Ne pas perturber la jeunesse
Entre toutes les homélies officielles qui attirent les noirs vols de la gouaille ou du désespoir, une phrase est plantée là, dans un coin de mon crâne : "Le texte ne doit en aucun cas troubler le candidat." Sublime exaltation de l'insipide! À quoi bon, Seigneur, un texte qui ne trouble pas? Un récit qui ronronne, un poème composé de clichés, une thèse qui ne provoque pas l'ombre d'une dissonance cognitive? Bref, ce "nouveau exactement semblable à l'ancien", dont se gaussait Claudel? On dirait que ces bons apôtres se fixent l'objectif d'éliminer "lintérêt présent, le grand mobile, le seul qui mène sûrement et loin" : au bout de deux siècles et demi, l'Émile semble par endroits plus subversif que jamais. Oh, l'intérêt n'est pas la panacée : il faut qu'il soit relayé par l'effort. Mais l'effort s'évertue en vain, s'il n'est pas né de l'intérêt. Les élèves ne sont pas idiots, ils ont entre eux mille fois plus de bon sens et d'esprit qu'ils n'en fourrent dans leurs disserts, et savent faire preuve d'ingéniosité pour surdoper leur mob, draguer une prude ou piquer des bricoles au Mammouth du coin. Mais ils deviennent idiots dès qu'ils poussent la porte de la classe, parce que 1) on leur IMPOSE 2) des trucs qui les barbifient.
Dans la rue, à la télé, sur Internet, le trouble guette partout. Mais la littérature, elle, n'y aurait pas droit, elle se devrait d'être lénifiante? C'est l'échec obligatoire et programmé. On pourrait penser qu'il y a bien assez de raseurs naturels comme ça, mais non : tout le monde à la toise! Et c'est parti pour "Les rives du Meschacebé" ou "Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple"
Je n'ai pas les dates en tête; mais bien présents en gros 25 ans de dégradation de la liberté. J'ai connu une époque où un texte n'avait pas à se justifier par autre chose que lui-même. Il resplendissait dans son étrangeté, son "inclassabilité" faisait une grande part de son charme. Réfractaire aux manuels, je lisais et relisais les auteurs, quêtant le passage non tant qui me plaisait à moi-même, mais que j'estimais susceptible de prendre ma classe aux tripes : après, la cervelle suit ou non, mais le certain, c'est qu'elle ne précède pas les tripes, et s'en passe très mal.
Et puis, les "groupements" sont arrivés, pour traquer, pour chasser l'inclassable, ou le noyer. Soit, entre cent, le Flaubert que je vous colle aujourd'hui à côté en guise d'exemple : à quoi ça rime, franchement, d'insérer ce morceau de bravoure dans un "groupement"? Et quel? sur l'anthropophagie? Sujet par trop marginal pour y consacrer deux ou trois semaines. Sur "les situations-limites"? Qui ne voit le bidon d'un tel chapeau? Autant grouper en soi les "textes inclassables"! Alors quoi? L'étude intégrale de "Salammbô"? La Weltanschauung de Flaubert? C'est à dire chercher quatre ou cinq nanards pour compléter le "groupe", et écarter du coup les merveilles qui se pressent au portillon?
Comment dire la profonde imbécillité de ces corpora, merci encore, cher Ramboutan, sur le "racisme" ou "premier amour", ou "l'enfance malheureuse"? Insidieuse trahison de la démarche d'un grand écrivain : ce sont les nuls qui se propooosent de traiaiter de l'enfance malheureuse; aux "vrais" CETTE ENFANCE-LÀ s'IMPOSE, et les mettre en rangs d'oignons, c'est D'ABORD minimiser leur potentiel de perturbation : Vallès, Gide, Céline, Sartre, au fond c'est du pareil au même, et les différences ne sont que variantes Usé moi-même d'ailleurs par vingt ans de "groupements", réticent à renier mon propre travail, j'ai quelque mal, on le voit, à ranimer ma révolte d'alors.
Et tout compte fait ça roulait encore : on avait le choix des "uvres complètes", et des paniers où ranger les poires avec les ânes. Certains abusaient, je n'en disconviens pas, qui décrétaient "uvre" une nouvelle ou une plaquette; et j'étais, moi, je l'avoue sans honte au front, de ceux qui resservent : je ne voyais pas d'alternative aux "Fleurs du mal" ou au "Voyage au bout de la nuit" : "changer un peu", pour faire briller ma culture, c'était condamner une classe à ne pas les connaître, et mettre à la place du moins essentiel.
Une douzaine d'années de la sorte, encore bien douces par comparaison à la suite; car le Programme a débarqué. Et aussi gris, aussi lymphatique que possible, naturellement. Dans le combat désespéré du latin, j'avais adopté, entre autres, l'arme du graveleux : Pétrone, Martial, Juvénal, et cette scène des Métamorphoses d'Apulée, où l'âne se farcit une nymphomane : on s'enchantait d'oser, on était avide de traduire, en cachant la trado aux parents, et la syntaxe passait en contrebande : j'ai gardé des versions divines en kréol morisyen ("Calliodore bourré, Artémidore labouré = Calliodorus arat, Artemidorus laborat", l'inversion étant délibérée). Du jour au lendemain, ce furent Sénèque et Virgile, les "hommes de bien", les "conduites exemplaires", le robinet d'eau tiède de Cicéron, ou César : "On se tapa dessus quelque temps, et puis les Gaulois tournèrent le dos." Suprêmement motivant! Mais quoi? On peut se passer de latin et de français.
Le coup de grâce me fut assené en 2002, quand j'appris que désormais les genres littéraires étaient devenus le seul sujet licite. Pas touche à l"amour, au sport, à l'argent, à la vie quotidienne : c'était là l'accessoire. C'est de la forme, et de son histoire, qu'il convenait de s'occuper. Le discours de la critique bidonneuse (pléonasme?) avait tout envahi. Mais si la littérature ne nous parle pas de nous, si elle ne renvoie qu'à elle-même, pourquoi donc la lire? Qu'en ai-je à battre en soi, des vicissitudes du roman?
On instaurait un sujet d'imagination, soit, Lang avait arraché ça aux "spécialistes"; mais si mes souvenirs sont exacts, ledit sujet était défini par la FORME, genre : "Rédigez un texte qui fasse évoluer l'autobiographie dans le sens sud-sud-ouest, en utilisant le champ lexical de" comme si la création était jamais née de contraintes formelles! Je radote, tant pis : le seul moyen d'apprendre à lire, c'est de s'intéresser à ce qu'on lit; le seul moyen d'apprendre à écrire, c'est d'avoir quelque chose à dire, et de s'efforcer de le communiquer avec le maximum de clarté et/ou de précision. La forme suit, elle ne précède pas. Que nos idées se fassent avec le temps "imperceptibles ou étranges", comme disait Valéry, et qu'un livre ne survive que par la forme, voire qu'hic et nunc il puisse ne valoir que par elle, soit. Mais elle ne produit rien et n'évolue pas seule. La privilégier, c'est la tuer.
Dans la rue, à la télé, sur Internet, le trouble guette partout. Mais la littérature, elle, n'y aurait pas droit, elle se devrait d'être lénifiante? C'est l'échec obligatoire et programmé. On pourrait penser qu'il y a bien assez de raseurs naturels comme ça, mais non : tout le monde à la toise! Et c'est parti pour "Les rives du Meschacebé" ou "Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple"
Je n'ai pas les dates en tête; mais bien présents en gros 25 ans de dégradation de la liberté. J'ai connu une époque où un texte n'avait pas à se justifier par autre chose que lui-même. Il resplendissait dans son étrangeté, son "inclassabilité" faisait une grande part de son charme. Réfractaire aux manuels, je lisais et relisais les auteurs, quêtant le passage non tant qui me plaisait à moi-même, mais que j'estimais susceptible de prendre ma classe aux tripes : après, la cervelle suit ou non, mais le certain, c'est qu'elle ne précède pas les tripes, et s'en passe très mal.
Et puis, les "groupements" sont arrivés, pour traquer, pour chasser l'inclassable, ou le noyer. Soit, entre cent, le Flaubert que je vous colle aujourd'hui à côté en guise d'exemple : à quoi ça rime, franchement, d'insérer ce morceau de bravoure dans un "groupement"? Et quel? sur l'anthropophagie? Sujet par trop marginal pour y consacrer deux ou trois semaines. Sur "les situations-limites"? Qui ne voit le bidon d'un tel chapeau? Autant grouper en soi les "textes inclassables"! Alors quoi? L'étude intégrale de "Salammbô"? La Weltanschauung de Flaubert? C'est à dire chercher quatre ou cinq nanards pour compléter le "groupe", et écarter du coup les merveilles qui se pressent au portillon?
Comment dire la profonde imbécillité de ces corpora, merci encore, cher Ramboutan, sur le "racisme" ou "premier amour", ou "l'enfance malheureuse"? Insidieuse trahison de la démarche d'un grand écrivain : ce sont les nuls qui se propooosent de traiaiter de l'enfance malheureuse; aux "vrais" CETTE ENFANCE-LÀ s'IMPOSE, et les mettre en rangs d'oignons, c'est D'ABORD minimiser leur potentiel de perturbation : Vallès, Gide, Céline, Sartre, au fond c'est du pareil au même, et les différences ne sont que variantes Usé moi-même d'ailleurs par vingt ans de "groupements", réticent à renier mon propre travail, j'ai quelque mal, on le voit, à ranimer ma révolte d'alors.
Et tout compte fait ça roulait encore : on avait le choix des "uvres complètes", et des paniers où ranger les poires avec les ânes. Certains abusaient, je n'en disconviens pas, qui décrétaient "uvre" une nouvelle ou une plaquette; et j'étais, moi, je l'avoue sans honte au front, de ceux qui resservent : je ne voyais pas d'alternative aux "Fleurs du mal" ou au "Voyage au bout de la nuit" : "changer un peu", pour faire briller ma culture, c'était condamner une classe à ne pas les connaître, et mettre à la place du moins essentiel.
Une douzaine d'années de la sorte, encore bien douces par comparaison à la suite; car le Programme a débarqué. Et aussi gris, aussi lymphatique que possible, naturellement. Dans le combat désespéré du latin, j'avais adopté, entre autres, l'arme du graveleux : Pétrone, Martial, Juvénal, et cette scène des Métamorphoses d'Apulée, où l'âne se farcit une nymphomane : on s'enchantait d'oser, on était avide de traduire, en cachant la trado aux parents, et la syntaxe passait en contrebande : j'ai gardé des versions divines en kréol morisyen ("Calliodore bourré, Artémidore labouré = Calliodorus arat, Artemidorus laborat", l'inversion étant délibérée). Du jour au lendemain, ce furent Sénèque et Virgile, les "hommes de bien", les "conduites exemplaires", le robinet d'eau tiède de Cicéron, ou César : "On se tapa dessus quelque temps, et puis les Gaulois tournèrent le dos." Suprêmement motivant! Mais quoi? On peut se passer de latin et de français.
Le coup de grâce me fut assené en 2002, quand j'appris que désormais les genres littéraires étaient devenus le seul sujet licite. Pas touche à l"amour, au sport, à l'argent, à la vie quotidienne : c'était là l'accessoire. C'est de la forme, et de son histoire, qu'il convenait de s'occuper. Le discours de la critique bidonneuse (pléonasme?) avait tout envahi. Mais si la littérature ne nous parle pas de nous, si elle ne renvoie qu'à elle-même, pourquoi donc la lire? Qu'en ai-je à battre en soi, des vicissitudes du roman?
On instaurait un sujet d'imagination, soit, Lang avait arraché ça aux "spécialistes"; mais si mes souvenirs sont exacts, ledit sujet était défini par la FORME, genre : "Rédigez un texte qui fasse évoluer l'autobiographie dans le sens sud-sud-ouest, en utilisant le champ lexical de" comme si la création était jamais née de contraintes formelles! Je radote, tant pis : le seul moyen d'apprendre à lire, c'est de s'intéresser à ce qu'on lit; le seul moyen d'apprendre à écrire, c'est d'avoir quelque chose à dire, et de s'efforcer de le communiquer avec le maximum de clarté et/ou de précision. La forme suit, elle ne précède pas. Que nos idées se fassent avec le temps "imperceptibles ou étranges", comme disait Valéry, et qu'un livre ne survive que par la forme, voire qu'hic et nunc il puisse ne valoir que par elle, soit. Mais elle ne produit rien et n'évolue pas seule. La privilégier, c'est la tuer.
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