Venettes en Guyane

Publié le par Ab'alone

Peu vu la Guyane, où j'ai mariné deux ans enfermé dans une chambre d'hôtel, à épuiser les ressources de la bibli locale en bouffant des noix de cajou. Quelques sorties pourtant, et quelques chiasses vertes, plutôt cocasses : la première dans les marais de Kaw, où, en pagayant sur mon ptit kayak je vois venir à ma rencontre… était-ce bien un anaconda? ou le monstre du loch, tout droit sorti des profondeurs du Ça? Pour tout avouer, loin de le fixer dans les yeux où de lui tirer le portrait pour ma postérité collatérale, j'autruchai résolument, ramai comme un malade vers la terre peu ferme; et quand, timidement, je me retournai… la beste avait disparu. Une soûleur force 3 ou 4, tout de même, sur l'échelle de Stephen King. Mais trop courte pour laisser des séquelles.
La seconde, plus diffuse, mais plus longuette, se situe pas loin de Saül, patelin minuscule perdu dans la Forêt, et auquel on accède en pirogue, au terme d'une semaine au moins de remontée de la Mana, ou à pinces, par la piste de Bélizon, probablement effacée aux trois quarts, ou, comme mézigue et à peu près tout le monde, par un avion de 8 ou 12 places, me souviens plus. Une heure de vol. Le temps de débarquer, de respirer un coup, de mépriser les conseils de prudence, et me voilà parti, sac au dos comme en 14, sur le "sentier des Machinchouette" (une peuplade amérindienne dont le nom m'a déserté la mémoire) censé me mener en deux ou trois jours jusqu'à je ne sais quel sommet. Sentier admirablement tracé au début, puis moins bien, puis plus du tout – surtout quand on l'a quitté, ha ha. On sortait de la saison des pluies, il avait ecore flotté la veille, on m'avait prévenu… Humidité, chaleur d'étuve, mes lunettes s'embuaient en trentes secondes, et je ne disposais plus pour les essuyer que d'une liquette imbibée. Le sol vasouillait, les Nike s'y engouffraient, puis le mollet avec… Quand la nuit tomba, je ne cherchais plus qu'à revenir. Avisant une vague butte, j'y plantai ma tente, encore heureux de l'avoir emportée : en Guyane, à l'ordinaire, on se contente d'un hamac.
Stille Nacht, heilige Nacht, bercée par toutes les historiettes d'abrutis perdus en forêt, et dont on retrouve les ossements quelques années plus tard. Pas de petits cailloux blancs, ni le moindre repère : je n'avais que trop tourneviré, et ignorais du tout quelle direction prendre. Une petite soif me fit baisser l'éclair de mon huis pour récupérer ma bouteille, et je ramenai à l'intérieur une paluche en gant noir, intégralement tissé de fourmis vivantes, dont l'extermination meubla un bout de nuit : elles sont longues toute l'année sous ces latitudes. Brèfle. Je vous épargne le caoua du matin, qui ne fit même pas brûler la tente, et vous la fais courte, puisqu'à la jaunâtre aube, je ne mis pas dix minutes à retrouver sinon LE chemin, du moins UN chemin. Après ça, je dis du mal de Dieu!
Tout dans la tête, quoi. Mais la tête, ou ses déficiences, est porteuse de périls réels. À preuve la numéro trois, aux chutes dites "Voltaire", à 80 bornes de Saint Laurent du Maroni. Pas le Zambèze ni le Niagara, mais tout de même un joli débit. Belle vue sur icelui du carbet du bas, mais il est sombre et crade : on s'installe de préférence au carbet du haut, au-dessus des chutes, quand il n'est pas envahi de beaufs. Ce jour-là, pas un rat. Mais la belle étoile était tentante, et surtout les îlots, au milieu de la rivière : je dispose donc matelas et impedimenta sur le plus large d'entre eux, et lézarde tout l'après-midi, environné d'eau courante et de roulements de tonnerre, mais nulle goutte sur ma pomme : le pied! Pas un instant il ne m'est venu à la coucourde que ça pourrait bien déluger en amont… Le jour s'éteint, le marchand de sable passe, je ferme mon ptit Montaigne et mes jolis yeux…
C'est un "croak" qui m'a réveillé : le temps de penser à ces grenouilles du coin, létales au simple toucher, d'empoigner ma lampe de poche… Shlick : ampoule grillée. Des piles, d'accord, mais QUI, je vous le demande, part avec des ampoules de rechange? Il fait noir comme dans un cul, je tâtonne prudemment… et plonge la main dans la flotte, distante d'un mètre la veille! Alerte inondation! Au prix de pas mal d'écorchures aux petons, de la perte d'une part de mon matos et de la trempette du reste, je rallie la rive en catastrophe. Au matin, de tous les îlots il ne restait pas un. J'aurais sans doute survécu au plongeon, mais pas avec les os intacts, et on se marre à imaginer le même émergeant du sommeil dans la cascade, sur son petit matelas… Brave crapaud, va.
Où l'on touche au surnaturel, c'est avec un trip de L.S.D.… Mais c'est un peu long : sauf à massacrer le détail, mieux vaut le garder pour demain.
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article