Un trip en Guyane

Publié le par Ab'alone

J'ai découvert l'acide tardivement, guidé par une petite précoce, elle, mais dans ce seul domaine. Tout ce que j'en ai absorbé, du reste (fort peu) c'est elle qui me l'a procuré : ma vie est trop en dehors de ces circuits, de tous les circuits, pour que je sache à qui m'adresser en cas de besoin d'armes, de chnouf ou d'info non filtrée par les mandarins : et le ouaibe, jusqu'à l'heure, n'est riche que de déceptions.
Un petit Che : palpitante expérience d'étirement du temps, d'éducation des sens (surtout de la vue), d'impermanence… et de paranoïa; mais là, il faut sans doute des dispositions. Ce qui surprend le profane, effrayé à l'idée de "se livrer", c'est la différence avec l'alcool : la peur de se voir comme un vieux branleur sans espoir, et d'étaler ses boues Urbi et orbi, s'avère frivole : le trip ne libère pas le refoulé, n'approfondit rien : il joue sur les surfaces, et l'on s'étonne un peu, en fixant une photo de sa belle, de la voir en savant fou, en Arcimboldo de seins, de fesses et de fruits, en théâtre de ballerines, ou les yeux s'émanciper l'un de l'autre et s'enfoncer en bubullant dans la vase du visage. S'il sort de là une vérité, c'est que le tien, le mien, l'ego n'est qu'illusion, et en gros ça apaise, quand on n'a guère à se louer des accomplissements dudit. N'empêche que j'ai connu des mauvais trips, à thème proche de celui de ma prétendue N.D.E. (cf. chapitres antérieurs, section "trépas"), c'est-à-dire le supplice de Tantale ou de Sisyphe d'une compréhension de TOUT, qu'on a sur le bout de la langue et des neurones, mais qui se dérobe, et, surcroît d'angoisse, ne serait jamais communicable.
Il faut dire que je me les offre dans la solitude, ce qui n'est pas recommandé. Mais si la présence d'autrui fait barrage à l'horreur, elle limite aussi le ravissement. J'ai souvenance d'une extraordinaire averse, et des figures compliquées qu'elle dessinait sur la surface du Maroni : l'œil de routine ne voit qu'inextricable embrouillamini dans ces géométries-là, mais l'acide, impressionniste au fond, en ce qu'il tient pour nulle la connaissance qu’on croit avoir des objets, est anti-impressionniste par sa technique, car il dessine et redessine inlassablement, et l'on s'intéresse à ces dessins : on se croyait le contraire d'un contemplatif, et l'on s'étonne de ne pas s'ennuyer, planté devant des nuages en débâcle ou des reflets sur l'eau. Mais pas d'histoires! C'est toujours en esthète, PAR RÉFÉRENCE au "vrai monde" qu'on doit regagner : que le soupçon vous saisisse que c'est pour toujours, et la pétoche s'installe, direction l'hosto à vie pour certains.
Ce jour-là, croyant mon stock éventé, j'avais forcé la dose. Et sans doute restait-elle faible en effet, puisqu'il ne fallut que deux heures, qui en valaient bien dix, pour que je partisse me dérouiller les jambes. Passons sur le Fleuve, tout de bouse et de flamboiement; il ne pleuvait pas, et ce mouvement arrêté ne me fascina que maigrement : je repartis dans les rues (larges, sans arcades, on ne peut plus mal adaptées au cagnard et aux trombes) et m'y perdis, véritable exploit dans un patelin aussi exigu que Saint Laurent. Je ne me retrouvai que devant l'église, tout à coup environné de collègues : l'un d'eux se mariait, en gibus! et avait sans doute invité tout-le-bahut-sauf-un. Si l'acide ne creusait pas ce délaissement ordinaire et mérité, en revanche il ravinait impitoyablement les faces, en bal de centenaires ou en canyon du Colorado. On me convia in extremis, je déclinai, et regagnai ma piaule.
Comme une tristesse opérait sans doute un travail de sape sous ces surfaces pittoresques, puisque je me saisis d'une corde et m'amusai à me serrer le kiki – sans vrai suspens, puisque me voici; mais j'observais au miroir une tronche passablement boursouviolacée, quand on frappa : "Qu'est-ce que vous faites, avec cette corde à hamac?" C'était C., pas la plus bête de mes élèves, la concurrence étant rude (comme elle disait : "Conne, moi??? Je suis tout de même en T.S.!") mais à jouer placée. Une matrone des plus confortables ("paisse", comme ils disent) qui n'avait encore qu'un gamin, et pratiquait de son mieux le détournement de vieillard, sans succès pour ce qui me concerne, car de cette corde-au-cou-là l'on voyait trop le péril. En cas de conflit, du reste, elle m'aurait aplati d'une baffe, ce qui me gêne l'érection. Mais quelle mine de ragots! Pas besoin de mettre le nez dehors pour être mieux renseigné que tous les flics, et ça m'a servi plusieurs fois de paratonnerre.
Ce soir-là, on s'en doute, elle me passionna peu; mais si j'écoutais mal, du moins me taisais-je plus que d'hab, et elle ne me quitta qu'à la nuit tombée. Que faire? Je me sentais bizarre, pas faim, pas encore soif, et quant à la fièvre érotique, zéro : sous ce rapport, l'acide vaut bien le bromure. Mais je ne sais quel appel… J'empoignai mon scooter, enfilai la piste, et, après deux ou trois pelles qui n'entamèrent qu'à peine cette euphorie factice, me retrouvai dans les bois, à une vingtaine de bornes de la ville. Arrêt moteur, et de m'y enfoncer à pinces! Vous expliquer, c'est déjà déconseillé de jour; dans l'obscurité, sans lampe ni vivres, au fou! Mais Mescalito, ou Lysergito (inconnu des Yaquis) accompagnait mes pas, et me dotait d'un tel sens de l'orientation, alias cul-bordé-de-nouilles, qu'après quelques heures de crapahutage inspiré, le simple attrait d'une mousse bien fraîche me ramena à la piste sans un pli.
Une heure du mat, dernier épisode, de retour parmi vous : "Bonsouâââ"… Vraiment pas mon genre, les putes, mais pour en finir avec le bizarre… et puis celle-ci avait l'air gentille et paumée. Seulement, une fois dans mon clapier, après le drink d'usage, peu alimenté de discours, car la, mieux regardée, pas si belle que ça, ne parlait que le taki-taki, je me rendis compte que l'honorer passait mes forces, ce qui ne l'offusqua pas, car je ne rechignais pas aux honoraires… Et là, le Miracle de clôture : je lui tendis deux bifs de 200 balles, et au lieu d'en réclamer un troisième, tenez-vous bien, elle m'en RENDIT UN! Une débutante, sans doute, mais même! Je n'en suis pas encore revenu, ne l'ai pas revue, et il me semble parfois l'avoir rêvée.
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