Gaston Lagaffe en Centrafrique
Ordinairement affublé par les très-chers-Autres du qualificatif d'emmerdeur, il m'est arrivé de me prendre pour un révolutionnaire; mais jamais bien longtemps, et certes le béjaune qui atterrissait à Bangui en octobre 78 était fort éloigné de cette outrecuidance-là. Je ne venais pas libérer l'Afrique Noire, c'était bien assez de la tâche toute neuve d'enseigner, si possible, un peu de français à quelques élèves. Mais il est vrai aussi que depuis ma seizième année je fais peu de différence entre l'apprentissage du langage et celui de la liberté, au moins intérieure; que la hardiesse de la pensée me semble la voie royale des accomplissements stylistiques; et qu'il n'était pas question de bassiner mes classes avec les marquis de Molière ou "votre pays : la Belgique" ("Tintin au Congo", 1ère version).
Une fois courues les premières étapes de l'éprouvant parcours d'obstacles que l'Afrique, ses inénarrables fonctionnaires et ses consulats avachis imposent aux nouveaux arrivants, doté d'une case à clim cacochyme, et dont le toit de tôle faisait un sauna (la laine de verre, prise pour emballage, ayant été balancée), d'un boy qui refusa, choqué, de partager mes repas, d'un jardinier pour siester le jour, d'une sentinelle pour dormir la nuit, et d'un fardier de Cugnot aux freins exténués qui maintes fois me donna le frisson de la mort (on était couramment étripé sur place si l'on avait le malheur d'égratigner un passant), je pus enfin donner un peu d'attention à mon boulot pour constater, primo, que je ne voyais la plupart de mes élèves qu'une semaine sur deux ("Vous êtes tous noirs, je sais bien, mais tout de même je devrais en reconnaître quelques-uns Ah non! Nous, on est les AB2!"); secundo, que sur cette semaine-là comme sur l'autre, deux jours pleins étaient prélevés pour "apprendre à défiler" aux fêtes du Couronnement de sorte qu'il est injuste de prétendre que je ne les voyais pas, puisque pas mal d'entre eux passaient sous ma fenêtre, les mardis et jeudis, au son des Allobroges; tertio et surtout, que 35 sur 40 ânonnaient l'imprimé sans y piger goutte, et à l'écrit, n'étaient capables d'extraire d'eux que des diarrhées verbales sans suite ni sens, pour lesquelles "charabia intégral" aurait constitué le plus pertinent des commentaires, mais bien t'en garder, malheureux : ces lascars devaient à la fin de l'année ou de la suivante passer le bac centrafricain, officiellement considéré comme équivalent au nôtre. Il est vrai que depuis le nôtre à fait à sa rencontre plus des deux tiers du chemin, et que l'intransigeance de ma jeunesse s'est noyée dans les désillusions.
Passons légèrement sur le Roumain qui jouait sur le registre étroit de deux notes associées à deux appréciations : "19, suffisant", "18, insuffisant" (je recommande le procédé à ceux qui n'ont d'autre dieu que le confort : ja-mais le moindre ennui!); sur les méthodes utilisées par les demoiselles pour faire grimper leur moyenne; sur les invites incessantes des collègues à "me calmer", à jouir de la brousse et du salaire Vous me croyez raciste? Tous les expat' l'étaient sauf moi. Mis à part les espions-mouchards du Parti Unique, et bien que mon odeur de cadavre (var : de poisson) les incommodât un peu, je m'entendais fort bien avec mes élèves, nullement idiots, mais confrontés à un enseignement qui jamais ne leur parlait d'eux. Il aurait fallu admettre que l'Afrique francophone est un mythe, enseigner en sangho, et leur apprendre le français comme une langue étrangère; il aurait surtout fallu ouvrir l'école aux realia du quotidien, au lieu de demander des disserts sur la pensée politique de Rousseau ou "Comment peut-on être persan?" : il ne lisaient pas, n'écrivaient pas, ne réfléchissaient pas : ils FAISAIENT SEMBLANT, comme l'homme-singe de "L'île du Docteur Moreau" quand il s'adonne au "grand penser". Ils discouraient-scolaire comme la seiche jette son encre, pleins de bon sens pourtant dans la vie, ou ils auraient péri. On avait mis à leur disposition, à raison d'un pour deux ou trois (et ils se groupaient autour, la nuit, sous les réverbères, l'éclairage manquant à la maison) un manuel incroyable, dégueu-ronéoté, et commençant, bien m'en souvient, par une page de "Turcaret", abstruse et martienne, du chinois déjà pour un Parisien. À mi-fascicule l'on voyait surgir la "civilisation africaine", Guinée-Sénégal en première ligne, et elle n'arrangeait rien. Mais partir du VÉCU, vous n'y pensez pas! Comme dit Finkielkraut, l'École, c'est un autre monde! et qu'on doit préserver.
Trop vertueux ou trop con pour la diplomatie, refusant de prêter l'oreille au "doucement les basses!" de l'entourage, et narcissiquement enivré par la posture de chevalier Ajax, je me débondai à la première pédago-réunion au sommet, braillant que tout ce qu'on faisait n'était que poudre aux ils, qu'il était honteux d'échanger de doctes considérations en feignant d'ignorer sur quel marais flottait la barquette, brandissant le manuel litigieux : "Que celui qui a commis ça se dénonce!" C'était Mossieur le Ministre, avec un pool de penseurs, tous présents. Pas un ne se dénonça, Son Excellence balbutia que chercher des coupables n'avançait à rien, et j'ai dans l'idée que de ce jour, mon sort équatorial fut scellé.
Une fois courues les premières étapes de l'éprouvant parcours d'obstacles que l'Afrique, ses inénarrables fonctionnaires et ses consulats avachis imposent aux nouveaux arrivants, doté d'une case à clim cacochyme, et dont le toit de tôle faisait un sauna (la laine de verre, prise pour emballage, ayant été balancée), d'un boy qui refusa, choqué, de partager mes repas, d'un jardinier pour siester le jour, d'une sentinelle pour dormir la nuit, et d'un fardier de Cugnot aux freins exténués qui maintes fois me donna le frisson de la mort (on était couramment étripé sur place si l'on avait le malheur d'égratigner un passant), je pus enfin donner un peu d'attention à mon boulot pour constater, primo, que je ne voyais la plupart de mes élèves qu'une semaine sur deux ("Vous êtes tous noirs, je sais bien, mais tout de même je devrais en reconnaître quelques-uns Ah non! Nous, on est les AB2!"); secundo, que sur cette semaine-là comme sur l'autre, deux jours pleins étaient prélevés pour "apprendre à défiler" aux fêtes du Couronnement de sorte qu'il est injuste de prétendre que je ne les voyais pas, puisque pas mal d'entre eux passaient sous ma fenêtre, les mardis et jeudis, au son des Allobroges; tertio et surtout, que 35 sur 40 ânonnaient l'imprimé sans y piger goutte, et à l'écrit, n'étaient capables d'extraire d'eux que des diarrhées verbales sans suite ni sens, pour lesquelles "charabia intégral" aurait constitué le plus pertinent des commentaires, mais bien t'en garder, malheureux : ces lascars devaient à la fin de l'année ou de la suivante passer le bac centrafricain, officiellement considéré comme équivalent au nôtre. Il est vrai que depuis le nôtre à fait à sa rencontre plus des deux tiers du chemin, et que l'intransigeance de ma jeunesse s'est noyée dans les désillusions.
Passons légèrement sur le Roumain qui jouait sur le registre étroit de deux notes associées à deux appréciations : "19, suffisant", "18, insuffisant" (je recommande le procédé à ceux qui n'ont d'autre dieu que le confort : ja-mais le moindre ennui!); sur les méthodes utilisées par les demoiselles pour faire grimper leur moyenne; sur les invites incessantes des collègues à "me calmer", à jouir de la brousse et du salaire Vous me croyez raciste? Tous les expat' l'étaient sauf moi. Mis à part les espions-mouchards du Parti Unique, et bien que mon odeur de cadavre (var : de poisson) les incommodât un peu, je m'entendais fort bien avec mes élèves, nullement idiots, mais confrontés à un enseignement qui jamais ne leur parlait d'eux. Il aurait fallu admettre que l'Afrique francophone est un mythe, enseigner en sangho, et leur apprendre le français comme une langue étrangère; il aurait surtout fallu ouvrir l'école aux realia du quotidien, au lieu de demander des disserts sur la pensée politique de Rousseau ou "Comment peut-on être persan?" : il ne lisaient pas, n'écrivaient pas, ne réfléchissaient pas : ils FAISAIENT SEMBLANT, comme l'homme-singe de "L'île du Docteur Moreau" quand il s'adonne au "grand penser". Ils discouraient-scolaire comme la seiche jette son encre, pleins de bon sens pourtant dans la vie, ou ils auraient péri. On avait mis à leur disposition, à raison d'un pour deux ou trois (et ils se groupaient autour, la nuit, sous les réverbères, l'éclairage manquant à la maison) un manuel incroyable, dégueu-ronéoté, et commençant, bien m'en souvient, par une page de "Turcaret", abstruse et martienne, du chinois déjà pour un Parisien. À mi-fascicule l'on voyait surgir la "civilisation africaine", Guinée-Sénégal en première ligne, et elle n'arrangeait rien. Mais partir du VÉCU, vous n'y pensez pas! Comme dit Finkielkraut, l'École, c'est un autre monde! et qu'on doit préserver.
Trop vertueux ou trop con pour la diplomatie, refusant de prêter l'oreille au "doucement les basses!" de l'entourage, et narcissiquement enivré par la posture de chevalier Ajax, je me débondai à la première pédago-réunion au sommet, braillant que tout ce qu'on faisait n'était que poudre aux ils, qu'il était honteux d'échanger de doctes considérations en feignant d'ignorer sur quel marais flottait la barquette, brandissant le manuel litigieux : "Que celui qui a commis ça se dénonce!" C'était Mossieur le Ministre, avec un pool de penseurs, tous présents. Pas un ne se dénonça, Son Excellence balbutia que chercher des coupables n'avançait à rien, et j'ai dans l'idée que de ce jour, mon sort équatorial fut scellé.
Publicité