Gaston Lagaffe en Centrafrique, 2
Une rentrée tardive, deux plages de vacances, des semaines diminuées de moitié : les lecteurs du précédent ont saisi qu'à la mi-janvier je n'avais pas fichu grand'chose pour justifier mon salaire; un peu plus toutefois que mon pote G
qui, prof à la fac de sciences, avait en tout UN étudiant toujours absent et s'offrait de belles virées en brousse avec la Toyota universitaire. Pas le pire : j'ai connu en Algérie d'aimables drilles qui, nommés et payés (pas lourd, il est vrai) depuis trois ans, n'avaient pas effectué un jour de boulot, le moulin où ils devaient exercer leur savoir-faire n'ayant pas encore surgi du sol. Trêve aux digressions de l'envie, et redescendons vers le 4ème parallèle. Combien d'élèves, moi? À cinquante par classe, dans les 3 ou 400. Combien d'éducables, vu le gouffre entre l'état des lieux et celui des exigences? Cinq? Dix? Vingt à tout casser
Question d'argent, en fait : les rares qui pourraient s'expatrier avaient une chance de s'y mettre, à Paris ou à Moscou. Les autres
Je ne baissais pas les bras, mais sentais les premières atteintes de la fièvre élitiste qui depuis a viré au chronique : si j'en eusse été le maître, j'eusse renvoyé tous les manches aux champs de manioc, pour prendre sérieusement en mains ceux qui comptaient, pour le plus grand bien de tous! L'ennui, c'est que l'altruisme n'accompagne pas l'intellect, que la poignée qui décolle ne pense qu'à se goberger, à pousser sa famille et son ethnie. Comme partout, oui, mais là-bas le gâteau est minuscule. Facile de repérer un ministre dans ces contrées, même à poil : c'est un rond au milieu de traits. Ils vitupèrent les grosses bagnoles des autres, mais la leur est sacrée; or il suffit de cinquante Mercedes pour faire capoter le budget
Dumont a dit tout ça mieux que moi, et il reste d'actualité pour longtemps.
Le jour où l'uniforme fut décrété obligatoire, un dixième de l'effectif s'en vêtit, enfants de nababs et jolies filles; le lendemain, sursaut citoyen authentique celui-là, ils l'avaient tous enlevé, il n'en restait qu'un, un seul, au bout d'une hampe, et, derrière, une horde d'ados descendait vers le centre-ville en braillant. Une manif! Pas sans moi! L'armée, sans balles encore (Bok s'en méfiait, non sans raison), nous mit en déroute à coups de crosses et de chaussettes à clous, et je m'esquivai par une rue de traverse, non sans voir un malheureux se faire tuer sous mes yeux. Les vétérans des colonies les plus prodigues en "histoires nègres" ne me contesteront pas le courage des Africains, alias leur orgueil : même moi, à peine débarqué, j'avais déjà remarqué en classe qu'un coup de gueule ne faisait qu'aggraver un chahut. Pour ne rien dire des Africaines, musclées par le pilon, et redoutables dans la querelle : l'homme en était à la menace ("Je te tape! Je te tape sauvagement!") qu''il a déjà encaissé son bourrepif. Bref, ils et elles s'armèrent comme ils purent, la Garde Impériale, renforcée, dit-on, de quelques Zaïrois, reçut des munitions, et en fit usage sans états d'âme : "les affrontements" firent de 15 à 400 morts, dont je ne risquais pas d'être, ayant fui la chiasse au derche, et jurant qu'on ne m'y prendrait plus. Après tout, ce n'était pas mon combat, je n'avais pas à m'immiscer
Jurant, mais un peu tard? Je n'étais pas assez bronzé pour passer tout à fait inaperçu, même sur une photo en noir et blanc, mais il est douteux qu'on ait flashé la foule le premier jour, et si j'avais fermé ma gueule Or, bien loin de là, j'assommai de vantardises qui voulut m'entendre, multipliant par dix mes exploits, et autorisant par là les autres à les multiplier par cent. Une semaine plus tard, j'étais convoqué à l'ambassade, où le chef de mission me somma de répondre des rumeurs qui couraient sur mon compte. Je confessai à ce gros chouette copain que j'avais observé une manif "de derrière le cordon de police", et que mes cours, attachés aux valeurs démocratiques, pouvaient passer pour anti-impériaux. Une semaine encore, et ces aveux, repeints au caca fumant, me revenaient comme charges, sous l'estampille du ministère de l'intérieur : j'avais dix jours pour collectionner les quitus (eau, électricité, etc) et reprendre l'avion. Français, méfiez-vous de vos diplomates! Papa Bok a déclaré plus tard que l'ambassadeur en personne lui avait dénoncé mes agissements subversifs, et demandé mon éviction.
Un collègue de philo m'obtint un rencard avec le ministre de l'éduc, lequel, après m'avoir lavé la tête en termes choisis ("À Rome on fait comme les Romains!") s'étonna que je n'eusse pas été épinglé, bigophona à son cousin le Premier, pour l'entendre manifester une identique ignorance, et finit par soupirer : "Si les coopérants règlent leurs problèmes politiques sur notre dos" sans faire le moindre semblant d'avoir un atome de pouvoir en cette affaire. Un bon acteur? Sais pas. Je n'ai pas vu cette lettre collective d'un des lycées de la ville, dont le corps enseignant intégralement Persil protestait au grand complet de son dévouement à Son Altesse Impériale ("Nous ne sommes pas comme lui!"), j'en ai juste entendu parler; les "à Cuba!" et invectives diverses ne me sont revenus que par la bande, mais assez drus et assourdissants pour m'inciter à conclure que cette charmante communauté m'eût lynché sans répugnance pour crime de crachat dans la soupe. L'ambassadeur, lui, se contenta de me rappeler que partir ne levait en rien mon "devoir de réserve" : connaissait-il la vie aussi mal que moi, ou ai-je mal choisi mes organes? Les bafouilles au Canard et au Nouvel Obèse restèrent sans effet ni réponse, et MM. les journalistes ne parlèrent des troubles et des morts, je présume, que lorsque Giscard leur donna le feu vert
Le jour où l'uniforme fut décrété obligatoire, un dixième de l'effectif s'en vêtit, enfants de nababs et jolies filles; le lendemain, sursaut citoyen authentique celui-là, ils l'avaient tous enlevé, il n'en restait qu'un, un seul, au bout d'une hampe, et, derrière, une horde d'ados descendait vers le centre-ville en braillant. Une manif! Pas sans moi! L'armée, sans balles encore (Bok s'en méfiait, non sans raison), nous mit en déroute à coups de crosses et de chaussettes à clous, et je m'esquivai par une rue de traverse, non sans voir un malheureux se faire tuer sous mes yeux. Les vétérans des colonies les plus prodigues en "histoires nègres" ne me contesteront pas le courage des Africains, alias leur orgueil : même moi, à peine débarqué, j'avais déjà remarqué en classe qu'un coup de gueule ne faisait qu'aggraver un chahut. Pour ne rien dire des Africaines, musclées par le pilon, et redoutables dans la querelle : l'homme en était à la menace ("Je te tape! Je te tape sauvagement!") qu''il a déjà encaissé son bourrepif. Bref, ils et elles s'armèrent comme ils purent, la Garde Impériale, renforcée, dit-on, de quelques Zaïrois, reçut des munitions, et en fit usage sans états d'âme : "les affrontements" firent de 15 à 400 morts, dont je ne risquais pas d'être, ayant fui la chiasse au derche, et jurant qu'on ne m'y prendrait plus. Après tout, ce n'était pas mon combat, je n'avais pas à m'immiscer
Jurant, mais un peu tard? Je n'étais pas assez bronzé pour passer tout à fait inaperçu, même sur une photo en noir et blanc, mais il est douteux qu'on ait flashé la foule le premier jour, et si j'avais fermé ma gueule Or, bien loin de là, j'assommai de vantardises qui voulut m'entendre, multipliant par dix mes exploits, et autorisant par là les autres à les multiplier par cent. Une semaine plus tard, j'étais convoqué à l'ambassade, où le chef de mission me somma de répondre des rumeurs qui couraient sur mon compte. Je confessai à ce gros chouette copain que j'avais observé une manif "de derrière le cordon de police", et que mes cours, attachés aux valeurs démocratiques, pouvaient passer pour anti-impériaux. Une semaine encore, et ces aveux, repeints au caca fumant, me revenaient comme charges, sous l'estampille du ministère de l'intérieur : j'avais dix jours pour collectionner les quitus (eau, électricité, etc) et reprendre l'avion. Français, méfiez-vous de vos diplomates! Papa Bok a déclaré plus tard que l'ambassadeur en personne lui avait dénoncé mes agissements subversifs, et demandé mon éviction.
Un collègue de philo m'obtint un rencard avec le ministre de l'éduc, lequel, après m'avoir lavé la tête en termes choisis ("À Rome on fait comme les Romains!") s'étonna que je n'eusse pas été épinglé, bigophona à son cousin le Premier, pour l'entendre manifester une identique ignorance, et finit par soupirer : "Si les coopérants règlent leurs problèmes politiques sur notre dos" sans faire le moindre semblant d'avoir un atome de pouvoir en cette affaire. Un bon acteur? Sais pas. Je n'ai pas vu cette lettre collective d'un des lycées de la ville, dont le corps enseignant intégralement Persil protestait au grand complet de son dévouement à Son Altesse Impériale ("Nous ne sommes pas comme lui!"), j'en ai juste entendu parler; les "à Cuba!" et invectives diverses ne me sont revenus que par la bande, mais assez drus et assourdissants pour m'inciter à conclure que cette charmante communauté m'eût lynché sans répugnance pour crime de crachat dans la soupe. L'ambassadeur, lui, se contenta de me rappeler que partir ne levait en rien mon "devoir de réserve" : connaissait-il la vie aussi mal que moi, ou ai-je mal choisi mes organes? Les bafouilles au Canard et au Nouvel Obèse restèrent sans effet ni réponse, et MM. les journalistes ne parlèrent des troubles et des morts, je présume, que lorsque Giscard leur donna le feu vert
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