Bouffée homicide en Guyane
A-t-on fini la piste d'Apatou? De mon temps, le tronçon, abandonné, s'achevait à la crique Sparouine, et, défoncé, raviné, défiait même une chenillette : personne ne l'empruntait, ou trois chasseurs par an. Je cachai mon scooter dans la broussaille, et poursuivis pedibus, avec à chaque pas la question de Porthos : pourquoi le suivant? Il faut dire que ch'était la chaigeon chèche, et que cha tapait dur. Aussi la belle flaque, très pure d'aspect, à l'arrivée, fut-elle célébrée d'hymnes fervents, quoique tacites : je m'y immergeai jusqu'aux narines, sans accorder une pensée à la bilharziose, et m'endormis à moitié, sinon plus.
J'aimerais bien ne faire qu'un avec la nature; mais j'ai l'esprit trop mesquin pour ça. Quand je m'affale à un col, au bout de l'effort, ou parmi les mille bruissements d'un bois, je me dis : raah! que ça dure toujours! et tout compte fait je m'emmerde au bout d'un quart d'heure : le temps exige d'être rentabilisé. J'en perds autant et plus qu'un autre, mais ne l'oublie jamais, parce que je ne parviens pas à m'oublier, ou seulement dans la lecture, et encore, faut voir. Comme dit un de mes frangins, avec lequel je suis brouillé depuis vingt ans, "il sait pas être bien". Du fait peut-être de la perversion théâtrale, que les choses n'existent que racontées, et mézigue que par l'écho imaginaire d'une autre conscience? En tout cas, si l'on classe à part les excès de chnouf ou de liqueurs, ce que j'éprouvai dans cette crique déserte est resté sans bis.
Et bien entendu des plus ardus à communiquer : les mots ici ne peuvent que rappeler un état : trois suffiraient à ceux qui l'ont connu, douze pages ne feraient que barbifier les autres. Disons que je ne sentais plus mon corps, et que la cervelle était habitée par les cris de singes et chants d'oiseaux, d'ailleurs clairsemés, probablement : car j'étais arrivé vers midi.
Le prodige consiste surtout en ceci que mère Nature elle-même semblait ne pas me tenir pour intrus : par deux fois, un martin-pêcheur prit mon crâne pour plongeoir, et surtout un énorme bestiau vint sucer son apéro à mes côtés : un cochon-bois (sanglier) peut-être, je ne l'ai pas vraiment dévisagé, et ne veux mentir, mais à la couleur je pencherais plutôt pour un maïpouri (tapir), autrement rare et farouche. À quoi? Pas cinq mètres! Et, trouillissimard de nature, je n'eus pas un frisson. Ce compagnon pourtant me sortit du coaltar, je m'avisai que les ombres s'allongeaient, et que l'eau se faisait mate. Avant de planter la tente (je n'ai jamais pu fermer l'il dans un hamac, et n'étais pas englouti dans ma fusion mystique au point d'y inclure insectes, arachnides et vermine rampante) je m'octroyai un casse-dalle : potage en poudre, sandwich au sauciflard et orange verte. Ma cartouche de gaz était en bout de course, et l'eau ne frémissait pas encore quand sucepince! Un yahoo. Immobile, debout, la machette à la main. M'observant, à courte distance : une dizaine de mètres. Pas particulièrement patibulaire, mais hirsute tout de même, dépenaillé et cradingue.
Un Indien ne m'aurait pas effrayé. Mais un bush! Du plus proche village trente bornes de jungle inextricable nous séparait, et j'avais quelque raison de tenir le lascar pour dangereux : probablement un Surinamien ayant passé le Maroni pour trouver des lois et des flics plus cléments sur la rive française; déjà meurtrier, ou tout disposé à le devenir L'occasion pond le larron, et le risque de se faire poirer était quasi-nul. Bien sûr, un simple chasseur, peut-être, pêcheur, forestier? Mais l'arme en pogne. La mienne était à terre. Je ne suis pas trop mauvais à l'escrime, mais à cette boucherie-là on n'a pas le dessus sans se faire estropier un minimum, et j'avais cent kilomètres à parcourir, dont vingt à pied, jusqu'à l'hosto. Le pis est que je me donnais d'avance battu : face à ce pro, un intello-rêveur ne pouvait faire le poids, et, sans être à proprement parler paralysé, je sentais l'émotion m'ôter une bonne part de mes déjà faibles moyens.
Avec un sourire chaleureux, je balbutiai le "bonjour!" le plus sonore possible. Réponse néant, même pas un grognement, et une tronche vraiment butée. Pas le temps de réfléchir : "nyan?" un des dix vocables de taki-taki à ma disposition, accompagné du geste "bouffer" en volapük, l'autre main désignant mon pain.
L'assassin flotta quelques mortelles secondes, puis fit un pas en avant, sans lâcher son coupe-chou. Enhardi par l'urgence, je saisis le mien, et le reposai à terre. Pigé!! Il m'imita, non sans me dédier un sourire, que je trouvai carnassier. N'empêche que l'intercompréhension semblait s'instaurer.
Hélas, elle ne fit pas un pouce de plus, et je ne pus saluer ses paroles que de mimiques contrites, sincèrement : c'était sans doute la langue du pays, et j'étais dans mon tort, d'autant que la plupart des racines sont accessibles par l'anglais ("meki", fabriquer, "dagu", chien, "grasi", herbe, "fatu", gras, etc) mais je suis pitoyable en langues forestières, ce qui peut-être en dit long sur mon vrai besoin de communiquer. Nous ne tardâmes pas à refermer nos gueules, façon de parler, car il lui fallait ouvrir la sienne pour m'engloutir des provisions prévues pour trois jours : tout lui allait, et sans piment! le pauvre diable manifestement crevait de faim.
Le bivouac était détendu, en apparence. Je n'en pensais pas moins. La nuit tombait, mon commensal allait la mettre à profit pour m'estourbir, et le mieux que j'eusse à faire, c'était de le devancer pendant qu'il se gobergeait sans méfiance. J'ai peloté mille homicides en imagination, d'offenseurs personnels, de grands de ce monde, et même de passants pris au hasard, jaloux que j'étais de la gloire facile et des fan-clubs des serial killers, dont les vagissements franchissent sans effort les demi-lunes de la citadelle éditoriale. Mais jamais je n'ai été plus proche d'une réalisation que ce soir-là, à une heure du giron de l'alma mater, sans autre motivation que la peur et la certitude de l'impunité. Du pipeau, d'accord, comme tout moi; mais le pipeau flûte plus ou moins fort, et là il perçait les tympans.
Mon hôte, repu, j'espère, se leva enfin, marmonna un truc comme "hangi" (peut-être "danki", merci), se débarbouilla sommairement à la crique, et disparut, comme bu par la forêt. Je ne l'ai jamais revu, que je sache : l'aurais-je reconnu? Pas en smoking.
Je pris soin de passer sur l'autre rive, et de m'installer pour la nuit dans un coin impossible, entouré de feuilles bien bruissantes. Mais je roupillai peu.
Comme il ne me restait que du café et quelques sachets de soupe, il fallut rentrer. Mon salaud de scooter profita de l'occase pour s'encrasser les bougies, à mi-parcours, et je passai 36 heures sans bouffer. Bon pour la ligne.
J'aimerais bien ne faire qu'un avec la nature; mais j'ai l'esprit trop mesquin pour ça. Quand je m'affale à un col, au bout de l'effort, ou parmi les mille bruissements d'un bois, je me dis : raah! que ça dure toujours! et tout compte fait je m'emmerde au bout d'un quart d'heure : le temps exige d'être rentabilisé. J'en perds autant et plus qu'un autre, mais ne l'oublie jamais, parce que je ne parviens pas à m'oublier, ou seulement dans la lecture, et encore, faut voir. Comme dit un de mes frangins, avec lequel je suis brouillé depuis vingt ans, "il sait pas être bien". Du fait peut-être de la perversion théâtrale, que les choses n'existent que racontées, et mézigue que par l'écho imaginaire d'une autre conscience? En tout cas, si l'on classe à part les excès de chnouf ou de liqueurs, ce que j'éprouvai dans cette crique déserte est resté sans bis.
Et bien entendu des plus ardus à communiquer : les mots ici ne peuvent que rappeler un état : trois suffiraient à ceux qui l'ont connu, douze pages ne feraient que barbifier les autres. Disons que je ne sentais plus mon corps, et que la cervelle était habitée par les cris de singes et chants d'oiseaux, d'ailleurs clairsemés, probablement : car j'étais arrivé vers midi.
Le prodige consiste surtout en ceci que mère Nature elle-même semblait ne pas me tenir pour intrus : par deux fois, un martin-pêcheur prit mon crâne pour plongeoir, et surtout un énorme bestiau vint sucer son apéro à mes côtés : un cochon-bois (sanglier) peut-être, je ne l'ai pas vraiment dévisagé, et ne veux mentir, mais à la couleur je pencherais plutôt pour un maïpouri (tapir), autrement rare et farouche. À quoi? Pas cinq mètres! Et, trouillissimard de nature, je n'eus pas un frisson. Ce compagnon pourtant me sortit du coaltar, je m'avisai que les ombres s'allongeaient, et que l'eau se faisait mate. Avant de planter la tente (je n'ai jamais pu fermer l'il dans un hamac, et n'étais pas englouti dans ma fusion mystique au point d'y inclure insectes, arachnides et vermine rampante) je m'octroyai un casse-dalle : potage en poudre, sandwich au sauciflard et orange verte. Ma cartouche de gaz était en bout de course, et l'eau ne frémissait pas encore quand sucepince! Un yahoo. Immobile, debout, la machette à la main. M'observant, à courte distance : une dizaine de mètres. Pas particulièrement patibulaire, mais hirsute tout de même, dépenaillé et cradingue.
Un Indien ne m'aurait pas effrayé. Mais un bush! Du plus proche village trente bornes de jungle inextricable nous séparait, et j'avais quelque raison de tenir le lascar pour dangereux : probablement un Surinamien ayant passé le Maroni pour trouver des lois et des flics plus cléments sur la rive française; déjà meurtrier, ou tout disposé à le devenir L'occasion pond le larron, et le risque de se faire poirer était quasi-nul. Bien sûr, un simple chasseur, peut-être, pêcheur, forestier? Mais l'arme en pogne. La mienne était à terre. Je ne suis pas trop mauvais à l'escrime, mais à cette boucherie-là on n'a pas le dessus sans se faire estropier un minimum, et j'avais cent kilomètres à parcourir, dont vingt à pied, jusqu'à l'hosto. Le pis est que je me donnais d'avance battu : face à ce pro, un intello-rêveur ne pouvait faire le poids, et, sans être à proprement parler paralysé, je sentais l'émotion m'ôter une bonne part de mes déjà faibles moyens.
Avec un sourire chaleureux, je balbutiai le "bonjour!" le plus sonore possible. Réponse néant, même pas un grognement, et une tronche vraiment butée. Pas le temps de réfléchir : "nyan?" un des dix vocables de taki-taki à ma disposition, accompagné du geste "bouffer" en volapük, l'autre main désignant mon pain.
L'assassin flotta quelques mortelles secondes, puis fit un pas en avant, sans lâcher son coupe-chou. Enhardi par l'urgence, je saisis le mien, et le reposai à terre. Pigé!! Il m'imita, non sans me dédier un sourire, que je trouvai carnassier. N'empêche que l'intercompréhension semblait s'instaurer.
Hélas, elle ne fit pas un pouce de plus, et je ne pus saluer ses paroles que de mimiques contrites, sincèrement : c'était sans doute la langue du pays, et j'étais dans mon tort, d'autant que la plupart des racines sont accessibles par l'anglais ("meki", fabriquer, "dagu", chien, "grasi", herbe, "fatu", gras, etc) mais je suis pitoyable en langues forestières, ce qui peut-être en dit long sur mon vrai besoin de communiquer. Nous ne tardâmes pas à refermer nos gueules, façon de parler, car il lui fallait ouvrir la sienne pour m'engloutir des provisions prévues pour trois jours : tout lui allait, et sans piment! le pauvre diable manifestement crevait de faim.
Le bivouac était détendu, en apparence. Je n'en pensais pas moins. La nuit tombait, mon commensal allait la mettre à profit pour m'estourbir, et le mieux que j'eusse à faire, c'était de le devancer pendant qu'il se gobergeait sans méfiance. J'ai peloté mille homicides en imagination, d'offenseurs personnels, de grands de ce monde, et même de passants pris au hasard, jaloux que j'étais de la gloire facile et des fan-clubs des serial killers, dont les vagissements franchissent sans effort les demi-lunes de la citadelle éditoriale. Mais jamais je n'ai été plus proche d'une réalisation que ce soir-là, à une heure du giron de l'alma mater, sans autre motivation que la peur et la certitude de l'impunité. Du pipeau, d'accord, comme tout moi; mais le pipeau flûte plus ou moins fort, et là il perçait les tympans.
Mon hôte, repu, j'espère, se leva enfin, marmonna un truc comme "hangi" (peut-être "danki", merci), se débarbouilla sommairement à la crique, et disparut, comme bu par la forêt. Je ne l'ai jamais revu, que je sache : l'aurais-je reconnu? Pas en smoking.
Je pris soin de passer sur l'autre rive, et de m'installer pour la nuit dans un coin impossible, entouré de feuilles bien bruissantes. Mais je roupillai peu.
Comme il ne me restait que du café et quelques sachets de soupe, il fallut rentrer. Mon salaud de scooter profita de l'occase pour s'encrasser les bougies, à mi-parcours, et je passai 36 heures sans bouffer. Bon pour la ligne.
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