L'aventure, c'est fini?

Publié le par Ab'alone

"Principe de constance", cher Sigmund? Mais qui prônerait la stabilité totale, la pleine sécurité, la nouveauté zéro… l'ataraxie du cadavre? Le plus encroûté des pantouflards préfère un nouvel épisode de son feuilleton à celui de la veille. Pas un homme qui ne recèle sa parcelle d'aspiration à l’imprévu, à la découverte, comportât-elle des risques, voire à la découverte de soi qu’occasionne le risque même… et/ou à l’admiration envieuse qui entoure d’ordinaire les héros. L'aventure vécue relève-t-elle de la théâtralité? Tous les aventuriers sont-ils des frimeurs? Question. Plus tard! Suffise pour l'heure d'observer que si l'aventure est morte, comme on nous le serine, ce n'est pas que le goût en soit passé, mais que notre monde y serait impropre.
Qu'en est-il vraiment? Sommes-nous obligés de nous rabattre sur le fantasme, sur la projection, sur les œuvres littéraires et cinémenteuses? On s'y ébat dans des espaces de liberté, terrae incognitae ou territoires sans lois, qui se sont réduits, en effet, comme peau de chagrin, et le voyageur du XXIème siècle gémit de ne cheminer, nez à cul, que sur des voies tracées… Mais enfin, l’Amérique, avant Colomb, était déjà connue… des Indiens. L’Homme, en 2006, est allé à l’île de Pâques, à Wamena et sur la lune, mais pas cet homme-là, au miroir, et un non-pas pour l’humanité peut rester un grand bond pour l’individu. Certes ceux qui m’ont précédé ont raconté leurs pérégrinations, mais le contact direct est d’un autre ordre que la connaissance livresque; certes ils ont modifié les Nambikwara ou les Mundugumor, mais au lieu de geindre sur le taux (immense) de particularismes perdu, on peut faire son profit, tant qu’il en est temps, de celui qui subsiste – et du neuf qui naît sous nos yeux : pas de favelas à Rio, pas de Skinheads à Londres à l’époque de la flibuste. Et si l’amateur de frisson regrette les loups de la Forêt Noire, qu’il aille déambuler la nuit dans Soweto. Du reste, dans la wie crottidienne même, le danger s’est amenuisé, modifié, mais n’a pas disparu : on ne risque guère, en prenant le “grand chemin”, de se faire dévaliser et trucider par des bandits, du moins sous nos latitudes, mais bien de perdre son permis, sa liberté, tout son pèze, un membre ou la vie même, enroulée autour d’un platane : éventualité inconnue sous Chlodowig.
Certains recherchent sinon le péril en soi, du moins le record, le soi-disant “extrême”, dont le magazine (oxymore!) eut naguère un succès fou. Plongée en apnée, escalade en solitaire, saut à l’élastique, traversée du Pacifique à la rame ou de la Vallée de la Mort sur les mains, toute cette “aventure”, dans la mesure où elle est médiatisée, peut gêner les délicats par sa facticité (navires de soutien, assistance médicale, en fait mince danger, mince imprévu) comme tout ce qui est fait pour le spectacle. La question, j'y reviens, est de savoir si l’on peut risquer sa peau par simple attrait de la sensation forte, s'il faut y voir autre chose qu'un avatar du désir de faire le malin; et corrélativement, si l'"aventure" ne part pas en fumée dès qu'on se la fixe pour but, l’activité pratiquée se refermant sur elle-même? Remarquons au moins que la “valeur humaine” de ces purs défis physiques est pour le moins discutable, et qu’on a tendance à penser de ces héros ce que disait Socrate d’un voyageur: “Il n’a pas changé, il s’était emporté avec soi.”
La nécessité de faire carrière entraîne, dites-vous, l’immobilité, donc l’immobilisme. Mais à quelle époque les carriéristes ont-ils été des aventuriers? Les siècles passés étaient-ils plus propices aux départs? Le baron féodal guerroyait occasionnellement contre ses voisins, mais son serf, “attaché à la glèbe”, quelle autre “aventure” connaissait-il qu’un été pourri ou un cent de reîtres dans sa moisson? Et le courtisan que Louis XIV écartait d’un emploi par cette seule phrase: “C’est un homme que je ne vois jamais”? De tout temps, l’aventure a impliqué une rare et difficile rupture : avec la routine, les conventions… éventuellement la loi et la morale. Papiers obligatoires, photos, A.D.N., Interpol, extraditions… Les mailles du filet sont plus étroites qu’autrefois, mais les peines moins fortes, et la grande aventure de la délinquance et du banditisme a, sous des formes nouvelles, un grand avenir devant elle: les nouveaux capitaines Kidd survolent la mer des Caraïbes dans un Cessna bourré de cocaïne, Carlos a remplacé Cartouche, Gilles de Rais ne manque pas d’émules, et l’adolescent qui, penché sur son clavier d’ordinateur, réussit à craquer les protections de la NASA ou à alimenter son compte avec celui de Rothschild n’a rien à envier aux escrocs ou tire-laine du passé.
Il faudrait être capable de relativiser cette notion assez vague d’”aventure”, de l’adapter à un monde où les terres sauvages sont en voie de disparition, où les groupes humains forment un réseau largement standardisé, c’est vrai; mais la recherche individuelle ou collective n’a-t-elle pas largement pris le relais des différences ethniques? La cosmologie de Reeves, qu’au moins on peut prendre au sérieux, n’est-elle pas aussi surprenante que celle d’un chaman sibérien? On ne peut soutenir que l‘aventure de l’esprit ait régressé! Il n’y a plus de trésors dans les îles? Ils n’y ont jamais abondé… et constater une carence, concevoir l’entreprise qui y remédiera, cingler à travers les tempêtes de la conjoncture et les écueils de la législation, n’est-ce pas une autre chasse au trésor? Sachons transposer! René Caillé se déguise en bédouin pour entrer dans Tombouctou interdite, Gunter Wallraff passe "use semaine dans la peau d'un Turc"…
Mais Reeves veut s'expliquer le monde, le fondateur d’entreprise faire fortune, Wallraff écrire un livre : tendus vers ce but, sont-ils sensibles à l’aventure qu’ils vivent? Et le desperado, le pirate, l’explorateur même? Les vrais, tous, avaient un objectif, et probablement ne voyaient qu’ennuis dans les obstacles. La part d’imprévu que recèle notre vie, nous l’avons vécue comme surprise heureuse ou malheureuse, et ce n’est qu’après coup, ou en tout cas avec une certaine distanciation, que, l’appréciant comme un livre ou un film, nous muant en spectateurs de nous-mêmes, nous en faisons de l’aventure: elle EST, si l'on veut, mais n’a jamais EXISTÉ. “Je n’ai pas eu d’aventures. Il m’est arrivé des histoires, des événements, des incidents, tout ce qu’on voudra. Mais pas des aventures. […] Les aventures sont dans les livres. Et naturellement, tout ce qu’on raconte dans les livres peut arriver pour de vrai, mais pas de la même manière.” (Sartre, La nausée)
Notre siècle ne cède rien aux précédents : des espaces se sont fermés, mais d’autres se sont ouverts, qu’il faut savoir déceler, au lieu de rester vissé sur la banquette arrière. Loisible à chacun de provoquer un adversaire au cimeterre ou de traverser l’Atlantique en drakkar. Mais la révérence dont on entoure de tels “exploits” est quelque peu grotesque, car ils sont complètement inutiles, témoignent d’une incapacité à extraire du monde moderne sa substantifique moelle, et SE DONNENT pour aventure, introduisent l’être dans l’existence, donc la pervertissent en spectacle. La véritable aventure s’ignore, ce sont les autres qui la nomment ainsi – ou nous-même, mais plus tard, quand nous serons devenu autre.
Du reste, de toutes les quêtes du nouveau, l’aventure, activité individualiste, ponctuelle, irresponsable, vacances plus ou moins prolongées, est bien la moins digne d’admiration : combien m’en inspire davantage la tension créatrice d’une vie entière, le dévouement à une cause, voire à un être! Combien plus Proust, Nanard Palissy ou tel militant inconnu, que tous les crétins du Livre des Records!
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