Pointeur (20)

Publié le par Ab'alone

Délivrance! À première lecture, je me serais donné 19 sur 20. Juste un petit doute relatif à leur mise en cause, hardiesse calculée, mais qui pouvait les disposer à la rétorsion… Non, j’avais mis la dose exacte : ils ne m’avaient pas paru cons, loin de là, et eussent certainement tenu un excès de complaisance pour indice d’une conscience trouble. Pendant le repas, que je pris à la cantine, je m’enflai à l’hélium en faisant étalage d’une anxiété et d’un abattement dont il suffisait de changer l’objet, et l’euphorie attendit que j’eusse rejoint mes pénates pour se dégonfler brutalement : ces corniauds n’avaient même pas pelleté la neige! Tant qu’ils n’auraient pas retrouvé le corps, ils pouvaient s’abandonner à la facilité de voir Jenny en Lizzie Borden, mais ils ne pousseraient pas le goût du monstrueux jusqu’à imaginer qu’elle s’était étranglée elle-même pour se punir d’avoir massacré sa famille… L’enquête s’amorçait à peine, les gens n’avaient pas encore bavardé, ni la maison peut-être livré tous ses secrets… Je me reprochais de n’avoir pas tâté toutes les peluches, feuilleté tous les cahiers, un mot les mettrait sur la voie… Revenir de nuit pour enlever le cadavre, quand ç’eût été la panacée… Non, j’avais fait bonne impression, du moins au moustachu qui seul avait parlé, mais rien n’est plus trompeur que l’assurance d’avoir roulé les gens, car ils ont tous l’esprit de l’escalier, et à peine ont-ils le dos tourné qu’ils s’insurgent contre leur propre crédulité, et vous en gardent rancune… D’ailleurs, les flics eux-mêmes, en me cachant les meurtres, avaient menti par omission à jet continu, sous les dehors de la bonne foi et du travail commun : qu’ils eussent omis en outre de me signaler que j’étais suspect… non, non, pas encore! Mais le parcours du combattant ne faisait que s’amorcer.
Je n’avais pas disposé de cinq minutes pour me ronger quand le turlu sonna : déjà! Mais non : c’était encore Ariane : “Alors, tu es là? Je me disais bien… – Et à tort, ma belle : la réunion a sauté, c’est tout. – Je peux venir? – Je t’attends.” Envie de la voir comme de me pendre. Mais on n’aurait pas mis de micros chez moi… Je me postai à la fenêtre, et inspectai les environs aux jumelles : aucune présence suspecte, de rares volets ouverts, personne aux fenêtres… Mais je m’arrangeais moi-même pour rester à l’ombre et en retrait.
Inutile de préciser que le bisou de la porte fut rayé du rituel. Elle n’osa s’en plaindre, mais se déroba aux premières avances.
“Queskya? Tu fais la gueule?
– Queskya? C’est à toi que je le demande. Si tu ne veux plus me voir, tu n’as qu’à le dire. Tu sais, je peux même larguer le latin.
– À ton aise; mais ce serait dommage.
– Ne détourne pas! J’ai quand même droit à la vérité.
– Oh! Elle est simple! Tu sais qui m’a convoqué ce matin?
– Ben… le Débris, non?
– Point, ma chérie : la flicaille, qui semble enquêter sur mon compte.
– Sur notre compte?
– Pas encore, que je sache, mais ça pourrait venir : j’ai une élève de troisième qui a disparu depuis deux jours, on ne sait pas si c’est une fugue ou pire…
– Et en quoi ça te concerne?
– Ben ça me concerne pas du tout, à part que je m’inquiète pour elle, d’une part, et de l’autre, qu’elle a gardé ma fille quelques nuits, enfin qu’elle connaissait le chemin de cette case… Comme ils n’ont pas la moindre piste, j’ai l’impression qu’ils sont tentés de se lancer sur celle-là.
– Et qu’est-ce que ça peut te faire? À moins que t’aies quelque chose à te reprocher?
– Tu parles! Elle a quatorze ans, une petite boulotte au visage ingrat… Tu me prends pour un pédophile? Il faut être gendarme pour imaginer des trucs pareils!
– Ben alors?…
– Ben d’abord, si tu crois que l’innocence est une garantie, c’est que t’as pas compris grand’chose à notre joli monde! Mais le plus grave, c’est que je ne suis pas innocent! Et s’ils me surveillent, ils trouveront pas cette gamine au grenier, mais c’est sur toi qu’ils risquent de tomber. J’entends des bruits bizarres au téléphone, j’aimerais être sûr qu’il n’est pas sur écoute… En tout cas, c’est pas un canal sécurisé pour les tendresses. Et le péril est d’autant plus grand qu’il y a des chances que toi tu les intéresses toujours.
– Mais non, ça, c’est de l’histoire ancienne.
– J’admire ton assurance, mais tu m’autoriseras à ne pas la partager. Tant qu’ils n’auront alpagué personne, crois-moi, il fera très très chaud pour nous.
– T’es parano.
– Tu connais pas la vie, ma chérie. Quand tu seras dans une maison de correction, et moi en taule, tu seras la première à me reprocher de n’avoir pas su te faire comprendre que j’avais raison… Franchement, je préfère encore que tu t’imagines que je ne t’aime plus…
– Ce que je m’imagine, c’est que tu ne m’as jamais aimée.
– Ben voyons! Drôlement plausible! Je ne cherchais qu’à tirer un coup, c’est ça? Tu crois vraiment que je suis en manque?
– J’ai pas dit ça…
– J’en crève, qu’on soit séparés, je ne le manifeste pas parce que c’est pas mon genre, mais je ne pense qu’au jour béni de tes dix-huit ans, où on sera enfin libres, et je meurs de trouille que toi tu m’aies oublié à ce moment-là… Si seulement tu étais née un an plus tard! Si tu avais redoublé! Je m’en fiche, qu’on nous regarde de travers! Mais la loi, elle, elle s’en fiche que je m’en fiche!
– Il faudrait que mes parents portent plainte…
– Détrompe-toi! On n’est plus au Moyen-âge! Msieu l’État peut très bien s’en charger à leur place.
– Tu n’as qu’à m’épouser.
– Ce serait merveilleux, mais je peux pas faire ça à ma fille, pas sans préparation : elle n’y est pour rien, elle.”
Le téléphone pour une fois tomba à pic pour me tirer des sables mouvants : c’était Germain, qui “venait aux nouvelles”, et dut se contenter d’en exporter : alerté par l’interrogatoire, il s’était renseigné auprès de la plus proche voisine des Prats, qui lui avait révélé l’hécatombe, mais dans le vague : il ne pouvait me préciser le chiffre des tués, et j’aurais eu beau jeu de revenir toujours à Jenny, si je n’avais dû compter avec des auditeurs hypothétiques, et une Ariane bien certaine, qu’offusquerait cette insistance passionnelle, à moins qu’elle la décelât affectée, et que je lui en parusse louche… Virtuoses du mensonge (et je ne prétends pas m’y classer) passez-vous de témoin! Car vous lui inoculez la suspicion à vie, et votre âme aura beau s’épancher, jamais plus il ne vous prêtera foi. D’ailleurs, en l’occurrence, ce n’est pas pour ma crédibilité future qu’il fallait lutter : le pire se jouait au présent. Je saoulai Germain de questions, il me saoula de raisonnement (“Écoute, ils ne la rechercheraient pas s’ils avaient trouvé son corps!”) quand je lui réclamais des faits. À la fin, l’idée me vint, avec quelles réticences : “Mais c’est pas possible!… Mais figure-toi… Ils la croient coupable! Figure-toi qu’ils m’ont demand锅 Oui, à lui aussi; et, en vieux sage, il s’employa à modérer mon indignation juvénile : la philosophie de Jérôme, comment savoir ce que les gens peuvent faire? “Tu sais, si on l’a poussée à bout”… Il inclinait à l’indulgence. “Écoute, tiens-moi au courant… À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, si on la retrouve… J’estime de mon devoir d’être à ses côtés, je me reproche assez de n’avoir pas su la faire parler”…
Ariane n’était pas si absorbée par son nombril que l’annonce de meurtres la laissât de glace, bien qu’elle en retînt surtout l’injustice de séparer deux innocents, et pas n’importe lesquels : nous! Comme Germain ne m’avait pas réservé ses révélations, le téléphone ne consentit plus à se taire que pour reprendre haleine : un collègue… un autre… Au milieu du troisième appel, qui tirait en longueur, elle vint poser sur ma joue un bisou léger, et chuchota : “Je m’en vais.” Gestes désespérés pour la retenir, ou pour déférer aux bienséances; de la porte elle agita la main avec un sourire navré, que je lui rendis au décuple. Exit. Mais j’aurais voulu lui explorer la tête, et surtout savoir ce qu’elle recèlerait le lendemain.
Les coups de fil s’espacèrent, et Julie m’enfonça encore dans un soulagement grinçant d’être su éphémère : elle non plus, avec son intuition à la con, n’écartait pas l’éventualité que Jenny eût occis sa famille : je m’attendrissais presque à constater que cette petite n’avait d’autre défenseur que moi, et je donnai un peu de mou, découvrant que les sots pourraient se demander sous peu pourquoi j’avais été seul à refuser catégoriquement de la voir en meurtrière. Sur la corde! Car m’y ruer n’aurait pas été non plus bien malin.
Julie battait tout de même sa coulpe, et le réquisitoire véhément que je m’adressais à moi-même, elle l’entérinait avec quelques bémols : nous avions été égoïstes, nous aurions dû nous rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond, agir! Nous n’avions pas assez de fortune pour payer un avocat, mais s’il ne tenait qu’à nous la petite ne manquerait ni de visites, ni de lecture, ni de monnaie pour cantiner! A peu que je n’y crusse… tout en gardant l’œil sur le thermomètre : avec la neige fondraient ces beaux projets. Julie du reste ne les formait pas sans arrière-pensée : elle attendit que Pimprenelle fût endormie pour me demander, à voix plus basse que nécessaire : “Surtout, ne te mets pas en boule, mais juste pour ma tranquillité… Dis-moi s’il y a eu quelque chose entre vous.” Posture 26 bis de l’Homme Accablé sous le fardeau d’une opiniâtreté obtuse : “Oui, et puis j’ai estourbi sa mère, aussi, plus ses frères, plus un oncle qu’on n’a pas encore découvert. Le jour où j’aurai vraiment des ennuis, je peux compter sur toi. – Mais oui, justement. C’est pour ça qu’il faut que je sache. S’il y a eu quoi que ce soit entre vous, moi ça me paraît pas un crime. Et elle, tu peux être sûr qu’on le lui fera avouer.” Là j’aurais dû prendre à gauche; mais je ne m’étais pas préparé à la bifur : “Il n’y a pas eu un geste, pas une parole équivoque entre nous. C’est clair? C’est net? Et j’ajoute que je ne la vois pas l’inventer. Parfois c’est chiant, de vivre avec encore plus tordu que soi. – Je fais de mon mieux. Allez, je te demande pardon, si tu y tiens.”
Je dormis cette nuit-là – sans parler.
Publicité

Publié dans Pointeur

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article