Le contraire de Gandhi
"J'ai lu en France que les Indiens étaient tolérants et non-violents. Pour satisfaire mes préjugés sur le pays de Gandhi, j'acceptais ces clichés; ils correspondaient bien à ma vision de l'Inde. Hélas, mes lectures se trompaient. Elles mentaient.
J'étais naïf.
La tolérance indienne dont les Occidentaux parlent n'est qu'une profonde indifférence pour le sort d'autrui et cette société est sans doute la plus violente de la terre. Les puissants traitent les pauvres comme des esclaves. À l'opposé, la plus extrême misère et la soumission des individus explosent soudain en violence totale, irraisonnée. Pourquoi?"
(Marc Boulet : "Dans la peau d'un intouchable")
Je ne recommande pas le bouquin : l'auteur ne pète pas haut, et il est enclin à parler plus de lui-même que de l'Inde. Pourtant il n'est pas trop ligoté par le politiquement correct, et les impressions qu'il rapporte, si elles ne brillent pas par la pénétration, rendent un son authentique : on dirait bien qu'il l'a vécue, son aventure, au lieu de l'imaginer depuis un burlingue parisien.
Un peu niais de ma part, certes, car ça signifie quoi, sinon que je "reconnais des trucs", alors que je n'ai passé là-bas qu'un peu plus d'un mois? Un peu Norton Cru classant les "témoins" de 14-18 en bons, médiocres et mauvais selon qu'il y retrouve ou non sa propre vision. Mais sauf à accepter n'importe quel bobard, comment faire autrement?
"La plus violente de la terre" : je ne me permettrais pas, en connaissant si peu d'autres. Surtout qu'un touriste ne voit que les surfaces : il paraît que les Thaïlandais, par exemple, qui m'ont donné une leçon permanente de non-violence, sont en réalité impitoyables. Mais les surfaces sont là : un mois en Thaïlande, c'est un mois de sourires, et le calme de Bouddha; un mois en Inde, c'est un mois d'injures, de cris, de coups, de sang, de cadavres enjambés. De struggle for life et de foire d'empoigne. De files d'attente dirigées au gourdin, et il le faut : ce serait une meute. De taxis qui changent leurs prix une fois partis, sous peine de vous laisser au bord de l'autoroute, ou prétendent vous imposer l'hôtel tenu par un copain. De bagnoles qui foncent sur les piétons, clous ou pas clous. De pignoufs qui vous poussent dans l'eau, quand la mousson a inondé les rues, et qu'il n'y a place que pour un. De ruées de voyageurs écrasant femmes et enfants quand le train entre en gare, alors même que toutes les places sont réservées.
Je mélange tout? Se peut. Il me semble pourtant, comme à Boulet, que violence et indifférence sont liées : l'autre, en Inde, c'est celui qui empiète, qui rogne ma place au soleil et ma part d'oxygène : il faut l'éliminer, pour ne pas être éliminé. Le rouler, ou lui taper dessus. Pas de place pour la compassion ou la solidarité. Donnée CULTURELLE, car la pénurie et l'adversité n'expliquent pas tout : on les affronte mieux en se serrant les coudes.
Retour de Srinagar, j'ai vu un beau soir, à Delhi, débouler dix flics dans ma chambre sans fenêtre, qui devaient me prendre pour un commis-voyageur de la révolte. J'avais fourré sous mon matelas une pipe de H qui fut découverte et n'intéressa point le chef, merci à Shiva. En revanche, mon canif espagnol "What!? A knife with a mechanism! It's an offense in India!" Pour comble, j'avais tourné mon potage avec : "Blood! No, no! Tomato soup!" Ils embarquèrent néanmoins l'objet litigieux pour leur collection, et me convoquèrent au commissariat à l'aube Jamais rien vu de si répugnant que ces gros porcs couchés sur des lits de camp, et à qui des gamins esclaves, recroquevillés dans un coin, grattaient le dos à leur réveil. Encore devait-on se surveiller sous l'il de l'Angliche Toutes les polices sont les mêmes, me direz-vous, surtout quand elles sont mal payées, et gratter un dos n'est pas ce qui peut arriver de pire à un môme. L'Inde au moins ne grossit pas les annales de la prostitution enfantine et du tourisme sexuel. Soit. Mais ces vies piétinées, annulées, serraient le cur.
Il y a peu de cadavres dans les rues de Paris, et sans doute la plupart des passants feindraient de ne pas les voir. D'autre part, Boulet, qui, dans sa peau de paria, s'efforce de vivre de mendicité, fait observer que pas un touriste ne lui a fait l'aumône, quand ça leur eût si peu coûté. Exact : j'en fus. Mais plaidons un peu : nulle part, si ce n'est en Égypte et à Marrakech, je ne me suis senti à ce point pigeon à plumer, en butte à l'arnaque à chaque pas. abordé uniquement par des faux-culs dont le cri de guerre : "I don't care for money! I care only for friendship!" me faisait instinctivement protéger ma banane et mes travellers. Chaque fois que j'ai donné, et beaucoup, aux normes locales, ce fut pour entendre demander le double, et comme un dû. À qui la faute, si les avares sont moins emmerdés? On a honte de son opulence, et d'avoir de quoi se promener chez eux, quand non l'inverse. Mais payer pour se faire coller au train, dans un temple qu'on s'épanouirait à visiter seul, ce serait par trop poire.
Marrakech est pourri par le tourisme, et nombreux ceux qui n'en garderont que le souvenir des "guides" aussi ignares qu'indésirés; mais l'Inde n'est pas si touristique, et se pourrit toute seule. À Leh, plus française l'été que ladakhi, et où le spectacle des danses traditionnelles vous est barré par une haie de dos filmeurs, on vous fiche une paix royale, et ce n'est pas faute de besoin. Sur les sites les plus envahis, les Algériens, les Turcs, gardent une dignité dont leurs voisins sont souvent dépourvus Je sais que je suis lourdingue. Mais les contraintes économiques n'expliquent pas tout.
J'étais naïf.
La tolérance indienne dont les Occidentaux parlent n'est qu'une profonde indifférence pour le sort d'autrui et cette société est sans doute la plus violente de la terre. Les puissants traitent les pauvres comme des esclaves. À l'opposé, la plus extrême misère et la soumission des individus explosent soudain en violence totale, irraisonnée. Pourquoi?"
(Marc Boulet : "Dans la peau d'un intouchable")
Je ne recommande pas le bouquin : l'auteur ne pète pas haut, et il est enclin à parler plus de lui-même que de l'Inde. Pourtant il n'est pas trop ligoté par le politiquement correct, et les impressions qu'il rapporte, si elles ne brillent pas par la pénétration, rendent un son authentique : on dirait bien qu'il l'a vécue, son aventure, au lieu de l'imaginer depuis un burlingue parisien.
Un peu niais de ma part, certes, car ça signifie quoi, sinon que je "reconnais des trucs", alors que je n'ai passé là-bas qu'un peu plus d'un mois? Un peu Norton Cru classant les "témoins" de 14-18 en bons, médiocres et mauvais selon qu'il y retrouve ou non sa propre vision. Mais sauf à accepter n'importe quel bobard, comment faire autrement?
"La plus violente de la terre" : je ne me permettrais pas, en connaissant si peu d'autres. Surtout qu'un touriste ne voit que les surfaces : il paraît que les Thaïlandais, par exemple, qui m'ont donné une leçon permanente de non-violence, sont en réalité impitoyables. Mais les surfaces sont là : un mois en Thaïlande, c'est un mois de sourires, et le calme de Bouddha; un mois en Inde, c'est un mois d'injures, de cris, de coups, de sang, de cadavres enjambés. De struggle for life et de foire d'empoigne. De files d'attente dirigées au gourdin, et il le faut : ce serait une meute. De taxis qui changent leurs prix une fois partis, sous peine de vous laisser au bord de l'autoroute, ou prétendent vous imposer l'hôtel tenu par un copain. De bagnoles qui foncent sur les piétons, clous ou pas clous. De pignoufs qui vous poussent dans l'eau, quand la mousson a inondé les rues, et qu'il n'y a place que pour un. De ruées de voyageurs écrasant femmes et enfants quand le train entre en gare, alors même que toutes les places sont réservées.
Je mélange tout? Se peut. Il me semble pourtant, comme à Boulet, que violence et indifférence sont liées : l'autre, en Inde, c'est celui qui empiète, qui rogne ma place au soleil et ma part d'oxygène : il faut l'éliminer, pour ne pas être éliminé. Le rouler, ou lui taper dessus. Pas de place pour la compassion ou la solidarité. Donnée CULTURELLE, car la pénurie et l'adversité n'expliquent pas tout : on les affronte mieux en se serrant les coudes.
Retour de Srinagar, j'ai vu un beau soir, à Delhi, débouler dix flics dans ma chambre sans fenêtre, qui devaient me prendre pour un commis-voyageur de la révolte. J'avais fourré sous mon matelas une pipe de H qui fut découverte et n'intéressa point le chef, merci à Shiva. En revanche, mon canif espagnol "What!? A knife with a mechanism! It's an offense in India!" Pour comble, j'avais tourné mon potage avec : "Blood! No, no! Tomato soup!" Ils embarquèrent néanmoins l'objet litigieux pour leur collection, et me convoquèrent au commissariat à l'aube Jamais rien vu de si répugnant que ces gros porcs couchés sur des lits de camp, et à qui des gamins esclaves, recroquevillés dans un coin, grattaient le dos à leur réveil. Encore devait-on se surveiller sous l'il de l'Angliche Toutes les polices sont les mêmes, me direz-vous, surtout quand elles sont mal payées, et gratter un dos n'est pas ce qui peut arriver de pire à un môme. L'Inde au moins ne grossit pas les annales de la prostitution enfantine et du tourisme sexuel. Soit. Mais ces vies piétinées, annulées, serraient le cur.
Il y a peu de cadavres dans les rues de Paris, et sans doute la plupart des passants feindraient de ne pas les voir. D'autre part, Boulet, qui, dans sa peau de paria, s'efforce de vivre de mendicité, fait observer que pas un touriste ne lui a fait l'aumône, quand ça leur eût si peu coûté. Exact : j'en fus. Mais plaidons un peu : nulle part, si ce n'est en Égypte et à Marrakech, je ne me suis senti à ce point pigeon à plumer, en butte à l'arnaque à chaque pas. abordé uniquement par des faux-culs dont le cri de guerre : "I don't care for money! I care only for friendship!" me faisait instinctivement protéger ma banane et mes travellers. Chaque fois que j'ai donné, et beaucoup, aux normes locales, ce fut pour entendre demander le double, et comme un dû. À qui la faute, si les avares sont moins emmerdés? On a honte de son opulence, et d'avoir de quoi se promener chez eux, quand non l'inverse. Mais payer pour se faire coller au train, dans un temple qu'on s'épanouirait à visiter seul, ce serait par trop poire.
Marrakech est pourri par le tourisme, et nombreux ceux qui n'en garderont que le souvenir des "guides" aussi ignares qu'indésirés; mais l'Inde n'est pas si touristique, et se pourrit toute seule. À Leh, plus française l'été que ladakhi, et où le spectacle des danses traditionnelles vous est barré par une haie de dos filmeurs, on vous fiche une paix royale, et ce n'est pas faute de besoin. Sur les sites les plus envahis, les Algériens, les Turcs, gardent une dignité dont leurs voisins sont souvent dépourvus Je sais que je suis lourdingue. Mais les contraintes économiques n'expliquent pas tout.
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