Connaissez-vous Casanova?
Si je n'ai pas lu dix fois ses Mémoires, alors, neuf. Pas de quoi se vanter! lecture de pur plaisir, de vautrement. Nullement un chef-d'uvre, comme les Confessions de Rousseau. C'est répétitif, pâle de couleur, parfois bête, souvent plat; et surtout l'auteur n'a aucun compte à régler avec lui-même, avec Dieu, avec la postérité : s'il déplore les erreurs qui lui ont préparé une impécunieuse vieillesse, tout ce qu'il regrette de ses péchés, c'est, glacé par l'âge, de ne pouvoir plus les commettre; et s'il écrit sa vie, c'est d'abord pour en jouir une seconde fois. Il assume pleinement ce qu'il a été, ou du moins ce qu'il conte, car il est probable qu'il ment d'abondance, à peine moins que son ami Da Ponte; sans doute fut-il moins noble et moins fastueux qu'il ne cherche à se peindre; sans doute ne retient-il de ses friponneries et turpitudes que les vénielles, chargeant de crimes le paquet de ses ennemis de rencontre; et trop d'épisodes, romanesques à l'excès, nous inclineraient au doute, si nous n'avions tout à gagner à nous laisser porter sur un fleuve de prose analgésique et euphorisante, un véritable Prozac littéraire, une leçon d'adhésion à soi, à quoi je ne saurais comparer que l'uvre de Stendhal, ou, dans les lieux bas, les onze ou douze tomes de la saga des Siorac, de Robert Merle, avec cette différence qu'on y sait, qu'on y sent, partout l'artifice, alors que chez Casanova la vie affleure, même quand il cherche à se guinder. Sa vanité, aussi naturellement exhibée que sa gourmandise, n'indispose pas le lecteur.
Et puis, c'est un monde : la meilleure introduction qui soit au XVIIIème siècle, mieux dire la meilleure immersion possible : 200 pages, et vous ne pouvez plus le quitter, a peu que vous n'adoptiez la thèse de Gaxotte comme quoi les Français n'ont jamais été aussi heureux que sous Louis XV. Venise, Rome, Naples, Constantinople, Paris, Marseille, Grenoble, Londres, Madrid, Berlin, Saint Pétersbourg, Varsovie, Vienne, Casanova a parcouru toute l'Europe, pourchassant la fortune, de préférence aux tables de jeu ou en pressurant les dupes grâce à sa pseudo-science d'adepte; seules les campagnes lui sont à peu près inconnues. Comme il y a des femmes séduisantes dans tous les milieux, il les a tous fréquentés, soupant tour à tour chez le balayeur, la comédienne et la dame de condition, avec une exception pour la haute aristocratie, qu'il n'a fait qu'effleurer : à l'en croire, il aurait procuré deux maîtresses au roi de France (dont la belle "O'Morphi", dont vous avez sûrement aperçu un jour les fesses, peintes par Boucher) mais n'en a point été reçu lui-même, de petite extrace et évadé de prison. Il s'est engueulé avec Voltaire, a rendu visite à Rousseau, il a bien connu Crébillon (père, qui tenait son fils pour son "plus mauvais ouvrage"), et surtout tous les aventuriers internationaux d'une époque où l'on parlait le français dans toutes les capitales, d'Ange Goudar à M. de Saint-Germain, tantôt complice, tantôt rival, et c'est un monde du voyage qui se déroule, avec ses felouques, ses chaises de poste, ses chambres d'auberges à plusieurs lits et à faible éclairage, où une méprise est si vite arrivée.
Il raffole des femmes, et les respecte fort peu, ce dont elles n'ont pas l'air de se plaindre. Preste emballeur, grand détrousseur de virginités, mais rien du Don Juan cynique : certes il promet mariage, mais il y croit lui-même, et ne se sépare jamais d'une jouvencelle sans l'avoir casée : c'est elle qui prend la décision, et il en a le cur brisé pour quelques heures, parfois plusieurs jours. En règle générale, ils restent les meilleurs amis du monde, ce qui lui permet, quand il repasse par là quelques années plus tard, de serrer dans ses bras quelque enfant qui est tout son portrait, et que le mari complaisant n'en adore pas moins. Point de jalousie de mauvais ton! Et ce règne du plaisir bon-enfant a souvent des allures de paradis terrestre. Quelques accidents de travail, toutefois, avec des gourgandines poivrées. Eh bien! C'est l'affaire de quelques mois de régime. Une blenno n'a jamais tué personne. Et on en profite pour bouquiner et écrire.
Il est grand, "bien fait", probablement beau, et assurément entreprenant. Mais il est surtout généreux. Cet homme, dont le nom est passé dans l'usage pour désigner un dragueur irrésistible, est aux antipodes du proxénète, et ce qui frappe, c'est qu'il n'a quasi-jamais fait l'amour sans payer : entretien, bijoux et fanfreluches, mais aussi sommes trébuchantes et versées d'avance. Du reste, il lui arrive de raquer sans consommer, et de plus en plus avec les années : ce que j'ai dit de l'hymne à la vie ne vaut que pour les deux premiers tiers : vers la quarantaine, Giacomo bascule imperceptiblement vers la décrépitude et la débine. Il trouve sa maîtresse à Londres, une petite rouée de 24 ans qui s'arrange pour, sa maîtresse, ne pas le devenir, tout en le saignant aux quatre veines et en entamant la foi qu'il nourrit en lui-même : dès lors, malgré quelques sursauts, tout ira de mal en pis, et le dernier tome des Mémoires (volé par l'entourage qu'il y portraicturait? en tout cas disparu) était sans doute tristounet.
Bien difficile de choisir un passage : il y a tant de morceaux succulents! Celui où il se farcit la vieille marquise d'Urfé en soutenant ses forces de la vue d'une Ondine engagée pour la circonstance? Ou cette autre vieille, boiteuse et MSTée, en Suisse, qui le berne, en se faisant passer "à l'obscur" pour la merveilleuse dont il est fou et a obtenu un rencard? L'histoire de l'aroph? ou de Tiretta avec Mme XXX? Voyons cette dernière. Flap flap.
Casanova s'est installé à Paris, receveur de la loterie : il touche à son sommet d'opulence. On lui adresse un comte Tiretta de Trévise, qui a dû s'exiler suite à une étourderie, et qui prévient d'emblée son compatriote qu'il n'a aucun talent. N'importe!
"Vous aimez le jeu, je pense?
Je le déteste, car il est à moitié la cause de ma ruine.
Et les femmes ont, je parie, fait le reste?
Oh! Vous avez bien deviné; les femmes!
Ne leur en veuillez pas, et faites-leur payer le mal qu'elles vous ont fait.
Bien volontiers, pourvu que j'en trouve.
Si vous n'êtes pas délicat sur l'article, vous trouverez fortune à Paris.
Qu'entendez-vous par délicat? Je ne saurais jamais être le complaisant du prince.
Il s'agit bien de cela! J'entends par délicat l'homme qui ne saurait être tendre sans amour, celui qui
J'y suis, et de cette manière, la délicatesse n'est chez moi qu'accessoire. Je sais qu'une décrépite aux yeux d'or peut à toute heure me trouver tendre comme un Céladon.
Bravo! Votre affaire sera facile."
De fait : à quelque temps de là, Tiretta (à qui ses performances ont valu le sobriquet de "comte Sixcoups") se trouve assister, en compagnie de "Mme XXX", à l'horrible écartèlement de Damiens, d'une fenêtre louée à prix d'or :
"Pendant le supplice, je fus forcé de détourner la vue et de me boucher les oreilles quand j'entendis ses cris déchirants, n'ayant plus que la moitié de son corps; mais la Lambertini et la grosse tante ne firent pas le moindre mouvement; était-ce un effet de la cruauté de leur cur? Je dus faire semblant de les croire, lorsqu'elles me dirent que l'horreur que leur inspirait l'attentat de ce monstre les avait empêchées de sentir la pitié que devait nécessairement exciter la vue des tourments inouïs qu'on lui fit souffrir. Le fait est que Tiretta tint la dévote tante singulièrement occupée pendant tout le temps de l'exécution; et peut-être fut-il la cause que cette vertueuse dame n'osa faire aucun mouvement, ni même détourner la tête.
Se trouvant placé très derrière elle, il avait eu la précaution de retrousser sa robe pour ne point y mettre les pieds dessus; c'était dans l'ordre, sans doute, mais bientôt, ayant fait un mouvement involontaire de leur côté, je m'aperçus que Tiretta avait pris trop de précautions, et ne voulant ni interrompre mon ami ni gêner la dame, je détournai la tête et me plaçai, sans affectation, de manière que ma belle amie ne pût rien apercevoir; cela mettait la bonne dame à son aise. J'entendis des froissements pendant deux heures de suite, et trouvant la chose fort plaisante, j'eus la constance de ne point bouger pendant tout le temps. J'admirai en moi-même plus encore le bon appétit que la hardiesse de Tiretta; mais j'admirai encore davantage la belle résignation de la dévote tante."
Celle-ci semble pourtant maussade à l'issue des ébats, et convoque Casanova pour le lendemain.
"Il paraît que la pauvre victime est courroucée.
Oh! Mon ami, minauderie de femme surannée. Elle peut bien faire semblant d'être fâchée, mais puisqu'elle s'est tenue parfaitement tranquille pendant deux heures que la séance a duré, je suis persuadé qu'elle est prête à recommencer.
Au fond, je le crois aussi; mais son amour-propre peut lui faire croire que tu lui as manqué de respect, et effectivement.
Du respect, mon ami? mais ne faut-il pas toujours manquer de respect aux femmes quand on veut en venir là?"
L'offensée ne paraît pourtant pas disposée à pardonner :
"Mme XXX, versant alors des larmes, me mit aux champs. Je ne savais que me figurer. "Lui aurait-il volé sa bourse, me disais-je; il n'en est pas capable, ou je lui brûlerais la cervelle. Attendons."
Bientôt la dévote affligée essuya ses larmes et poursuivit ainsi :
"Vous imaginez un crime que, par un effort, on pourrait encore combiner avec la raison, et y trouver, j'en conviens, une réparation convenable; mais ce que le brutal m'a fait est une infamie à laquelle je voudrais pouvoir m'abstenir de penser, car c'était de quoi me faire devenir folle.
Grand Dieu! Qu'entends-je! Je frémis! Dites moi, de grâce, si j'y suis.
Je crois que oui, car je pense qu'on ne saurait imaginer rien de pire. Je vous vois ému, mais la chose est pourtant ainsi. Pardonnez à mes larmes, et n'en cherchez la source que dans mon dépit et dans la honte dont je me sens couverte.
Et dans la religion."
Qui n'a pas saisi trouvera éclaircissement dans le dialogue entre les deux compères :
"Quoi! elle a pu se déterminer à te dévoiler le fait?
Tu ne nies donc pas le fait?
Si elle le dit, je ne me crois pas autorisé à lui donner un démenti; mais je jure sur mon honneur que j'en suis incertain. Dans la position où j'étais, il m'est impossible de savoir dans quel appartement j'ai été me loger. Au reste, je la calmerai, car je tâcherai d'être court, pour ne pas te faire attendre.
Court! garde t'en bien : tu gâterais l'affaire. Sois le plus long possible : cela lui sera agréable [ ] Tâche enfin de bien expier la noirceur de ta faute.
Je n'ai qu'à lui dire la vérité; je suis entré en aveugle.
La raison est unique, et une Française peut bien la croire bonne."
Naturellement, tout s'arrange : Tiretta déploie assez de talents pour se faire prendre en pension, pendant que Casanova s'offre la nièce, jeune et jolie. Tout s'arrange, sauf pour le copiste, surpris de trouver tout cela plutôt sordide et crapuleux. Feuilletons encore La petite Raton?
"Je trouvai à l'auberge une jeune fille de service qui parlait roman. Elle me frappa par son extrême ressemblance avec ma belle marchande de bas de Paris. Elle s'appelait Raton, nom que fort heureusement je retins en mémoire. Je lui offris six francs pour prix d'une complaisance, mais elle les refusa avec une sorte de fierté, en me disant que je m'adressais mal et qu'elle était honnête fille. "Cela est possible", lui dis-je. Et j'ordonnai qu'on mît les chevaux. Quand l'honnête Raton me vit prêt à partir, elle me dit d'un air à la fois riant et timide qu'elle avait besoin de deux louis, que si je voulais les lui donner et rester la nuit, je serais content.
"Je reste, mais souviens-toi d'être douce.
Je le serai."
Quand tout le monde fut couché, elle vint dans ma chambre avec un petit air effrayé tout propre à redoubler mon ardeur; mais, par un bonheur singulier, me sentant pressé d'un besoin, je prends la lumière, et je cours au lieu où je pouvais le satisfaire. Pendant mon occupation, je m'amusais à lire les mille sottises qu'on trouve d'ordinaire en pareil lieu, quand mes regards m'arrêtèrent sur ces mots : "Ce 10 août 1760, l'indigne Raton m'a donné quinte et quatorze. Avis au lecteur."
Je fus presque tenté de croire aux miracles, car je ne pouvais pas me figurer qu'il y eût deux Raton dans cette maison. Je retourne dans ma chambre d'un air fort gai, et je trouve la belle déjà couchée et sans chemise. Je vais à la ruelle où elle l'avait jetée et lorsqu'elle s'aperçut que je la ramassais, elle me supplia avec effroi de ne pas la toucher, parce qu'elle n'était pas propre. Elle avait raison, car elle portait de nombreux stigmates du mal qui la dévorait. On peut bien croire que je sentis mon ardeur refroidie et que je la chassai à l'instant; mais je me sentais en même temps une grande reconnaissance pour ce qu'on appelle le hasard, car jamais je ne me serais avisé de soumettre au moindre examen une jeune fille qui s'annonçait par un teint de lis et de roses et qui comptait au plus dix-huit printemps."
Hum. L'un vaut l'autre, et je ne suis pas, loin s'en faut, un paladin des amours tarifées; encore moins de l'arrogance de l'argent; mais l'anecdote me charme par sa bonhomie, et j'y apprends au passage que les graffiti dans les chiottes ne datent pas d'hier, ce qu'aucun historien ne songerait à signaler.
Déjà trop, beaucoup trop, de tartine pour aujourd'hui; mais je ne voudrais pas laisser l'impression que Casanova ne parle QUE des femmes Un trait de jeu pour finir :
"Ny étant connus de personne, nous parcourions en liberté tous les appartements, quand nous arrivâmes devant une vaste table où le prince-évêque taillait au pharaon. Il nous sembla que la pile dor que le noble prélat avait devant lui pouvait être de treize à quatorze mille florins. Le chevalier de Talvis était debout entre deux dames auxquelles il disait de jolies choses, tandis que Monseigneur mêlait. Le prince, ayant fait couper, fixe le chevalier et savise de lui dire dune manière engageante de mettre aussi une carte.
Volontiers, Monseigneur, dit Talvis; va la banque sur cette carte.
Va dit lévêque, voulant faire voir quil navait pas peur.
Il tire, la carte de Talvis sort, et mon heureux Français, de lair le plus calme, ramasse tout lor du prélat et en remplit ses poches. Lévêque, étonné et reconnaissant un peu tard sa sottise, dit au chevalier :
Monsieur, si votre carte avait perdu, comment auriez-vous fait pour me payer?
Monseigneur, ceût été mon affaire.
Monsieur, vous êtes plus heureux que sage.
Possible, Monseigneur, mais ce sont là mes affaires.
Voyant le chevalier prêt à sortir, je le suis et, au bas de lescalier, après lui avoir fait compliment, je le prie de me prêter cent souveraines. Il me les compte dans linstant, massurant quil était ravi de pouvoir me rendre service.
Je vous ferai mon billet.
Point de billet."
Je suis fou de ce "Va la banque" désinvolte. C'est toute la grâce de ce temps qui s'exhale, par la bouche d'un escroc minable.
Bigre! C'est long! C'est long! Un P.S. s'impose pourtant : je n'ai pas cité le texte authentique de Casanova, mais celui que donne la Pléiade, revu et corrigé au XIXème par un certain Laforgue. Et ce qui enquiquine ma dévotion pour les Auteurs, c'est que Giacomo lui-même (reproduit en collection "Bouquins", chez Robert Laffont) qui écrit en français, langue qu'il a apprise tard, n'est que péniblement lisible. Comparez à Raton-Laforgue la Raton originale :
"Ayant un besoin de nature, je lui demande où était le lieu, et elle me le montre, sur le lac même. Je prends la chandelle, j'y vais, et faisant mon affaire, je lis les bêtises qu'on voit toujours dans ces endroits-là, à droite et à gauche. Voici ce que je lis à ma droite : "Ce 10 août 1760, Raton m'a donné il y a huit jours une ch p cordée qui m'assomme."
Je n'imagine pas qu'il y ait deux Raton; je remercie Dieu; je suis tenté de croire aux miracles. Je retourne dans ma chambre d'un air fort gai, et je trouve Raton déjà couchée; tant mieux. La remerciant d'avoir ôté sa chemise qu'elle avait jetée dans la ruelle, je vais la prendre, et elle s'alarme. Elle me dit qu'elle était sale de quelque chose de fort naturel; mais je vois de quoi il s'agissait. Je lui fais des reproches, elle ne me répond rien, elle s'habille en pleurant, et elle s'en va.
C'est ainsi que je l'ai échappée. Sans le besoin que j'ai eu, et l'avis au lecteur, j'étais perdu, car je ne me serais jamais avisé de faire une perquisition à cette fille au teint de lis et de roses."
Laforgue allonge un peu la sauce, et l'on peut parfois le déplorer; il escamote des détails, et il arrive qu'il ait le culot de substituer des tirades pro-révolutionnaires à leur exact contraire. Ses tours affadissent peut-être; mais je confesse qu'il me rend le texte plus digeste, bien qu'il me gêne fort d'apprécier comme "typiquement casanovesques" les inventions d'un grimaud.
Et puis, c'est un monde : la meilleure introduction qui soit au XVIIIème siècle, mieux dire la meilleure immersion possible : 200 pages, et vous ne pouvez plus le quitter, a peu que vous n'adoptiez la thèse de Gaxotte comme quoi les Français n'ont jamais été aussi heureux que sous Louis XV. Venise, Rome, Naples, Constantinople, Paris, Marseille, Grenoble, Londres, Madrid, Berlin, Saint Pétersbourg, Varsovie, Vienne, Casanova a parcouru toute l'Europe, pourchassant la fortune, de préférence aux tables de jeu ou en pressurant les dupes grâce à sa pseudo-science d'adepte; seules les campagnes lui sont à peu près inconnues. Comme il y a des femmes séduisantes dans tous les milieux, il les a tous fréquentés, soupant tour à tour chez le balayeur, la comédienne et la dame de condition, avec une exception pour la haute aristocratie, qu'il n'a fait qu'effleurer : à l'en croire, il aurait procuré deux maîtresses au roi de France (dont la belle "O'Morphi", dont vous avez sûrement aperçu un jour les fesses, peintes par Boucher) mais n'en a point été reçu lui-même, de petite extrace et évadé de prison. Il s'est engueulé avec Voltaire, a rendu visite à Rousseau, il a bien connu Crébillon (père, qui tenait son fils pour son "plus mauvais ouvrage"), et surtout tous les aventuriers internationaux d'une époque où l'on parlait le français dans toutes les capitales, d'Ange Goudar à M. de Saint-Germain, tantôt complice, tantôt rival, et c'est un monde du voyage qui se déroule, avec ses felouques, ses chaises de poste, ses chambres d'auberges à plusieurs lits et à faible éclairage, où une méprise est si vite arrivée.
Il raffole des femmes, et les respecte fort peu, ce dont elles n'ont pas l'air de se plaindre. Preste emballeur, grand détrousseur de virginités, mais rien du Don Juan cynique : certes il promet mariage, mais il y croit lui-même, et ne se sépare jamais d'une jouvencelle sans l'avoir casée : c'est elle qui prend la décision, et il en a le cur brisé pour quelques heures, parfois plusieurs jours. En règle générale, ils restent les meilleurs amis du monde, ce qui lui permet, quand il repasse par là quelques années plus tard, de serrer dans ses bras quelque enfant qui est tout son portrait, et que le mari complaisant n'en adore pas moins. Point de jalousie de mauvais ton! Et ce règne du plaisir bon-enfant a souvent des allures de paradis terrestre. Quelques accidents de travail, toutefois, avec des gourgandines poivrées. Eh bien! C'est l'affaire de quelques mois de régime. Une blenno n'a jamais tué personne. Et on en profite pour bouquiner et écrire.
Il est grand, "bien fait", probablement beau, et assurément entreprenant. Mais il est surtout généreux. Cet homme, dont le nom est passé dans l'usage pour désigner un dragueur irrésistible, est aux antipodes du proxénète, et ce qui frappe, c'est qu'il n'a quasi-jamais fait l'amour sans payer : entretien, bijoux et fanfreluches, mais aussi sommes trébuchantes et versées d'avance. Du reste, il lui arrive de raquer sans consommer, et de plus en plus avec les années : ce que j'ai dit de l'hymne à la vie ne vaut que pour les deux premiers tiers : vers la quarantaine, Giacomo bascule imperceptiblement vers la décrépitude et la débine. Il trouve sa maîtresse à Londres, une petite rouée de 24 ans qui s'arrange pour, sa maîtresse, ne pas le devenir, tout en le saignant aux quatre veines et en entamant la foi qu'il nourrit en lui-même : dès lors, malgré quelques sursauts, tout ira de mal en pis, et le dernier tome des Mémoires (volé par l'entourage qu'il y portraicturait? en tout cas disparu) était sans doute tristounet.
Bien difficile de choisir un passage : il y a tant de morceaux succulents! Celui où il se farcit la vieille marquise d'Urfé en soutenant ses forces de la vue d'une Ondine engagée pour la circonstance? Ou cette autre vieille, boiteuse et MSTée, en Suisse, qui le berne, en se faisant passer "à l'obscur" pour la merveilleuse dont il est fou et a obtenu un rencard? L'histoire de l'aroph? ou de Tiretta avec Mme XXX? Voyons cette dernière. Flap flap.
Casanova s'est installé à Paris, receveur de la loterie : il touche à son sommet d'opulence. On lui adresse un comte Tiretta de Trévise, qui a dû s'exiler suite à une étourderie, et qui prévient d'emblée son compatriote qu'il n'a aucun talent. N'importe!
"Vous aimez le jeu, je pense?
Je le déteste, car il est à moitié la cause de ma ruine.
Et les femmes ont, je parie, fait le reste?
Oh! Vous avez bien deviné; les femmes!
Ne leur en veuillez pas, et faites-leur payer le mal qu'elles vous ont fait.
Bien volontiers, pourvu que j'en trouve.
Si vous n'êtes pas délicat sur l'article, vous trouverez fortune à Paris.
Qu'entendez-vous par délicat? Je ne saurais jamais être le complaisant du prince.
Il s'agit bien de cela! J'entends par délicat l'homme qui ne saurait être tendre sans amour, celui qui
J'y suis, et de cette manière, la délicatesse n'est chez moi qu'accessoire. Je sais qu'une décrépite aux yeux d'or peut à toute heure me trouver tendre comme un Céladon.
Bravo! Votre affaire sera facile."
De fait : à quelque temps de là, Tiretta (à qui ses performances ont valu le sobriquet de "comte Sixcoups") se trouve assister, en compagnie de "Mme XXX", à l'horrible écartèlement de Damiens, d'une fenêtre louée à prix d'or :
"Pendant le supplice, je fus forcé de détourner la vue et de me boucher les oreilles quand j'entendis ses cris déchirants, n'ayant plus que la moitié de son corps; mais la Lambertini et la grosse tante ne firent pas le moindre mouvement; était-ce un effet de la cruauté de leur cur? Je dus faire semblant de les croire, lorsqu'elles me dirent que l'horreur que leur inspirait l'attentat de ce monstre les avait empêchées de sentir la pitié que devait nécessairement exciter la vue des tourments inouïs qu'on lui fit souffrir. Le fait est que Tiretta tint la dévote tante singulièrement occupée pendant tout le temps de l'exécution; et peut-être fut-il la cause que cette vertueuse dame n'osa faire aucun mouvement, ni même détourner la tête.
Se trouvant placé très derrière elle, il avait eu la précaution de retrousser sa robe pour ne point y mettre les pieds dessus; c'était dans l'ordre, sans doute, mais bientôt, ayant fait un mouvement involontaire de leur côté, je m'aperçus que Tiretta avait pris trop de précautions, et ne voulant ni interrompre mon ami ni gêner la dame, je détournai la tête et me plaçai, sans affectation, de manière que ma belle amie ne pût rien apercevoir; cela mettait la bonne dame à son aise. J'entendis des froissements pendant deux heures de suite, et trouvant la chose fort plaisante, j'eus la constance de ne point bouger pendant tout le temps. J'admirai en moi-même plus encore le bon appétit que la hardiesse de Tiretta; mais j'admirai encore davantage la belle résignation de la dévote tante."
Celle-ci semble pourtant maussade à l'issue des ébats, et convoque Casanova pour le lendemain.
"Il paraît que la pauvre victime est courroucée.
Oh! Mon ami, minauderie de femme surannée. Elle peut bien faire semblant d'être fâchée, mais puisqu'elle s'est tenue parfaitement tranquille pendant deux heures que la séance a duré, je suis persuadé qu'elle est prête à recommencer.
Au fond, je le crois aussi; mais son amour-propre peut lui faire croire que tu lui as manqué de respect, et effectivement.
Du respect, mon ami? mais ne faut-il pas toujours manquer de respect aux femmes quand on veut en venir là?"
L'offensée ne paraît pourtant pas disposée à pardonner :
"Mme XXX, versant alors des larmes, me mit aux champs. Je ne savais que me figurer. "Lui aurait-il volé sa bourse, me disais-je; il n'en est pas capable, ou je lui brûlerais la cervelle. Attendons."
Bientôt la dévote affligée essuya ses larmes et poursuivit ainsi :
"Vous imaginez un crime que, par un effort, on pourrait encore combiner avec la raison, et y trouver, j'en conviens, une réparation convenable; mais ce que le brutal m'a fait est une infamie à laquelle je voudrais pouvoir m'abstenir de penser, car c'était de quoi me faire devenir folle.
Grand Dieu! Qu'entends-je! Je frémis! Dites moi, de grâce, si j'y suis.
Je crois que oui, car je pense qu'on ne saurait imaginer rien de pire. Je vous vois ému, mais la chose est pourtant ainsi. Pardonnez à mes larmes, et n'en cherchez la source que dans mon dépit et dans la honte dont je me sens couverte.
Et dans la religion."
Qui n'a pas saisi trouvera éclaircissement dans le dialogue entre les deux compères :
"Quoi! elle a pu se déterminer à te dévoiler le fait?
Tu ne nies donc pas le fait?
Si elle le dit, je ne me crois pas autorisé à lui donner un démenti; mais je jure sur mon honneur que j'en suis incertain. Dans la position où j'étais, il m'est impossible de savoir dans quel appartement j'ai été me loger. Au reste, je la calmerai, car je tâcherai d'être court, pour ne pas te faire attendre.
Court! garde t'en bien : tu gâterais l'affaire. Sois le plus long possible : cela lui sera agréable [ ] Tâche enfin de bien expier la noirceur de ta faute.
Je n'ai qu'à lui dire la vérité; je suis entré en aveugle.
La raison est unique, et une Française peut bien la croire bonne."
Naturellement, tout s'arrange : Tiretta déploie assez de talents pour se faire prendre en pension, pendant que Casanova s'offre la nièce, jeune et jolie. Tout s'arrange, sauf pour le copiste, surpris de trouver tout cela plutôt sordide et crapuleux. Feuilletons encore La petite Raton?
"Je trouvai à l'auberge une jeune fille de service qui parlait roman. Elle me frappa par son extrême ressemblance avec ma belle marchande de bas de Paris. Elle s'appelait Raton, nom que fort heureusement je retins en mémoire. Je lui offris six francs pour prix d'une complaisance, mais elle les refusa avec une sorte de fierté, en me disant que je m'adressais mal et qu'elle était honnête fille. "Cela est possible", lui dis-je. Et j'ordonnai qu'on mît les chevaux. Quand l'honnête Raton me vit prêt à partir, elle me dit d'un air à la fois riant et timide qu'elle avait besoin de deux louis, que si je voulais les lui donner et rester la nuit, je serais content.
"Je reste, mais souviens-toi d'être douce.
Je le serai."
Quand tout le monde fut couché, elle vint dans ma chambre avec un petit air effrayé tout propre à redoubler mon ardeur; mais, par un bonheur singulier, me sentant pressé d'un besoin, je prends la lumière, et je cours au lieu où je pouvais le satisfaire. Pendant mon occupation, je m'amusais à lire les mille sottises qu'on trouve d'ordinaire en pareil lieu, quand mes regards m'arrêtèrent sur ces mots : "Ce 10 août 1760, l'indigne Raton m'a donné quinte et quatorze. Avis au lecteur."
Je fus presque tenté de croire aux miracles, car je ne pouvais pas me figurer qu'il y eût deux Raton dans cette maison. Je retourne dans ma chambre d'un air fort gai, et je trouve la belle déjà couchée et sans chemise. Je vais à la ruelle où elle l'avait jetée et lorsqu'elle s'aperçut que je la ramassais, elle me supplia avec effroi de ne pas la toucher, parce qu'elle n'était pas propre. Elle avait raison, car elle portait de nombreux stigmates du mal qui la dévorait. On peut bien croire que je sentis mon ardeur refroidie et que je la chassai à l'instant; mais je me sentais en même temps une grande reconnaissance pour ce qu'on appelle le hasard, car jamais je ne me serais avisé de soumettre au moindre examen une jeune fille qui s'annonçait par un teint de lis et de roses et qui comptait au plus dix-huit printemps."
Hum. L'un vaut l'autre, et je ne suis pas, loin s'en faut, un paladin des amours tarifées; encore moins de l'arrogance de l'argent; mais l'anecdote me charme par sa bonhomie, et j'y apprends au passage que les graffiti dans les chiottes ne datent pas d'hier, ce qu'aucun historien ne songerait à signaler.
Déjà trop, beaucoup trop, de tartine pour aujourd'hui; mais je ne voudrais pas laisser l'impression que Casanova ne parle QUE des femmes Un trait de jeu pour finir :
"Ny étant connus de personne, nous parcourions en liberté tous les appartements, quand nous arrivâmes devant une vaste table où le prince-évêque taillait au pharaon. Il nous sembla que la pile dor que le noble prélat avait devant lui pouvait être de treize à quatorze mille florins. Le chevalier de Talvis était debout entre deux dames auxquelles il disait de jolies choses, tandis que Monseigneur mêlait. Le prince, ayant fait couper, fixe le chevalier et savise de lui dire dune manière engageante de mettre aussi une carte.
Volontiers, Monseigneur, dit Talvis; va la banque sur cette carte.
Va dit lévêque, voulant faire voir quil navait pas peur.
Il tire, la carte de Talvis sort, et mon heureux Français, de lair le plus calme, ramasse tout lor du prélat et en remplit ses poches. Lévêque, étonné et reconnaissant un peu tard sa sottise, dit au chevalier :
Monsieur, si votre carte avait perdu, comment auriez-vous fait pour me payer?
Monseigneur, ceût été mon affaire.
Monsieur, vous êtes plus heureux que sage.
Possible, Monseigneur, mais ce sont là mes affaires.
Voyant le chevalier prêt à sortir, je le suis et, au bas de lescalier, après lui avoir fait compliment, je le prie de me prêter cent souveraines. Il me les compte dans linstant, massurant quil était ravi de pouvoir me rendre service.
Je vous ferai mon billet.
Point de billet."
Je suis fou de ce "Va la banque" désinvolte. C'est toute la grâce de ce temps qui s'exhale, par la bouche d'un escroc minable.
Bigre! C'est long! C'est long! Un P.S. s'impose pourtant : je n'ai pas cité le texte authentique de Casanova, mais celui que donne la Pléiade, revu et corrigé au XIXème par un certain Laforgue. Et ce qui enquiquine ma dévotion pour les Auteurs, c'est que Giacomo lui-même (reproduit en collection "Bouquins", chez Robert Laffont) qui écrit en français, langue qu'il a apprise tard, n'est que péniblement lisible. Comparez à Raton-Laforgue la Raton originale :
"Ayant un besoin de nature, je lui demande où était le lieu, et elle me le montre, sur le lac même. Je prends la chandelle, j'y vais, et faisant mon affaire, je lis les bêtises qu'on voit toujours dans ces endroits-là, à droite et à gauche. Voici ce que je lis à ma droite : "Ce 10 août 1760, Raton m'a donné il y a huit jours une ch p cordée qui m'assomme."
Je n'imagine pas qu'il y ait deux Raton; je remercie Dieu; je suis tenté de croire aux miracles. Je retourne dans ma chambre d'un air fort gai, et je trouve Raton déjà couchée; tant mieux. La remerciant d'avoir ôté sa chemise qu'elle avait jetée dans la ruelle, je vais la prendre, et elle s'alarme. Elle me dit qu'elle était sale de quelque chose de fort naturel; mais je vois de quoi il s'agissait. Je lui fais des reproches, elle ne me répond rien, elle s'habille en pleurant, et elle s'en va.
C'est ainsi que je l'ai échappée. Sans le besoin que j'ai eu, et l'avis au lecteur, j'étais perdu, car je ne me serais jamais avisé de faire une perquisition à cette fille au teint de lis et de roses."
Laforgue allonge un peu la sauce, et l'on peut parfois le déplorer; il escamote des détails, et il arrive qu'il ait le culot de substituer des tirades pro-révolutionnaires à leur exact contraire. Ses tours affadissent peut-être; mais je confesse qu'il me rend le texte plus digeste, bien qu'il me gêne fort d'apprécier comme "typiquement casanovesques" les inventions d'un grimaud.
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