Guyane : l'accueil des hommes

Publié le par Ab'alone

La Guyane a baissé : les temps sont révolus, de la "guillotine sèche", où les transportés tombaient là-bas comme des mouches. Les plaies ont tendance à staphyler, soit, mais si je ne m'étais mis en tête, un beau soir, que j'avais chopé le tétanos (mniam mniam), j'aurais passé deux ans à Saint Laurent sans consulter un merdecin. Quant aux bébêtes, j'ai vu en tout UNE mygale, trois serpents, et infiniment moins de moustiques qu'en Camargue, en Scandinavie ou dans le delta du Danube : certains points, comme la plage aux tortues des Hattes, en sont infestés, mais ils sont rares, et d'ordinaire on arrête le Lariam quinze jours après s'être posé. La chaleur sèche éprouve les hommes, et l'humide les ordinateurs, mais les ombrages de "l'enfer vert" sont plutôt paradisiaques dans l'ensemble.
Un monde bien fait, en somme – mais mal fréquenté. "Que l'île Maurice serait belle, disait Malcolm de Chazal, sans les Mauriciens!" Il pouvait se le permettre, étant leur compatriote, tout comme je chie sans risque sur France la doulce. Mais… Ah, foin des corbeaux de la xénophobie et du racisme! "Je parle en clair, couvert par ma loyauté." Pas des Indiens, qui se taisent, même biturés à mort : leur dignité s'est réfugiée dans le silence. Mais des métros, presque tous fonctionnaires, dont la plupart ne séjournent que trois ans, le temps de toucher l'intégralité de la prime : beaucoup de rhétorique sur les beautés de la nature inviolée, mais à d'autres : dès qu'ils trouvent un autre coin où toucher 40% de salaire en plus, et verser 40% d'impôts en moins, ils se font la malle : ne restent que ceux dont on ne veut pas ailleurs, l'écume et la lie : très peu d'écume, beaucoup de lie. Guère à s'étonner que les écoles soient des haltes-garderies, que la perception flemmarde, que les routes lambinent (méfiez-vous des cartes!), et qu'on mette deux mois à obtenir une carte d'identité…
Passe. La grande épreuve, c'est l'obscure nation. Voilà tout de même un bout de jungle qui vit à 70% d'assistance au bas mot (ce record n'est battu que par la Réunion) et qui, accédant à l'indépendance, sombrerait dans une misère égale à celle de ses voisins, Brésil et Surinam; or on n'ouvre guère la bouche là-bas que pour se plaindre et revendiquer : "les blancs" sont des exploiteurs qui "volent" le travail et les ressources. Quand ce ne sont pas les jaunes : les Hmongs, réfugiés d'Indochine, produisent quasiment les seuls fruits et légumes qu'on trouve sur les marchés : on les leur achète, en grommelant in petto, et parfois à haute voix : "Dehors!" À qui la faute, mes très-chers, si vous ne voulez pas bosser? Si, plutôt que d'en mettre un coup, vous préférez récriminer contre la partialité des exams? Je conviens que l'assistance est à examiner de près, qu'on y comptabilise des salaires et une épargne qui ne quitte pas la métropole, et que c'est révoltant, à travail égal, de voir le métro toucher ces 40% qui vous sont refusés. Mais s'il y avait des compétences sur place, on n'irait pas les chercher outre-mer à grands frais. Or si partialité s'observe, elle opère plutôt en votre faveur : il suffit de voir une "commission d'harmonisation" au Bac, ou les gendarmes au bord d'une route n'arrêter strictement que les cachets d'aspirine.
Mais "nous" avons une dette, "nous" vous avons esclavagisés. Désolé : pas moi. Ni vous, d'ailleurs. D'autres que vous et moi, autrefois. Et je vous assure que le toubib qui ne cherche qu'à vous soigner, le prof qui relit deux fois votre copie pour y trouver une phrase sensée, ça les décourage d'être traités en esclavagistes et en ennemis, et que la certitude d'être critiqué quoi qu'on fasse n'est pas pour rien dans l'incurie.
Je laisse la parole à Franz Fanon :
"Vais-je demander à l'homme blanc d'aujourd'hui d'être responsable des négriers du XVIIIème siècle?
Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la Culpabilité dans les âmes?
La douleur morale devant la densité du Passé? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules.
Mais je n'ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n'ai pas le droit d'admettre la moindre parcelle d'être dans mon existence.
Je n'ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé.
Je ne suis pas esclave de l'Esclavage qui déshumanisa mes pères. […]
Le Nègre n'est pas. Pas plus que le Blanc.
Tous deux ont à s'écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication."
Vous me direz que mes remontrances n'y aident pas. Mais est-ce que je refuse, moi, qu'on me signale mes erreurs, sous bénéfice d'inventaire? Pendant deux ans, j'ai eu affaire à des ados qui interrompaient leur exposé à la moindre remarque, qui se cabraient pour une faute d'orthographe, dont la Dignité était en jeu quand on leur indiquait une amélioration possible. Est-ce que ça ne révèle pas un complexe d'infériorité, trop enfoui pour attendrir, et que je tiens pour absurde a priori? Critiquer l'actualisé, c'est TOUJOURS, en creux, un éloge du potentiel – ou doit l'être. Se cantonner dans la Dignité, c'est s'interdire de donner sa mesure.
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