Pointeur (21)

Publié le par Ab'alone

Le lendemain, la consternation battait son plein en salle des profs. On rassemblait les données, chacun des installés polissait sa version, Cadichon recrutait des volontaires en vue d’une battue d’une absurdité palpable : un soleil à bronzer, mais des nuits polaires, la neige durcissait en surface et promettait de s’éterniser. Vidal s’entacha de comique : lui aussi avait donné son coup de fil la veille… mais pour raconter à Miss Dormant, une prof de physique, quel extraordinaire cours sur Kant il venait d’effectuer, et lui en proposer les polys. On ironisait sur la monstruosité d’une fascination omphalique qui ne céderait pas à une guerre nucléaire, injustement d’ailleurs, et Cadichon, dont les gaffes flirtaient souvent avec la vérité, ne manqua pas de pertinence en s’écriant : “Lui au moins, on est sûr qu’il n’a pas fait le coup!”
J’avais beau m’évertuer à faire abstraction de ce que j’étais seul à savoir, je me sentais dans la poche du chalut, et les mots, les regards, les démarches, je les dotais d’un sens propice au tremblement. Ariane, grave, trop grave, en cours, encore passait : ce “tu n’as qu’à m’épouser” qu’elle avait dû ravaler… mais comme la récré sonnait, Delphine m’aborda dans le couloir : “Je peux vous parler?” Les flics lui avaient demandé avec quel prof Jenny causait le plus volontiers, et elle leur avait répondu que c’était moi; quels cours elle séchait, et que c’étaient les miens. “Ceux-là seulement, t’es sûre? – Ben oui, je crois.” Et ce qui s’était passé entre nous lundi : “J’ai dit que”… comme moi, en somme. Le plus inquiétant, c’est bien qu’elle crût nécessaire de m’en informer. “Pourquoi tu tenais à me le dire? – Oh, comme ça. Je voudrais pas que vous croyiez que je moucharde. – Mais attends, là le mouchardage me semble légitime, hein! Tu te rends compte de la gravité? Il faut qu’on la retrouve! – Oui… – T’as pas l’air d’y croire? – Pour moi, elle est morte. – Ne dis pas ça! – Vous avez vu le temps qu’il fait? – Elle a peut-être trouvé quelqu’un pour l’héberger. – Non, ça se saurait.”
Cramon, parachuté à la rentrée, et peu désireux de se compliquer la vie, ne savait, lui, que ce que lui distillait la Bâche, qu’il exécrait probablement dans la mesure exacte où il ne pouvait se passer d’elle. Aussi fus-je surpris à midi, moins d’être convoqué que de voir une chaise occupée par cette sorcière, qui du reste ne desserra pas les dents. Le vieux commença par se lamenter copieusement des injustes tracas dont il était assailli, puis : “Je tenais à vous voir, Monsieur Pointeur, pour ma gouverne; je ne me suis pas permis d’assister à votre… conversation avec ces Messieurs, mais à présent que mon bureau m’est rendu, il me semble qu’il ne serait pas inutile de faire le point… Vous êtes au courant des derniers et bien tristes développements?… – Des derniers, je ne sais pas”, répondis-je le cœur battant, et il me les résuma : rien de neuf. “Alors, puisque vous connaissiez particulièrement bien cette élève”… Je ne lui en dis pas plus qu’à la maréchaussée, mais ses remerciements me parurent hissés à la manivelle, et je sortis convaincu qu’il y avait des questions qu’il n’avait pas osé poser; il se croyait malin, comme tout le monde, et se figurait sans doute que les regards qu’il échangeait avec le dragon me passaient inaperçus. “Vous voyez, si une situation de ce genre se reproduisait, ce qu’à Dieu ne plaise, il faut nous en parler tout de suite : nous ne pouvons agir que si nous sommes informés. Nous, nous ne voyons que les élèves à problèmes, encore faut-il que nous les connaissions, les problèmes.” Bon, il ouvrait le parapluie; sans doute exigerait-il sous peu un rapport écrit. Mais je ne pouvais me défendre de la conviction qu’il y avait plus, qu’une rumeur naissait, qu’on nous avait surpris ensemble, peut-être… tant de possibilités! Je pouvais compter sur le fiel de cette salope pour les assaisonner, dès qu’on découvrirait que Jenny n’était pas un coupable, mais une victime.
Je ne voyais qu’une solution : retourner là-bas et me débarrasser du cadavre. Je ne sous-estimais ni le danger ni le désagrément ni la difficulté de la tâche : les routes de promenade étaient fermées, et le sol foutrement dur : combien de mes prédécesseurs s’étaient fait pincer pour avoir été aperçus en plein effort ou n’avoir pas creusé assez profond! Les voisins pendant quelque temps ne dormiraient que d’un œil, et surtout, nul doute, tant qu’on attendrait le retour de la fugitive, que la maison ne fût une souricière… si même l’on ne taisait pas la macabre découverte pour attraper le rat! En outre il fallait être cohérent : soupçonné, j’étais surveillé, et toute virée nocturne allait bigrement les intéresser! Mais non, je n’étais pas soupçonné à ce point : tout au plus la malveillance de la Bâche, tempérée par les risques encourus pour dénonciation calomnieuse, avait aiguillé les gendarmes vers une liaison certes coupable, mais le cadet de leurs soucis en ce moment. La connexion avec la tuerie ne s’établirait qu’à la découverte du troisième corps : alors, il leur faudrait un assassin, et tout indice d’amour figurerait preuve de meurtre, non sans raison : en pénalisant l’amour, la loi l’accule à tuer. Alors, et seulement alors, présomptions et potins formeraient faisceau. Si l’on ne retrouvait pas Jen, ou si tard que les causes du décès restassent incertaines, on n’irait pas se casser la tête, et l’on me laisserait seul avec ma conscience… J’en avais une, sans doute; mais dans le péril on entend mal sa voix.
Jamais la météo ne m’avais captivé à ce point! Un hiver éternel, il n’y fallait pas compter, mais si j’avais pu tabler sur un mois… À mon tour, je m’évadais sottement du présent et de l’évidente spécificité du cas dans les statistiques, me répétant qu’un assassin qu’on n’a pas alpagué dans les quinze jours a neuf chances sur dix de m’en tirer… Ces quinze jours, je m’en offrais le délai; mais ça nous mettait à la pleine lune : autant patienter quinze de plus, jusqu’au début mars? Piètre raison! J’avais ce réverbère au coin du crâne et pour la vie…
Le samedi s’écoula goutte à goutte. Julie rapporta le Midi libre, qui ne m’apprit rien : La mort rôde à Fort-Glandu, bel heptasyllabe, mais j’enviais ces criminels de polars qui suivent l’enquête sur les journaux! Ça va, la piste est abandonnée : cool! On sait où on va! Les auteurs connaissaient-ils trop la presse – ou pas assez?
Ma compagne s’impatientait déjà de ma morosité : “Ça n’avance à rien d’y penser tout le temps. – Ben t’oublies vite. – Je n’oublie rien, et quand on pourra faire quelque chose, je ne laisserai pas ma place. Mais je trouve malsain de se miner quand on est impuissant. Occupe-toi donc un peu de ta fille.” De fait, Pimprenelle, dont les dents avaient percé sans pleurs jusque là, semblait faire toute une histoire de ses premières molaires. Mais je n’avais pas l’humeur aux risettes, ça me faisait tartir de passer mes dernières heures de liberté et d’honorabilité à me relever les coins de la bouche, et qui sait si la petite ne le sentait pas confusément?
Je ne parvenais pas à répondre à un long courriel alarmé de Gaëlle, qui datait déjà d’une semaine. Je n’avais pas coutume de mentir à mes sœurs, ou seulement sur des vétilles, de sorte que les lignes s’étaient substituées aux pages, le sarcasme à l’épanchement, que les laps de réponse s’allongeaient, que je laissais flotter leurs questions et ne leur parlais plus que d’elles, ce qui les désorientait. Oh! Je ne craignais pas qu’elles en témoignassent! Quant à mes pauvres parents, mon Dieu, le statu quo : eux seuls téléphonèrent, de tout ce mortel samedi, et je n’osai prendre d’initiative dans aucune direction, de crainte qu’elle ne passât pour suspecte après. Je sais, je sais : on n’avait qu’à pas. Mais convenez tout de même qu’être un assassin n’est pas de tout repos. Je ne crois pas que Platon délire tant que ça quand il fait soutenir à Socrate qu’il vaut mieux subir l’injustice que la commettre.

On a beau savoir que rien n’arrive de ce qu’on prévoit, à peu près rien n’arrive de ce qu’on prévoit. Germain-la-pipelette, bien entendu, donna le la, dimanche soir à pas d’heure : il connaissait aussi un gendarme, et les gendarmes avaient arrêté le coupable! Je n’eus guère de peine à m’en tenir à mon leit-motiv : “Et la gamine, bon sang? Je m’en fous, moi, de l’assassin!” de sorte que mon informateur manqua me raccrocher au nez sans préciser de qui il s’agissait : le frère, l’autre frère, pas moinsse. On a beau accueillir les prouesses policières avec scepticisme, je ne sais quelle croyance à la justice du monde résiste, quand on a sucé son lait tout petit : ce ne pouvait être qu’un feu de paille!
Le lendemain, naturellement, les élèves ne parlaient que de ça, et si je les avais crus sur parole, je me serais trouvé le mieux renseigné des hommes. Deux d’entre eux étaient si sûrs de leur fait qu’ils se dirent prêts à “parier un vingt”, proposition malsonnante dont je les tançai noblement : “c’est vraiment à se demander si vous avez un cœur”. Mais ledit organe avait bien peu de part dans l’acte de contrition que j’obtins à l’esbroufe, et qui ne fut bredouillé que du bout des lèvres : pour les camarades qu’elle avait défendus avec un tel acharnement, c’était déjà comme si Jen n’avait jamais vécu.
Selon la vox populi, le salopard avait avoué. On en a vu d’autres, mais quand même… Et puis non : précisément, on ne les a pas vus. C’était mon premier. Les autres, littérature! Le premier dont je pusse tenir l’innocence pour certaine. Est-ce qu’on lui avait fait une tête au carré? Dès lors qu’il n’était pas mort sous les coups, il allait se rétracter…
Les collègues respiraient, et me désarçonnaient par leurs certitudes. Pas plus poire que les profs pour ce qui est de gober l’intoxe et la propagande, à condition qu’elle porte l’estampille officielle. Et le plaisant, c’est qu’ils se croient affranchis, et regardent de haut leurs concitoyens manipulés par les rumeurs. Celle-ci, vidimée par qui-de-droit, valait quasi l’or en barre du journal de vingt heures. Seules les motivations de l’ignoble individu restaient douteuses, mais on le savait violent, trois collègues “l’avaient eu” et gardaient le souvenir d’un voyou : allez savoir ce qui se passe dans ces cervelles! Pour de tels êtres, tels qu’ils se révèlent avec un verre dans le nez, il n’y a pas de barrière entre les mots et les gnons; et dès qu’on cogne, pourquoi s’arrêter en chemin?
On ne s’aventurait pas à statuer sur le sort de la petite; on espérait qu’elle eût pris la fuite; mais tout de même, soyons réaliste : une semaine en plein air! Ou il l’avait massacrée aussi, ou le froid en avait eu raison… C’était navrant, mais qu’y pouvait-on? Oh, on ne souhaitait pas la mort du pécheur! C’était une victime, lui aussi, du divorce et de l’alcoolisme. Les vieux débats sur la peine capitale, on les avait rengainés définitivement : ça désole, de renoncer à un cours qui marche; mais remettre en question un acquis, sabotage! La Démocratie ne saurait marcher à reculons. Moi, c’est curieux, j’ai toujours regretté cette grandeur perdue, cette poésie du dernier matin; il est vrai que je me projetais dans le condamné, et d’assez loin pour jouir de la dignité qui lui était rendue sans vraiment toucher du doigt l’horreur du néant.
Certains pourtant cherchaient des poils dans ce dénouement; mais leur discours n’était pas fait pour m’affoler, puisqu’il avait surtout trait au décès non élucidé de Céline : deux tueurs en un mois, dans un patelin si minuscule, voilà qui ne satisfaisait que la masse des esprits faibles, à qui des formules sans rigueur, du pur verbe au fond, comme la “loi des séries”, tiennent lieu de raisons. Je laissais dire : désormais, chacun croyait savoir quelle appréhension m’habitait, on se sentait honteux de mettre moins de sensibilité au jeu, et quand on baissait la voix à mon approche, ce n’était pas pour susurrer des soupçons, mais pour m’épargner de sinistres pronostics, et s’épargner mon mépris. Je pouvais me permettre d’errer hagard de groupe en groupe, sans trop forcer l’incarnation de l’Angoisse Irrépressible, chacun présumant que pour sourire et causer je devais prendre sur moi. À deux exceptions près, je n’avais là que des amis, des gens que j’avais éhontément flagornés, même les espions de la Bâche, qui aurait du mal à faire passer mon anxiété pour du remords. Du reste, je croyais presque à mon personnage, et me surprenais par moments à espérer qu’on retrouvât Jenny saine et sauve. Mais brièvement, et non sans complaisance : j’écoutais en fait des deux oreilles, espérant la clef de l’énigme, non par goût de la vérité, mais pour rouvrir le portail de mon avenir. À quoi rimaient ces aveux saugrenus? Avait-on affaire à un psychopathe martyriteux? Un soldat, franchement, ça collait mal… Alors, une autre affaire Ranucci? Un pochard à qui, au sortir du trou noir, on apprend les abominations qu’il a perpétrées, qui, faute du moindre souvenir, marmonne “puisque vous le dites” et finit par s’en fabriquer? Oh, ça, ce serait du nanan! Il endosserait tout… Mais je ne parvenais pas à y croire, intimidation et passage à tabac paraissaient tout de même des explications plus économiques.
Au petit jeu des suppositions, j’effleurai même la vérité; mais elle était si noble, partant si invraisemblable, et humiliante pour moi, que je ne m’y arrêtai pas.
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Publié dans Pointeur

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