Mon modeste rêve d'oral

Publié le par Ab'alone

Je ne prétends pas que tout plaisir passe par le sens. Le "chat jaune" de l'abbé Séguin n'est pas seulement un chat minable et recueilli par charité, mais aussi, "en-deçà du sens", un simple chat jaune… Seulement, qu'en conclut Barthes? que "nous ne pouvons réduire la littérature à un système entièrement déchiffrable : la lecture, la critique ne sont pas de pures herméneutiques". Voilà qui est sage, et devrait inciter, je ne dis pas à fermer son bec, la parole est libre, la plume itou, et pour ma part je n'abhorre pas Barthes-écrivain : même, les "Mythologies" me ravissent, et les pitoyables tentatives d'Umberto Eco ont bien montré que la démarche n'était pas si facile à imiter. Ce qui me révulse, c'est Barthes récupéré, institué maître à penser, c'est l'élucubration devenue férule. Et encore une fois, qu'on mette la charrue avant les bœufs, et qu'on se pique d'aller au plaisir avant d'élucider le sens, alors même qu'on reconnaît que la critique ne rend compte ni du plaisir ni de la qualité.
Je prétends que c'est au sens qu'il faut aller d'abord, et peut-être s'arrêter, car si aucune glose ne fait naître le plaisir, elles s'entendent en revanche à l'assassiner. Le paradoxe pernicieux des analyses formalistes, comme celles de Propp ("Morphologie du conte"), de Rousset ("Forme et signification") et de tant d'autres, c'est qu'elles partent du sens… pour en atteindre un autre? Non pas, mais pour s'arrêter à la forme. Qu'est-ce qu'on a donc trouvé, quand on a réduit cent contes divers à quatre ou cinq variantes de "schémas actanciels"? Quand on a posé entre l'un et l'autre l'équation d'une "composition en spirale" ou en tuyau de pipe? Intéressant, oui, si c'était une étape, et si l'on débouchait sur un autre sens; mais on s'en tient là, ou se contente de niaiseries psychosociologisantes plus lamentables que celles qu'on se targuait d'éviter.
Qu'avez-vous donc "expliqué" quand vous avez trouvé le même "schéma actanciel" dans "La chartreuse de Parme" et quelque ripopée fadasse? les mêmes "marques d’énonciation indiquant l’implication de l’auteur" chez Montaigne et Philippe de Villiers? le même "champ lexical" dans "La servante au grand cœur" et le plus prosaïque des blog-poèmes? Rien. Votre baguette magique a changé l'or en merde. Allez vous étonner après d'entendre les gens, quand on leur demande : "Tu aimes Stendhal?" vous répondre, avec un froncement de pif : "Ah non! Je l'ai étudié à l'école!" Et le pis, c'est qu'une telle réplique passe presque inaperçue, tant c'est NORMAL : un enseignement dont l'effet ordinaire, et LE SEUL, est de dégoûter de ce qu'il présente, mérite-t-il, franchement, de perdurer?
Ne me croyez pas plus con que je ne suis. Quand je lis :
"Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble!"
ou :
"Ô saisons, ô châteaux!
Quelle âme est sans défaut?"
je ne pousse pas l'ineptie jusqu'à réduire l'effet à la platitude du message. Ce que je crois, c'est qu'il faut fuir comme la peste toute tentative d'annexion du plaisir et de la rêverie, même si l'on se désole de les voir s'exhaler de textes indignes, et bouder ce qu'on estime beau. Aucun prof, aucun critique, jamais, n'a réussi à montrer en quoi un poème était nul, en quoi la sous-littérature était "sous" : on peut hasarder des définitions générales, elles pècheront toujours par l'application. Le beau, c'est ce que j'aime, donc que d'autres peuvent aimer, point. Laisse jouir, laisse rêvasser, et EXPLIQUE ce que tu peux, le peu que tu sais. Le sens des mots, la syntaxe, les allusions, le contexte, ce qu'à DIT l'auteur. Si tout est clair, si le texte chante sans toi, choisis donc un passage plus hermétique, que tu aideras à décrypter, au lieu de chercher midi à quatorze heures sur une page de Tintin.
Que me chaut que "l'explication composée" soit un peu bancale? En revanche, il me paraît terrifiant qu'un candidat à qui l'on demande ce qu'a de bizarre l'emploi du mot "généalogiste" dans le laïus du "nègre de Surinam" puisse articuler sans rire : "C'est qu'il n'existait pas à l'époque." Qu'un autre, interrogé sur les dons dans "L'auvergnat" de Brassens, puisse répondre : "un peu de bois" pour la 1ère strophe (bien!), "un peu de pain" pour la deuxième (bien!!), et pour la troisième ("Toi l'étranger qui sans façon / D'un air malheureux m'as souri / Lorsque les gendarmes m'ont pris / Ce n'était rien qu'un peu de miel"…) "un peu de miel… pour mett' sur le pain." Oui, vous avez bien lu. Mais je rigole jaune, car dans ces têtes bien pleines de champs lexicaux, les propagandes peuvent tout loger, TOUT.
Mon modeste rêve d'oral : "Mon gars, voilà une page que tu n'as jamais vue, tu as une demi-heure pour la découvrir", éventuellement AVEC dictionnaire, c'est déjà beau de savoir l'utiliser – et feu roulant de questions PRÉCISES sur ce qui est DIT là : non pas une tartine pavlovienne de prêt-à-penser, déclenchée par la présence du MOT "sport", "voyage", "argent", mais l'histoire narrée, ou la thèse soutenue, inhabituelle de préférence, et son argumentation. – Ah fi, cher! De la pârâphrâse? – Résolument! On la dédaignera quand on l'aura dépassée. Et après, une discussion, s'il y a lieu, non sur "l'écriture" romanesque, poétique ou biographique, mais sur le SUJET, ou un connexe, sur les IDÉES exprimées, non sur une "réussite littéraire" qui n'est pas établie, et sur quoi le discours critique est sans prise. Savoir comment le candidat raisonne et s'exprime, pas comment il récite des couenneries auxquelles il ne croit pas.
Ce qui ne signifie pas que je veuille m'en tenir au conscient de l'auteur : ça me paraît très intéressant de chercher si Dame Bovary est un homme déguisé, ou quels déterminismes de classe pèsent sur Zola quand ce prétendu socialiste décrit un ouvrier, ou même d'étudier la récurrence des mots et des tournures, si l'on débouche sur du sens; mais de grâce, le conscient D'ABORD : ça ne tient pas la route de faire du sous-marin quand la surface vous échappe, et qu'au lieu de "passe-moi le pain", vous avez lu "enlève ta culotte".
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R
D'accord sur TOUT. Vos perles de culture peuvent paraître un peu grosses au profane, mais nous en avons tous un collier dans nos cassettes. Que dites-vous de celles-ci : “Cela apparaîtra dans la suite” : “Si Rousseau pouvait se payer une suite, il n'était pas si pauvre que ça!" Ou : “Flaubert travaillait beaucoup sa prose. – Ah bon? Je croyais qu'il était styliste?” ( = décorateur d'appartements).
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A
Marrant. Mais la responsabilité des profs me paraît évidente ici : ils n'ont pas su mesurer l'ignorance, ont tenu pour acquis ce qui l'était pour eux – et à côté de ça, peut-être, longuement expliqué des trucs qui allaient de soi pour leurs élèves. "Le siècle des frères Lumière", c'est moins rigolo quand on songe aux années de dialogue déficient que trahit la bourde.<br /> Je ne fais pas collection de perles, et je ne comprends pas qu'on puisse encore avoir ce cœur-là. C'est l'immense tas de fumier qui me préoccupe.