Pointeur (23)

Publié le par Ab'alone

Jean-Loup Goldberg bossait dans un de ces hebdos de la gauche-caviar qui chassent l’abonné en offrant des montres à toute la famille, mais qui, je suppose, ne joindraient pas les deux bouts, même en tirant très fort, sans subventions occultes. Il était descendu pour un papier de mœurs, mais aimait la glisse, et ne se mettait au boulot qu’à la nuit tombée. Il avait fait une exception pour les obsèques, je ne l’y avais pas remarqué, mais à dire vrai, fuyant les ronds de jambes et culs de poules, je n’avais pas remarqué grand monde en détail.
Sans doute l’aurais-je éconduit si j’avais prévu son coup de fil : plus prolo que prof en ces matières, je me méfiais (et y persiste) des journalistes, non pas en tant que “fouille-merde”, ha ha ha, mais en tant que membres d’une caste dirigeante dont je reste convaincu qu’ils ont pour but premier et à peine conscient de renforcer le pouvoir, tout en prétendant “informer” le populo. Hors d’état naturellement de confronter ce qu’ils racontent aux faits, je ne les crois pourtant pas sur parole, ne prends jamais connaissance d’un article sans me demander dans la brume quels intérêts il peut bien servir. Sportif-Récamier, je chercherais dans la presse les résultats des matchs, mais tout le reste me paraît sujet à caution, et ne me procure que l’ennui distillé par une prose insipide, plus le malaise de me servir de mensonges pour chercher en quoi l’on me ment. Je tiens l’actualité politique pour gesticulations d’histrions, l’actualité littéraire pour revue du copinage, et ne m’intéresse au fond qu’à ce qu’on me tait : dès lors qu’on le dit, c’est pour manipuler. De sorte que, refusant le décervelage télévisuel et ne me branchant guère que sur France-Musique, je fais partie de ces derniers Néandertaliens qu’un ouragan prend au dépourvu, et n’apprends qu’en arrivant au boulot le résultat des élections de la veille, auxquelles je n’ai pas participé, étant affilié au Parti des Non-Inscrits depuis ma naissance, la nuance d’extrême gauche, ça va de soi, encore que parfois je me demande si l’hémicycle n’est pas circulaire : vous n’auriez pas tout à fait tort de me classer poujadiste, au fond ma banalité ne se distingue que par un certain radicalisme de la méfiance. Les très rares grands de ce monde, en fait bien moyens, que j’aie approchés, n’avaient rien à voir, micros débranchés, avec leur façade exotérique, se foutaient royalement dans l’intimité des causes qu’ils étaient censés défendre, et leur image publique, fabriquée jusqu’au dernier boulon, ne constituait rien d’autre qu’un fonds de commerce. Sur ce ils crèvent, les langues se délient, et vous vous écriez : “Ils nous ont bien eus!” Ma foi, pas moi.
N’empêche que ce Goldberg ne manquait pas de séduction, et que pour ce qui est de mouiller la compresse, “je n’aurais pas fait mieux, moi qui m’en pique”. Il me proposa un rencard au bistrot, je l’invitai à partager notre croûton, il se pointa avec une bouteille sous le bras, correcte, sans plus, serra la main à Julie et lui fit la bise en repartant, bêtifia sans complexe avec Pimprenelle, apprécia mes cordon-bleu-riz-sauvage sans affecter qu’ils enfonçassent la Tour d’Argent, enfin la prestation parfaite de gros-chouette-copain-pas-fier-pour-un-sou : “tout un homme, qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui”, nullement le potentat capable de faire gober au pays que le roi porte des fringues somptueuses quand il est à poil; j’allai jusqu’à lui toucher mot de mes préventions contre la presse, que partageait ma compagne, et qu’il déplora comme phénomène de société, tout en reconnaissant que ses confrères manquaient bien souvent au devoir d’autocritique, et que “vingt-sept morts, dont deux journalistes” justifiait quelque peu la gouaille et la désaffection du public.
À part ça, que lui dis-je? Rien, ce me semble, sinon à quel point Jenny était merveilleuse, et quel crève-cœur c’était de l’avoir perdue. Sans doute aussi, pour expliquer que mes connaissances ne fussent pas à jour, lui donnai-je un aperçu de ce scandaleux “trimestre de ski”, émettant quelques doutes au passage sur l’efficacité d’un “sport-études” où les études ne grappillaient que les restes; mais pas un prof qui n’en fût persuadé, et il en a vu d’autres. Sur la culpabilité du frère, je ne pouvais me prononcer, et le meurtre de Céline restait du chinois. Mais Goldberg (“Call me Jean-Loup!” et il nous donna du Gilles-et-Julie dès les amuse-gueules) avait son idée, c’était patent, et en cherchait confirmation : il l’exposa sans doute ici et là comme à moi-même, et prit pour acquiescements les expressions d’ignorance. Un collègue la lui avait-il mise en tête? La Bâche? Je ne crois pas nécessaire de le supposer. Quand je lui demandai qui l’avait dirigé vers moi, il éluda; pour ma part, je ne l’adressai qu’à Germain, après avoir téléphoné séance tenante pour obtenir l’accord dudit, qui le donna avec un enthousiasme mal dissimulé. Le soin du digestif lui fut donc laissé, écourtée la représentation de Tintin chez les prolos, et notre hôte nous laissa sous le charme : pour un peu, nous nous serions abonnés! D’ailleurs, c’était un de ces vieux premiers, avec début de calvitie et belles valoches en peau de porc sous les yeux, qui plaisent inexplicablement aux femmes, et Julie ne s’en cacha qu’à peine.
Nous ne le revîmes pas, et attendîmes l’article, qui ne parut que quinze jours plus tard, au bout des vacances d’hiver. Nous les avions passées in situ, sans voir quasi personne, dans une tristesse heureuse et une entière chasteté, Julie peignant croûte sur croûte, que la lumière de l’atelier douait d’une aura éphémère, moi jouant avec ma fille, à qui j’avais acheté une mini-luge, que je tractais avec une ficelle; mais elle préférait la descente en sac-poubelle, à plat-ventre sur un cent litres, en contrebas du chalet. Elle riait de se faire peur, et la femme perçait : les montagnes russes sont un espace de drague méconnu. Comme nous habitions l’extrémité du cul-de-sac, on n’y passait pas, mais plus d’un promeneur s’arrêtait pour envier notre bonheur; des mémés tout attendries nous adressaient la parole, et nous auraient volontiers couchés sur leur testament.
Tout rire est de surface, et le mien n’était pas plus jaune qu’un autre; mais enfin on n’est pas coulé dans l’acier, et il eût été difficile qu’à cette petite fille ne se superposât parfois celle que nous avions mise en terre. Je ne l’oubliais pas, je ne l’ai jamais oubliée, et tant que je vivrai elle disposera d’un tabernacle; mais peu à peu le souvenir se purgeait de sa sauvagerie, mon acte inconsidéré s’effaçait, il avait si peu duré! elle redevenait ma disciple et ma petite amie, rehaussée par la mélancolie d’une vie trop tôt fauchée, mais qui sait? Avec le temps, n’aurait-elle pas déchu? Je l’avais gratifiée d’une apothéose inaccessible aux centenaires, et dont elles pourraient concevoir nostalgie, si leurs neurones étaient en bon état. C’est malgré moi que je pensais à elle, mais avec une douceur croissante, et quand j’aurais eu le pouvoir de la ressusciter, je ne suis pas sûr que j’en eusse usé.
L’image d’Ariane, moins obsédante, m’accompagnait aussi, mais comme une inquiétude. Elle était venue à l’enterrement, mais sans tenter d’approche, et, depuis, les vacances : je ne savais même pas si elle les passait dans le coin, et s’il n’eût tenu qu’à moi, je l’eusse expédiée dans quelque paradis tropical, en joignant un bellâtre au paquet-cadeau : en imagination, ça ne coûte rien. C’est quand même drôle : je l’avais aimée. Mais combien, qui sont allés jusqu’au crime pour filer l’idylle avec leur chère et tendre, lui mettent tout sur le dos dès qu’alpagués! Est-ce qu’il y en a des masses pour aimer encore, quand on leur annonce un cancer? L’amour s’épanouit dans le calme, et fait mauvais ménage avec les turbulences : il ne dure que quand on n’a rien de pis pour s’occuper l’esprit : il faut être poire pour le sacraliser.
Un truc bizarre pour en finir avec les vacances : j’acceptai une invitation de Vidal aux bains, où nous n’avions pas trempé les pieds ensemble depuis deux mois. Il me parut rêveur, et nettement moins outrecuidant qu’à l’accoutumée. Seul à seul, je ne me gênais pas avec lui : “Est-ce que tu aurais réussi quelque chose? – Que signifie cette question? – Oh, rien. Mais tu viens de passer dix minutes sans rappeler de quelle hauteur du dominais la masse. L’observateur est donc fondé à supposer que tu as moins de frustration à compenser. – Je te signale que cette vision mécaniste date de Mathusalem, et que la psychologie moderne ne fait qu’en sourire”… Bon. En attendant, je m’étonnai, brumeuse comme l’était ma cervelle, de lui infliger, du jamais vu, deux mats successifs, et surtout qu’il ne parût pas m’en faire grief.

Je lus l’article de Goldberg le samedi 24 février au matin, et le trouvai insignifiant. Le titre en donnait la mesure : la première “autopsie” d’autre chose qu’un cadavre marquait un brin d’originalité; mais depuis on a tout autopsié : meurtre, viol, guerre, kidnapping, fait-divers, révolution, et y revenir, c’est proclamer son néant : mieux vaut tant qu’à faire assumer la banalité courante, et qui se donne pour telle. Le mauvais goût, comme disait Huxley, c’est de trop protester pour ce que ça vaut.
Je grinçai un peu des dents à lire reproduite assez fidèlement ce qui pouvait passer pour MA charge contre le sport-études et les rattrapages-bidons, mais tout le monde, comme j’ai dit, aurait pu la pousser ès-mêmes termes, et d’autant plus facilement que j’en avais honoré naguère toutes oreilles venantes. À part ça, pas un mot qui fût issu de mes confidences : j’avais exalté Jenny, et le pignouf affectait de mettre sa vertu en doute; pas ombre d’argumentation, mais des questions perfides, et surtout une exploitation du meurtre de Céline : une “coïncidence sur laquelle seul un esprit peu exigeant pouvait se rabattre sans avoir épuisé les possibles”; or Sébastien, de toute cette nuit-là, n’avait pu quitter la caserne; et, depuis qu’on avait découvert sa sœur, il n’avait pas varié; l’infime parcelle de peau recueillie sous un ongle de la petite? Une dispute qui datait, au dire de l’accusé, de la tombée de la nuit, six-sept heures au plus, après quoi il était parti se saouler; il niait obstinément l’inceste, et sans doute était-il imprudent de le croire sur ce point; mais si le crime a ses degrés, on n’est pas obligé de les gravir tous… N’avait-on pas cédé à la propension flemmarde de négliger les pistes divergentes? Que d’affaires on pouvait citer ici! Et si?… Seul un aveugle pouvait louper le point commun, cette vache dans un couloir : le lycée. Tenait-on, par hasard, les professeurs pour insoupçonnables a priori? Nul doute qu’Abélard n’eût considéré Héloïse comme une élève modèle, et, en cas de besoin, ne lui eût signé le plus élogieux des certificats!
Une pierre dans mon jardin? Je ne le lus pas ainsi : c’était mol, c’était flou, c’était cauteleux, et surtout ça ne reposait sur rien. Le plus fourbe en l’affaire, c’était de prêter le soupçon à “un professeur”. Quand un journaliste attribue un propos incendiaire à “un parlementaire”, “un étudiant” ou “un proche du pouvoir”, “sources” qu’il se piquera naturellement de “protéger”, seul un gogo peut croire à l’existence en chair et os des échantillons en question.
Mais les salles des profs regorgent de gogos. Nul ne me refusa sa main ou sa joue le lundi matin, et je mis bien deux jours à remarquer la froideur et les réticences dont j’étais l’objet, plus deux autres à me convaincre qu’ils ne sortaient pas de mon imagination. Mardi, Maryline téléphona pour annuler notre bouffe devenue rituelle, arguant de la fatigue de quelques-uns : “Au fait, t’as lu l’article de Beluga-hebdo? – Ouais, c’est l’insignifiance même. – Tu trouves? – Pas toi? – Ben y a quand même des choses qui… surprennent, non? – Quoi? – Relis-le, tu les as peut-être manquées.” Elle n’avait pas coutume de me snober de la sorte : je relus deux fois, repris par l’angoisse : rien, rien, que des supputations vides et un clinquant pour illettré, allait-on rouvrir la chasse pour un pet de lapin? Je me gardai de relancer quiconque par fil, Maryline ne bossait pas le lendemain… enfin, trêve de broutilles! Le savoureux, c’est qu’hypnotisé par mon crime réel, je ne pouvais quérir d’éclaircissement, ç’aurait équivalu à un début d’aveu; et que je ne fus avisé de la trahison qu’on m’imputait que le dimanche, par Vidal, aux bains, où il ne m’avait convié derechef, peut-être, que pour me tirer les vers du nez. Il y mit plus de circonspection que nécessaire, commençant par une resucée de dissert sur “Malheur à celui par qui le scandale arrive!”, établissant en trois points que cestuy-là, c’est qui perpètre, et non qui dévoile… Bref, “tout le monde” était persuadé que la conjecture déplaisante de Goldberg, qui mettait en cause l’honneur du corps enseignant, émanait de ma langue trop longue! J’en étouffai de surprise et de colère, surtout contre ma bêtise : cette lecture était à ma portée. On savait que j’avais reçu ce type, il avait reproduit mes ronchonnements sur l’horaire des sportifs, donc… et ça ne passait pas : à usage interne, d’accord, mais nous jeter de la boue à la face de la France! Rouvrir une plaie qui se cicatrisait!
S’ils avaient su! Mais il n’était pas question d’user de cette manière radicale de me disculper, et je m’avisai assez vite que mes dénégations n’étaient pas prises au sérieux, et que les amis sur lesquels je croyais pouvoir m’appuyer n’étaient pas si sûrs que ça. Quand je n’eusse dénoncé que l’affligeante inanité, de tous connue, du sport-études, ça ne se faisait pas, et l’on formait bloc autour de la Bachelier.
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Publié dans Pointeur

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