d'un logis, et l'abandonnent à temps pour aller chercher retraite dans un autre." Banaaaal! Les Harlay père et fils? "Au fond, ils se détestoient parfaitement l'un l'autre, et tous deux avoient parfaitement raison." Argenson, le chef de la police? "Ses murs tenoient beaucoup de celles qui avoient sans cesse à comparoître devant lui, et je ne sais s'il reconnoissoit beaucoup d'autre divinité que celle de la Fortune." Isolé, ça ne casse pas des briques C'est comme quand on cherche une bonne hyperbole dans San-Antonio, on a toujours l'impression de louper les meilleures, et de toute façon on manque l'effet de masse : ces stylistes sont ardus à morceauchoisir.
Styliste, qu'est-ce à dire? Inimitable, ou bien plutôt l'inverse? Proust, qui le prisait fort, a fait de lui un pastiche délicieux. Ne tranchons pas, disons : reconnaissable, entre mille, et bien malgré lui. À la concision, à la longueur des phrases, aux anacoluthes, aux subtilités d'analyse, à une insolence souveraine, et en fin de compte il faut capituler : à un je ne sais quoi. Styliste, et loin de s'en douter : "Dirois-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l'obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions? J'ai senti ces défauts; je n'ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique; je n'ai pu me défaire d'écrire rapidement. De rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce seroit refondre tout l'ouvrage, et ce travail passeroit mes forces; il courroit risque d'être ingrat. Pour bien corriger ce qu'on a écrit, il faut savoir bien écrire; on verra aisément ici que je n'ai pas dû m'en piquer. Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité." C'est le dernier alinéa des Mémoires, et je le crois sincère, à ceci près que ce boulot de refonte et de corrections, il le méprise : rien ne lui paraît plus plaisant que celles auxquelles s'adonne inlassablement son ennemi le duc de Noailles, incapable de finir une lettre : "Elle ne fut pas à moitié qu'il voulut la refondre; c'étoit son terme favori. Il la fondit et refondit si bien qu'elle demeura fondue, et qu'il n'en resta rien."
Rapetasser n'est pas inutile; mais mille rapetassages ne rendront pas bon un mauvais premier jet. Et ce que Saint-Simon me confirme, c'est l'obscure corrélation entre la vigueur, l'originalité du style, et l'authenticité : quand il suit le journal de Dangeau, ou les mémoires de Torcy, quand il parle des cours étrangères qu'il n'a pas vues lui-même, on languit. C'est quand il SAIT qu'il devient éblouissant, et surtout quand il HAIT, car alors il n'épargne rien; et Dieu merci il hait beaucoup : ce Chrétien pratique peu le pardon des offenses : "je ne me cache à vous, à personne ni à lui-même, que le plus beau et le plus délicieux jour de ma vie ne fût celui où il me serait donné par la justice divine de l'écraser en marmelade et de lui marcher à deux pieds sur le ventre, à la satisfaction de quoi il n'est fortune que je ne sacrifiasse." Pas comme ça qu'on fait carrière
Chateaubriand :"Saint-Simon écrit à la diable pour la postérité." Je m'achoppe au "pour". Indéniable en tout cas que s'il avoit sous les yeux la postérité que nous sommes, pleine d'indifférence et de gouaille pour ses "grands sujets", jouissant de sa patte et de son fiel, il jetterait sa plume de désespoir. Mais "à la diable", ô combien! Déconfiture de ces "puristes", genre Roger Peyrefitte, acéré comme une pantoufle tiède, et qui juge d'un style comme d'une dictée, en comptant les fautes. Chez Saint-Simon, l'incorrection grammaticale abonde, il se fiche des règles, ne veut pas les connaître : "[Les romans] auraient peine à rendre le courage avec lequel cet amour pour son mari si durable LA soutint pour L'assister dans sa longue maladie et à sa mort, voulant, disoit-elle, qu'il fût heureux en l'autre vie, ni la sépulture à laquelle elle se condamna à SA MORT, et qu'elle garda fidèlement jusqu'à LA SIENNE." On pige? De justesse? C'est l'essentiel! "Il n'avait point eu d'enfants de deux femmes qu'il avoit épousées, bien sucées, et fort mal vécu AVEC ELLES." Pourquoi pas? "les plumes d'autrui dont avec tant d'art il sait se faire honneur, et LES donner pour siennes." Et allez donc! "Les princes du sang avoient été fort aises de notre requête contre les bâtards, qui n'avoient osé s'en fâcher, mais qui l'étoient beaucoup." Beaucoup quoi? Un prof se sentirait obligé de barbouiller tout ça de rouge, et l'élève n'aurait pas tort de se plaindre : "Lui, c'est une hardiesse, et moi, une erreur?" Eh oui : tout dépend de ce qu'on en fait.
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