Pointeur (11)

Publié le par Ab'alone

Je n’avais pourtant pas rêvé! C’est moins Diane au bain qui revenait sans me laisser de repos, que ce cheminement sur la route, main dans la main, notre renoncement commun à la première cabine, malgré la froidure et contre toute prudence, l’entente parfaite et indicible qu’aucun mot n’était venu salir… Il fallait donc que tout fût fini, comme j’en avais eu le pressentiment si vif! Pourtant la mère n’avait pas paru si farouche : alors, une pneumonie? Cette virée l’avait tuée! Et puis je rameutais mon cynisme, et je n’avais pas long trajet à faire pour trouver, dans le cœur de Jenny, le fac-similé de cette entente parfaite et pourtant illusoire… La gourgandine! Elle m’avait bien eu! Pas pour rien, sans doute, qu’elle faisait du stop, aujourd’hui moi, demain un autre, toute aventure lui était bonne… Ah, ça ne tenait pas debout! Elle avait si peur de montrer ses jambes! Et le reste ne lui faisait pas tellement honneur… Ce scooter! Il n’avait pas été fort discret, dans la descente! Rallier la plaine à deux, l’hiver, sur un tel véhicule, ça attirait le regard! À la gendarmerie, ils avaient fait les yeux ronds. Et si… cette disparition inexpliquée? Un ordre, un commando, un camion kaki?… Et encore, je vous épargne les spéculations les plus échevelées.
J’étais distrait de ma rumination par les coups de grelot des casse-pieds, à vrai-dire peu nombreux : Edwige haïssait ce meuble, et ses ingérences dans l’intimité : elle ne décrochait jamais, et répondait par des courriels aux messages vocaux, ne supportant pas l’idée de faire irruption dans le manoir d’autrui à un moment où elle n’aurait pas été souhaitée; mais il me fallut, au fort de la solitude, forger un aperçu de frairie à l’intention de Julie, qui s’étonna peut-être (mais n’en pipa) que nos hôtes fussent toujours de sortie : je ne trouvai rien de plus fin, le 24, pour couper aux congratulations traditionnelles sans éveiller les soupçons, que de fabuler un réveillon aux Bains, dont je dus bâcler ensuite un compte-rendu sans verve. “Vous êtes piqués! Tâchez de ne pas rentrer à pied!” À onze heures, comme j’allais au pieu, dring! Elle, qui vérifiait? Non : Vidal – resté seul à Fort-Glandu, à ce qu’il me dit, pour faire avancer un peu la Somme Philosophique de notre temps! dont il me lut un passage tout frais, heureusement court. Il écrivait comme un cochon, et se relisait dans l’extase. “Rien qu’il ne m’ait appris sur l’homme, t’es sûr que c’est ce que tu veux dire? Le ne n’est pas explétif, là”… Pas mèche : il ne ferait la correction qu’à condition d’oublier que je la lui avais conseillée. Je finis par le féliciter sans réserve, en ajoutant que mes zakouski s’ennuyaient : pas ascète, pour ma part, au point de me passer de réjouissances!
Impossible de laisser sonner, vous comprenez bien : il m’aurait fallu un bigophone à écran, et j’en avais sérieusement envisagé l’emplette, mais cette boutique-là faisait le pont. Je m’étais traîné jusqu’à la librairie, avais fait emballer deux Pléiades, étais rentré dare-dare, rien au 31 31, et n’étais plus sorti.
J’en avais bien marre le 26, mercredi, et en surface la résignation faisait son chemin : je n’eus pas à contrefaire la joie quand Jen me demanda la permission d’arriver, et je me précipitai sous la douche; je bandais déjà en me savonnant de pied en cap, et quand ça resonna : “Merde! Elle se décommande!” bien désappointé…
“Monsieur Pointeur?” Pas elle, mais Elle! Pas guilleret, le timbre, un peu timide; mais de catastrophe… ou de contrition, nulle trace.
“Joyeux Noël!
– C’est ça! Récip, sale vache!
– Merci! Vous êtes galant, ce matin!
– Tu pouvais pas me bigophoner avant? Tu comprends pas que j’étais mort d’inquiétude?
– Pourquoi? Non. J’ai été très prise, vous savez : c’est Noël!
– Il ne t’est rien arrivé? Pas malade, pas soupçonnée?…
– Mais non! Un peu engueulée, mais j’ai l’habitude.
– Quand est-ce que je te vois? Tu sais, moi, je pense qu’à ça…
– Mais moi aussi j’y pense! La preuve! Je t’appelle de Fort-Glandu, là… Je peux passer… si tu veux.”
Si je voulais! Oh, ce n’était pas faute de me répéter que le devoir, c’était de l’envoyer promener, et de faire fête à ma petite Jen si aimante, dont j’entendais grincer la bécane… Je précisai hâtivement l’itinéraire, ponctuai d’un “je t’aime”, ouvris la porte nu, ruisselant et du shampooing plein la tronche.
“Ma pauvre chérie! J’ai un collègue qui arrive. Pas moyen de lui faire entendre raison, je crois qu’il a un problème urgent. Ça me tue de te mettre à la porte, mais il faut que tu repartes tout de suite, parce qu’en plus c’est un sale con qui se ferait des idées…
– C’est pas grave.” Mais son rire s’était figé en une petite moue résignée.
“Tiens, prends au moins ton cadeau, que t’aies pas pédalé pour rien.
– C’est pour moi?
– Et pour qui veux-tu? Tu l’ouvriras plus tard, bichette… Écoute, dès que ce casse-burnes me lâche les baskets, je téléphone chez toi : une sonnerie et demie, entendu? Faudrait pas en abuser, il n’y aurait qu’à composer le 31 31; mais pour une fois, je peux m’être trompé de numéro.
– Tu peux bien m’appeler pour de bon, c’est moi qui décrocherai.
– Bon, mais je sais pas quand du tout, ça peut être ce soir! Allez, bats ton record de fuite! Je t’aime. Et dire qu’il faut que. Ça vous rend dingue.”
Le baiser fut court. Je rentrai me rincer… et attendre. Je ne savais à quelle comédie me vouer : sévère? Geignard? Ou futile, léger comme Ariane semblait l’être? Si elle ne tenait à moi qu’au gré des phases de la lune, me gendarmer, c’était la perdre, perdre une salope, entendu, c’était gagner, mais voilà, je craignais bien de l’avoir dans la peau indépendamment de ses “qualités de cœur”, alias amour pour mézigue, sans lequel pourtant, etc, etc, etc : des faits!
Avait-elle médité la leçon de notre échange? Ou n’avait-elle usé de l’enjouement superficiel que comme d’une cuirasse? En tout cas, elle l’avait abdiqué quand elle arriva, vingt bonnes minutes plus tard, alors qu’un blizzard bizarre faisait tourbillonner les flocons. Tant de baisers tournent à la scie, je n’ai pas le talent de rendre la spécificité de chacun, mais celui-ci, dont j’avais désespéré, se détache sur fond de vent fou avec une acuité particulière : j’en jouissais déjà comme d’un souvenir. Elle avait son gros manteau gris-bleu, et c’est à peine si mes mains devinaient son corps. Ses cheveux nous enveloppaient, me fouettaient la nuque, la poésie des appareillages m’emplissait le cœur, proue à deux vers d’autres mondes absurdement mêlée et confondue au déchirement des séparations. Agréable? Moyennement; mais beau, comme est seul l’impossible.
“Viens, mon amour, je vais finir par te faire geler pour de bon, tu es bien assez froide comme ça pour mon goût”… Sans gêne aucune, je l’étendis sur le tapis grec qui accueillait mes ébats avec Jenny, il faut dire que nous n’avions pas d’autre salon, jeunes et vieux posaient le cul par terre, et les trop vieux, ceux qui n’auraient pas pu se relever, n’étaient pas conviés. Je sais bien que le parallèle semble couler de source, et pourtant il ne m’accrochait la cervelle qu’au passage : j’aimais l’une, et pas l’autre, un tableau comparatif ne signifiait rien. Moins épris, j’aurais trouvé Ariane d’une passivité scandaleuse : elle se laissait déshabiller sans un mouvement de recul, mais sans un pour participer, ne fût-ce que celui de soulever un peu les fesses pour aider à la glisse du pantalon. On eût dit qu’il fallait arriver à bon port sans son aveu. Elle promenait ses mains sur mon corps, comme pour s’assurer qu’il était là, et aucune zone ne la rebutait, mais pas un geste ne se fixait mon orgasme pour objectif. Je pouvais frétiller de la langue jusqu’au torticolis sans attendre la réciproque, si favorablement que je me disposasse, et je ne tardais pas à prendre honte d’étaler sous ses yeux des organes si visiblement demandeurs, et qui, regardés comme un visage, pouvaient lui donner une idée fausse de mes sentiments. Mais elle semblait évoluer dans un rêve, écarquillant tout à coup les yeux comme si elle s’éveillait et ne pouvait croire… à son inconduite? à la mienne? à son bonheur? C’est cette interprétation instinctive, sans doute, qui m’enivrait impardonnablement, les mimiques du “pince-moi! T’es trop belle pour être vraie!” étant inscrites à mon propre répertoire depuis le noviciat, et resservant régulièrement, toujours appréciées. Mais quand on veut croire, l’expérience s’efface modestement – pour reparaître aux jours de trahison, et tonitruer qu’elle l’avait bien prévu.
Les dits? Pauvres. Un “Tu fais attention” lors de la pénétration, qui ne trouva rien à briser, et, bien peu de temps après, quand elle eut crispé les poings et le visage, un “Tu me fais mal” qui me parut de fort mauvais goût, vite suivi d’un “j’ai froid” invitant davantage à la quête de couvertures qu’au frotti-frotta.
“T’as mal, t’as froid… C’est tout? Pas faim? Pas soif?
– Non merci. Ça va.
– Ben moi je suis heureux, même s’il faut l’être pour deux.
– T’as pas besoin que je te dise ça, quand même? Ça se voit pas assez?
– Jamais assez. J’ai tellement peur de te décevoir. Que tu refasses surface tout à coup, et que tu te demandes : “Mais qu’est-ce que c’est, ce délire?”
– C’est plutôt moi… Tu vois pas comme je suis moche? Qu’est-ce que tu peux me trouver?”
Etc, etc. Elle n’eut pas trop de mal à me convaincre que c’est par trop aimer qu’elle était si peu démonstrative, que la passion était inversement proportionnelle aux mièvreries, que si elle ne m’avait pas appelé, c’était qu’elle pensait trop à moi, et d’ailleurs la ligne n’était pas sûre, trois appareils y étaient branchés, son père pouvait décrocher à tout moment, on entendrait à peine le déclic… Elle essaierait de se montrer plus aimante, à présent qu’elle était sûre du répondant; mais elle ne pouvait rien promettre pour un jour de distance, car à peine se serait-on séparés qu’elle recommencerait à douter, à redouter évanescente ma fantaisie… “J’ai aperçu ta femme un jour, elle est superbe”… Je me gardai bien de dénigrer Julie, sachant lourd pour les petites nanas le poids de celles qui les ont précédées : il a eu Brigitte Bardot avant moi, je suis la Brigitte du moment, ceci inconscient, bien entendu : rares sont ceux qui savent, qui osent interroger leurs propres goûts à cet âge, ils sont en quête de valeur, c’est l’opinion des autres qui la confère à leur choix, et partant le leur dicte. Je lui parlai du premier jour, elle m’en évoqua un autre, où je me serais exclamé, prenant les trois buses à témoin : “Mais elle est intelligente, cette jeune fille!” Naturellement, je n’en gardais aucun souvenir. “Je te trouvais distant. – C’est moi qui”… Deux versions parallèles ou symétriques de notre préhistoire. Mais quand je fis allusion à ce club où elle n’allait pas : “Tu sais, moi, les clubs… – Je te cause pas des clubs, petite cruche. – Non, ça m’est pas venu à l’idée.”
Mon vit inassouvi avait consenti un moratoire; mais je voyais se profiler sur l’horizon le retour des revendications; je prévoyais qu’un beau jour elles s’exprimeraient en clair : tout de bon, me croyait-elle au-dessus de ça?? “Tu n’as plus mal? – C’est pas grave.” Oh là là! Mais la faute à qui si ces gamines manquaient de vocabulaire, merci les profs, de créativité, merci la télé, et de délicatesse, merci les parents? Moi qui n’avais guère de rab de tout ça, je n’eus pas besoin, merci Dieu, d’insinuer qu’on m’avait précédé, pour apprendre que la pratique de l’équitation était fatale à la fleur d’oranger, et qu’on ne trouverait probablement pas, dans tout le lycée, trois spécialistes de ce sport dont l’hymen eût résisté au tape-cul. Et je restais assez cynique in petto pour observer que la vraie question était éludée : “Alors, je suis le premier, ma chérie? – Et moi, je suis la première? – Oui… en un sens.” Elle sourit, laissa sombrer, aiguilla ailleurs. Et je me fichais bien des fournées de morveux qui l’auraient, si mal, initiée, mais moins qu’elle s’en tût. Notre dialogue était plutôt confiant, somme toute, pour une deuxième rencontre, il fallait s’apprendre l’un l’autre, mais après la surprise des bains, il me semblait choir du septième ciel. Elle se laissait embrasser et caresser, mais sans prendre d’initiative, et doucement arrêtait tout dérapage de la tendresse au plaisir : une fois suffisait, manifestement. Zéro pour moi, et je commençais presque à trouver le temps long lorsque, consultant sa montre :
“Ouh là là! Je vais être en retard!
– Comment! Mais tu viens d’arriver!
– Oui, il y a deux heures! J’ai rendez-vous à midi et demi!
– Avec qui?
– Bête, avec maman. Elle m’a laissée pour faire… ma foi, je sais pas trop.
– Et t’es censée être où, là?
– Boh, ici… et ailleurs.
– Ici? Tu plaisantes?
– J’ai dit que je passerais peut-être chez toi, sans plus.
– Mmmais mmême sans plus, c’est pas ce que j’appellerais une idée de génie.
– Elle sait pas que t’es tout seul. D’ailleurs je crois pas qu’elle verrait d’objection… Elle a beaucoup d’estime pour toi, tu sais.
– Et moi pour elle. mais pas au point de la prendre pour confidente! Pour maîtresse, encore, à la rigueur…
– Je t’interdis de dire ça!”
Quasi-crié!
“Mais c’est une vanne, ma chérie! Je la respecte, ta mère, sois-en sûre.
– Je m’en fiche, de ton respect! Tu chies sur tout le monde, de toute façon
– Pas sur toi.
– Alors je t’interdis d’en regarder une autre! Je veux être seule dans ton cœur, j’aime pas faire la queue. C’est bien assez difficile…
– Ne m’interdis rien, t’en as pas besoin, fais-toi un peu confiance! Mais je maintiens… T’as quand même pas raconté qu’on était aux bains ensemble!
– Mais non. Tu me prends pour une folle.
– Bon ben maintenant tu seras plus à l’heure, de toute façon. Mais si ta mère sait où je crèche, mieux vaut que t’aies remis ta culotte quand elle se pointera”…
Un joli baiser, soit, mais qui faisait plutôt copie. Ni heure ni jour, elle ne pouvait rien prévoir, elle n’était pas son maître : elle m’assignait à résidence, le petit doigt sur la couture du pantalon. “Et si je suis sorti? – Eh bien je me dirai dommage dommage dommage!”
Le désenchantement cuisait si fort que je ne le laissai pas déposer une demi-heure avant d’appeler Jenny. Elle était à table, ne pouvait répondre que froidement et à côté de la plaque, et je me sentis abandonné du monde entier, d’autant qu’elle me fit attendre bien après l’heure du dessert, et que, quoiqu’irréprochablement ardente au déduit, elle me parut boudeuse… et ingrate! Pas un mot de son cadeau : croyait-elle, par hasard, que les Pléiades valussent deux liards le quintal? Il me prenait envie de lui montrer le ticket de caisse… C’est difficile, parfois, de rester un homme du monde, avec une enfant! “Y a quequ’chose, ma chérie? T’as pas l’air dans ton assiette… Quelqu’un t’embête? Tes frères?”… Je craignais surtout qu’elle ne fût restée à guetter à l’entrée de ma rue, et n’eût aperçu Ariane…
“Tu vas pas te fâcher?” Ici, un sic baigné de larmes. Je ne m’étais jamais fâché contre elle, mais mes rares éclats, que les élèves ne comprenaient pas toujours, ni moi, au fond, leur semblaient imprévisibles. J’attendais l’aveu d’un flirt… et le regrettai bientôt. Elle avait quatre jours de retard, et, bien qu’irrégulière, commençait à s’inquiéter. Initié depuis belle lurette aux fausses alertes des frangines et des copines, j’aurais dû trouver dans maint souvenir matière à apaisement, et du moins feindre le calme, si je ne parvenais pas à l’éprouver. Mais il n’est pas toujours facile de se contrôler, surtout quand, comme moi, on obtient aux tests des chiffres pathologiques en Émotivité. Le stoïcisme est plus facile aux bûches. Rien que de penser aux conséquences, les cheveux se dressaient sur ma tête. J’aurais adoré un enfant de Jen, et ne l’aurais laissé manquer de rien tant que j’aurais eu de quoi vivre; quant à elle, la meilleure des mères, sûr. Mais Société-Carabosse ne l’entendait pas ainsi, et elle aurait tôt fait de changer en champs de ruines nos châteaux en Espagne. De sorte que je ne trouvai guère à exprimer que mon épouvante, si ce n’est au passage l’hypothèse d’avoir eu affaire à une compagne excessivement féconde : tout de même, on avait pris toutes les précautions en vente libre! C’est sans doute faute d’y penser que j’omis de demander s’il était bien certain que je fusse le père; et si je n’étais pas fâché, ma vive émotion laissa Jen un peu interdite : comme recours, je me posais là!
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