Un discours de Bokassa

Publié le par Jean-Bedel Bokassa

27 ans d'âge… La cassette commence à fatiguer. Qui sait s'il y a deux exemplaires au monde de ce trésor? Les archives de la radiodiffusion centrafricaine ne sont pas nécessairement des mieux tenues…
Rappel des faits : Jean-Bedel Bokassa (Jean-Baptiste le La Salle, Jean B. de L. dans le calendrier; voir autres "Fêtnat", "Pentecôte" ou "Trinité"), arrivé au pouvoir par coup d'état le 1er janvier 66, couronné empereur en 77 (les fêtes ont ponctionné le quart du budget, pour le profit d'entreprises et d'"artistes" français) vit fastueusement dans son palais de Berengo (et y mange de l'homme, dit-on : doutissimeux : à mon avis, il en gardait au frigo pour certains invités) pendant que le peuple la saute. Les fonctionnaires ne sont pas payés depuis des mois. Pour renflouer son usine de textiles, papa Bok prétend imposer le port de l'uniforme à tous les enfants scolarisés, lesquels n'ont pas un sou pour se l'offrir, si ce n'est quelques fillettes, par la prostitution. D'où manifs, tournant à l'émeute, les 19 et 20 janvier 79, et très fortement réprimées : rafales de mitraillettes toute la nuit en banlieue (à mettre en mémoire, voir plus bas), quelques centaines de morts… Le lendemain, allocution à la radio :

Les parents d'élèves, pour la première fois depuis que je suis chef de l"État il y a treize ans aujourd'hui… il y a treize ans je n'ai jamais rencontré les parents d'élèves, parce que je pensais qu'il n'y avait pas de problème… malheureusement aujourd'hui un problème s'est posé avec les parents d'élèves, lesquels je désigne comme responsables à part entière de la situation qui vient d'être créée. En effet, depuis treize ans, jamais je n'ai assisté à de telles manifestations de mécontentement populaire… Malheureusement cette année les élèves ont donné le ton à une manifestation populaire, saccageant les magasins, pillant les maisons, tuant des personnes. Cette faute, qui sera saisie par le tribunal de l'Empire Centrafricain, est placée sous la responsabilité des parents d'élèves qui encaissent la to-ta-li-té des charges. Car en ma qualité de chef de l'État et de président à vie du MESAN, je porterai plainte à la justice. L'objet de votre convocation n'avait pas pour but de vous arrêter : je ne suis pas la justice, je ne vous arrête pas. Mais je voudrais dire clairement aux parents d'élèves la responsabilité qu'ils endossent devant la situation qu'ils ont posée au pays. Les élèves ont prétendu manifester à propos de tenues. Vous voyez maintenant ce que coûte chaque manifestation : ce n'est plus une affaire de tenues maintenant, c'est devenu une affaire de politique! Et malheureusement, quelle que soit la position du tribunal, le coupable numéro un dans cette affaire, ce sont les parents d'élèves. Eh bien, puisque nous sommes des citoyens, TOUS les parents d'élèves répondront aux questions de justice…
C'est tout. Toutefois il est à signaler que vous n'avez pas prévu, quand vous avez donné votre accord à vos enfants pour manifester, pour détruire le pays, vous n'avez pas prévu l'immixtion des étrangers qui se sont immiscés dans ces affaires… car les étrangers, africains comme nous, et non-africains, se sont meulés de cette affaire, et ont exploité la situation en leur faveur… Je pense que vous me comprenez. Et qui paiera la responsabilité? C'est vous et vos enfants. C'est vous, à propos de tenues… Il FAUT que les élèves, les étudiants, les élèves de l'école, les étudiants… de toutes les disciplines scolaires, de tous les enseignements, de tous les centres d'éducation et d'enseignement culturel, moral, de l'Empire centrafricain, soient dotés de l'uniforme, PORTENT de l'uniforme, ils doivent PORTER l'uniforme, qui les désigne comme étudiants, pour justement permettre à TOUS les forces publiques de l'État d'accorder beaucoup plus d'attention envers eux… de leur venir au secours, de leur venir en aide, de les distinguer des brigands; parce que il existe de nombreux enfants non scolarisés, de nombreux enfants brigands, qui commettent des fautes, qui pillent le pays, qui volent [Interruption d'une minute environ : bout de cass] Il y a donc ce problème, nous sommes tous des Centrafricains, il faudrait qu'on se rencontre pour régler ce problème-là. Mais il n'est pas question, à chaque manifestation ou à chaque cas, de mettre la totalité des responsabilité sur moi : je ne suis pas Dieu! [Brouhaha] Je ne suis pas Dieu!… [Brouhaha] Je ne suis pas Dieu. [de plus en plus faible et dubitatif] Je suis un citoyen centrafricain comme vous. Mais quelqu'un qui respecte toutes les lois de son pays. Je respecte les lois de mon pays. S'il y a des citoyens qui ne respectent pas les lois de leur pays, en tous les cas ce n'est pas mon cas… parce que qui dit soldat dit respect, dit homme discipliné. Moi, je suis un homme discipliné. Je suis un homme qui éprouve le sens de respect envers mon pays, l'Empire centrafricain. Et si nous étions tous pareils, je crois que notre pays serait un pays fort. Mais s'il y a des gens parmi nous qui veulent rendre justice eux-mêmes, faire la justice eux-mêmes, alors ce sera le désordre dans le pays. Personne ne réussira.
Tel était le propos que je voulais vous tenir, parce que… je n'habite pas la ville de Bangui depuis la constitution, je suis au vil-la-ge, dans mon village natal, à 80 kms de Bangui, je cultive la terre, je garde mes bœufs que vous m'avez donnés… Vous m'avez donné 2600 bœufs! Je vous remercie beaucoup, c'est vous qui me les avez donnés de votre cœur… pour l'amour et les sentiments que vous avez pour moi. Je suis reconnaissant envers vous. Mais laissez-moi garder les bœufs que vous m'avez offerts! Laissez-moi aussi cultiver du manioc pour nourrir les habitants de la ville de Bangui! Vous me mettez toutes les charges sur le dos! Ce n'est pas moi! Cette affaire est une affaire du gouvernement! Il faut lire la constitution! Il faut respecter la constitution! Ne courez pas toujours après moi, Bokassa, Bokassa, Bokassa, mais… Si je n'étais pas venu, hier à minuit, si je n'étais pas venu pour arrêter vos désordres ici à Bangui, je crois que même le gouvernement n'aurait pas été capable de pouvoir arrêter ça! Ça, il faut le dire! Mais je suis venu, je suis arrivé à Bangui, à minuit, pour imposer l'ordre et la paix! Et je l'ai fait! Est-ce que j'ai réussi? Est-ce que je n'ai pas encore réussi? Mais dans TOUS LES CAS, je suis DÉ-CI-DÉ à le réussir… même quitte à verser mon sang par terre pour vous! Mais je suis décidé. À faire maintenir la paix, coûte que coûte! Voilà ce que je voulais vous annoncer. Je dois vous dire encore une fois : merci beaucoup d'être venus… Nous sommes un pays aussi comme tous les autres pays en voie de développement! Nous avons tous les organes législatifs. Nous avons le département de la justice, qui est là pour examiner tous les problèmes. Alors… Vous avez demandé aux enfants de saccager la ville de Bangui, de détruire le pays. Les enfants ont obéi aux ordres de leurs pères, et aux ordres des hommes politiques, et parmi les enfants de l'école, il n'y a pas eu que vos enfants seulement, vous qui n'êtes pas ministres : il y a eu des enfants de ministres, et les ministres sont des hommes politiques! Il y a eu leurs enfants qui ont poussé vos enfants à détruire la ville! Ça aussi, il faut tenir compte! Si les ministres veulent pousser les enfants, laissez les ministres pousser leurs propres enfants; mais je vous conseillerai toujours de garder vos enfants avec vous, de leur faire de bons conseils, de leur dire de ne pas être les premiers à courir l'aventure! On ne peut pas dire à son propre enfant : va tuer ton pays! Va tuer ton grand'père, ta grand'mère, ta… ta sœur, ton frère, ceci, on ne peut pas dire ça à un enfant! Dès qu'on le dit, eh bien, ce n'est plus l'enfant qui va le faire, mais… Il y a des hommes politiques AIGRIS, y a ceux qu'on a foutus à la porte, parce qu'ils avaient volé, ils avaient détourné, mais qui guettent les occasions. Alors, ceux-là vont commettre encore le pire. Et puis il y a les étrangers! Il y a les étrangers, à commencer par les LIBANAIS, et les autres Africains comme nous… qui se sont meulés dans cette histoire-là. Ah, il faut que vous soyez prudents! Vous avez fait des enfants, c'est pour mieux les préparer, leur donner un avenir meilleur, mieux les former, pour la nation, pour le pays. Vous n'avez pas fait des enfants pour sacrifier! Pour dire : allez là-bas faire la guerre, allez vous tuer… SI j'avais autorisé l'armée à faire usage du FEU [hurlé] comme il le fallait, eh bien aujourd'hui moi je crois qu'il aurait eu presque la ville de Bangui nettoyée, mais… j'ai refusé. J'ai refusé. J'ai dit non. Attention, l'armée, respectez, mais… avec vos enfants et avec les autres. Vous m'avez envoyé des militaires à l'hôpital, vous m'avez tué aussi des militaires et des policiers, vous m'avez envoyé des militaires à l'hôpital… et vous ne devez pas penser à cela? Les gens qui ont des fusils, vous les envoyez à l'hôpital, vous les blessez, vous leur tirez dessus, avec des flèches, avec ceci, avec cela… Ce n'est pas beau! Vous ne devez pas dire à vos enfants de faire ça! Mais je sais maintenant que c'est pas tellement, que ce ne sont pas tellement vos enfants qui ont fait ça, ce sont les hommes aigris, les hommes politiques, et ce sont aussi les enfants des hommes politiques, les enfants des ministres… des chefs de cabinets, des directeurs de cabinets… les anciens, et ceux qui sont actuellement : tous ceux qui sont ex-ministres, ex-ex-chefs de cabinets, ex-directeurs de cabinets, ou ex-agents de l'État, pour des fautes, il avait été retiré de la fonction publique, pour des fautes commises, la plupart des fautes, c'est : détournement des déniers de l'État! Alors, ces gens-là ont sauté sur l'occasion que vos enfants ont déclenchée, pour s'attaquer au pays. Eh bien, ce n'est pas bien! Ce n'est pas bien!
J'espère… qu'étant donné votre nombre, vous n'êtes que dix… Jésus, pour enseigner la religion catholique, il n'avait pas cent-cinquante ministres, il avait douze ministres, qu'on appelle douze apôtres. Et c'était à ces douze ministres qu'il avait dicté sa mémoire, dicté la religion catholique, dicté la Bible. Il leur a dit : allez enseigner. Et ces douze ministres sont allés enseigner la religion catholique sur l'univers tout entier, sur le globe tout entier… Vous aussi, vous n'êtes que dix, mais je vous confie une mission : c'est d'aller transmettre aux autres parents d'élèves les propos que je vous ai tenus ici, propos que j'autorise le ministère du… de l'information, de l'orientation, de faire la retransmission directe et intégrale à la radio! Et vous aussi, il faut saisir les autres pour leur dire de ne plus prendre de tels engagements! Parce que c'est grave! C'est autant grave pour vos enfants parce qu'ils peuvent être tués, c'est autant grave pour vous parce que vous pouvez être comparés devant le tribunal. Je vous conseille de ne pas choisir cette voie. Cette voie doit être réservée à des pays déjà nantis, qui font parfois des marches pacifiques. Là, il n'est pas le cas de marche pacifique, et la marche pacifique ne pourra pas réussir chez nous, parce qu'à chaque marche il va s'ajouter des… des aigris, des hommes voyous, des bandits, des gangsters, qui vont détruire notre pays. La construction d'un pays est une tâche difficile. C'est comme on élève un enfant : si vous avez donné la vie à un enfant aujourd'hui, il vous faut trente ans pour qu'il devienne homme ou femme. Mais un pays, c'est la même chose : il faut plus que trente ans à un pays pour s'émanciper… pour être développé. On n'élève pas un pays… en une journée… en un mois… en un an… en dix ans… en vingt ans. Il faut beaucoup d'années pour évoluer un pays. L'Europe… l'Europe occidentale… l'Asie… les États-Unis d'Amérique… bien sûr que les États-Unis d'Amérique, même si… ils ont deux cents et quelques années… cela n'empêche pas qu'ils étaient d'ab… qu'ils appartenaient d'abord à d'autres pays d'Europe, qui étaient déjà très développés, et ils ont apporté des cultures pour aller faire un état en Amérique! pour aller faire des états en Amérique!… Et nous, nous sommes partis de zéro. Nous, c'est nous maintenant qui devons construire l'avenir! Il y a des problèmes à l'éducation nationale. C'EST MOI, Bokassa, qui a favorisé le baccalauréat ici, sur notre terre centrafricaine, c'est moi, c'est moi qui a multiplié les lycées, c'est moi qui a créé l'université, c'est moi qui a développé presque beaucoup d'infrastructures. Ce bâtiment où nous sommes aujourd'hui, bâtiment du conseil, c'est MOI qui l'ai construit… bien sûr avec l'argent du peuple, mais dites-vous bien qu'à l'époque il y avait de l'argent! Mais aujourd'hui, on ne peut plus construire même pas une ép… on ne peut pas fabriquer une épingle! Parce qu'il n'y a plus d'argent! Où est parti l'argent que j'avais utilisé pendant dix années avec vous pour construire le pays, que tout le monde trouve beau aujourd'hui, et qui malheureusement, vient d'être détruit? Il faut réfléchir! Il faut réfléchir… et ne condamnez pas par fantaisie, condamnez quelqu'un quand il est vraiment devant une faute! Mais moi… Vous m'avez fait retourner dans mon village, mais à chaque problème politique vous me mettez dedans! QUELLE est ma situation dans le problème de non-paiement des fonctionnaires, sinon… je suis chef de l'État, d'accord, mais… je ne cesse pas de le dire au gouvernement! C'est une affaire du gouvernement! Il faut distinguer le gouvernement avec la personne propre de Monsieur Bokassa! Je ne suis plus président du gouvernement! Il faut respecter la constitution!…
Mon intervention est terminée. Si quelqu'un parmi vous avait quelque chose à dire, je serais tout disposé à l'écouter. [Immédiatement, l'hymne national.]

a) Étudiez successivement le champ lexical du respect et celui de la faute; montrez comment… oh, scie! Après transcription d'un tel chef-d'œuvre, on n'a plus la force d'une parodie, on est surclassé d'avance par le réel. Avouez que les Villepin, Chirac ou Sarkozy, sur des thèmes proches, semblent bien pâlichons à côté. Encore l'écrit ne rend-il que très imparfaitement les variations de débit et de décibels d'un discours qu'il y a lieu de supposer fortement alcoolisé, et d'une violence qu'on s'emploie à mater, mais qui fait sans cesse craquer la croûte. Notez toutefois que ce sinistre pantin n'était pas aussi idiot qu'il peut le paraître, et qu'il y avait bien, probablement, conspiration d'"hommes politiques", aigris ou non, pour l'impliquer dans la répression et le détrôner. Ils y ont d'ailleurs réussi, et des fantoches moins voyants, mais pas plus probes ni plus finauds, lui ont succédé, et se succèdent depuis 27 ans dans cette triste néo-colonie. Si Dieu me prête vie, je vous raconterai un jour comment, un mois après ce discours (ce qui ne nous rajeunit pas) je fus viré de Bangui, aux anges de sauver un ego dont j'espérais alors merveille. En espérant qu'un "ex-ex-collègue" ne passe pas par là…
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