Citron pressé?
"Une des grandes escroqueries de notre époque, c'est d'avoir fait croire à l'homme de la rue qu'il avait quelque chose à dire" : une "pensée" non de Pascal, mais de Wolinski, une des très rares qui méritent d'être méditées (elles sont toutes dans la première section, le reste est affligeant). Le dessin qui suit atteste (ou feint d'attester) que l'auteur ne s'en fait pas accroire, et se situe lui-même dans la rue : "Vous parlez pour ne rien dire! C'est ça ou fermer ma gueule." Marrant, je trouve. "Toujours les mêmes, c'est un scandale! Je demande, J'EXIGE la parole! Vous l'avez. Euh
C'est tout ce que j'avais à dire"
Kekchosàdire, kekchosàcréer Nous vivons une époque de confusion entre autothérapie et création. Encore qu'on puisse se demander si c'est vraiment guérir que substituer la surestimation au mépris de soi, que s'extasier devant ses photos de vacances, ou les paysages que dessine votre caca sur le papier molletonné, que se tripoter complaisamment les texticules sur l'air de "Baudelaire et Moi", ou "tous poètes, tous musiciens". C'est pitié parfois d'entendre des interprètes merveilleux déshonorer leur instrument en lui confiant leurs ritournelles invertébrées, des voix sublimes s'obstiner à chanter leurs textes piteux. Mettons que, comme hobby, ça vaille mieux que la chnouf : c'est moins cher, et moins dangereux pour la santé. Mais je n'en sors pas : quasi mille sur mille de ces "pensées" traînent partout, et ès-mêmes termes, tous ces tableaux sont déjà peints en mieux tous ces romans déjà écrits. Qu'ils soient issus de mon pinceau ou de ma plume ne concerne que moi; ce qui distingue l'uvre, la vraie, c'est qu'elle touche les autres, et la distinction est essentielle. Or on ne la fait plus, à force de s'admirer soi-même. Ce n'est pas tant la production des nuls qui m'effraie, que de les voir l'aimer, et en faire l'aune du reste. "Oh, c'est beau, ça me ressemble!" Et puis, comme tous sont installés au chevalet, à l'écritoire ou au micro, personne n'a plus le temps de lire, de regarder, d'écouter.
"Qu'ai-je de plus qu'eux tous, Madame, je vous prie?" J'y mettrais moins de hargne, si je n'étais hanté par le soupçon d'être un nul parmi les nuls, banal et creux sans le savoir, et comme tous aveuglé par le vouloir-vivre. J'ai réussi (avec de l'aide) à me fourrer dans la situation d'écrire-ou-rien, alternative illusoire si ce que j'écris n'est rien, et je bavoche : "C'est pas possib' que je n'aie aucun talent, ce serait trop affreux" comme un moribond qu'on extrême-onctionne, et qui frémit d'imaginer la vie sans lui, sans songer qu'il ne me paraît pas si tragique que les autres trépassent sans avoir vécu, et que cette "raison" ne tient pas la route. Prétentieux? Pas plus qu'un autre Wolinski, encore : "Ce qui fait que nous sommes tous frères, c'est que nous n'en avons rien à foutre si les autres crèvent." Et ce qu'il dit de l'égoïsme s'applique suprêmement à l'outrecuidance : 90% du populo se loge en haut du podium, et c'est à force de me croire plus futé que vous que je vous ressemble. Croire? Hum. Plutôt vouloir taraudé de doute, foutrement mal logé dans ma tour d'ivoire, multipliant les supplications auxquelles "nul, sinon Écho " et quand survient le pélerin, c'est pour me dire que je n'ai rien à dire! Eh, "Judas", si le cru précédent te flattait les papilles, tu aurais pu m'en informer du temps qu'il coulait encore!
Ce n'est pas pour faire la pute que je dissertais sur la branlette; mais je me "forçais" un peu, c'est vrai. car il n'est pas facile de se livrer à des bêtes dont la pensée pourrait se résumer à "Qui est-il, pour nous éclabousser de son intimité?", puissante réflexion dont un donneur de leçons m'honora en novembre, sans que quiconque songeât à la bémoliser; aussi parce qu'en tapant "inspecteur Buû" sur Google, le seul fan au monde dudit inspecteur est tombé directo sur Diarrhy (après quelques Viet-Nâmiens sans circonflexe, je présume) et que je me sens désormais guetté par des gens qui peuvent se baptiser Jean, Jésus, Judas, ou se taire, mais mettre un nom et une tête sur mes conneries : il faut se bander pour affronter le ridicule sans masque, j'entends celui de l'aveu; car tout passerait, étiqueté "fiction". Comme disait Proust à Gide : "Vous pouvez tout raconter, mais à condition de ne jamais dire : Je."
Effort, d'accord, et qu'il pue. Mais "plus rien à dire", à première vue, ça fait sourire : il me semble plutôt n'avoir encore rien dit. N'oublie pas qu'il y a une uvre là-derrière, quoi qu'elle vaille, et que la partie émergée dans ce bleurgh n'en constitue qu'une fraction dérisoire. Ce n'est pas ici, mais face à l'ours en cours, que l'angoisse m'étreint du vide et de la répétition. Seulement, sont-ils dus au barrage en amont, ou à la rétention en aval? L'Autre manque cruellement, c'est un fait, mais moins en tant que pourvoyeur d'"idées" et d'expérience qu'en tant qu'usager et demandeur. Je regrette de savoir si peu, de n'avoir rien à écouter, et de tourner sempiternellement dans la même cage; mais ce qui crée la crampe, c'est d'abord l'absence de réception, et je crois infantile cette lecture de l'inspiration comme découlant d'un réservoir plus ou moins plein, d'un citron plus ou moins pressé. Ce qu'on "a dans le citron", ou du moins ce qui en sort, dépend aussi, et surtout, du destinataire.
Kekchosàdire, kekchosàcréer Nous vivons une époque de confusion entre autothérapie et création. Encore qu'on puisse se demander si c'est vraiment guérir que substituer la surestimation au mépris de soi, que s'extasier devant ses photos de vacances, ou les paysages que dessine votre caca sur le papier molletonné, que se tripoter complaisamment les texticules sur l'air de "Baudelaire et Moi", ou "tous poètes, tous musiciens". C'est pitié parfois d'entendre des interprètes merveilleux déshonorer leur instrument en lui confiant leurs ritournelles invertébrées, des voix sublimes s'obstiner à chanter leurs textes piteux. Mettons que, comme hobby, ça vaille mieux que la chnouf : c'est moins cher, et moins dangereux pour la santé. Mais je n'en sors pas : quasi mille sur mille de ces "pensées" traînent partout, et ès-mêmes termes, tous ces tableaux sont déjà peints en mieux tous ces romans déjà écrits. Qu'ils soient issus de mon pinceau ou de ma plume ne concerne que moi; ce qui distingue l'uvre, la vraie, c'est qu'elle touche les autres, et la distinction est essentielle. Or on ne la fait plus, à force de s'admirer soi-même. Ce n'est pas tant la production des nuls qui m'effraie, que de les voir l'aimer, et en faire l'aune du reste. "Oh, c'est beau, ça me ressemble!" Et puis, comme tous sont installés au chevalet, à l'écritoire ou au micro, personne n'a plus le temps de lire, de regarder, d'écouter.
"Qu'ai-je de plus qu'eux tous, Madame, je vous prie?" J'y mettrais moins de hargne, si je n'étais hanté par le soupçon d'être un nul parmi les nuls, banal et creux sans le savoir, et comme tous aveuglé par le vouloir-vivre. J'ai réussi (avec de l'aide) à me fourrer dans la situation d'écrire-ou-rien, alternative illusoire si ce que j'écris n'est rien, et je bavoche : "C'est pas possib' que je n'aie aucun talent, ce serait trop affreux" comme un moribond qu'on extrême-onctionne, et qui frémit d'imaginer la vie sans lui, sans songer qu'il ne me paraît pas si tragique que les autres trépassent sans avoir vécu, et que cette "raison" ne tient pas la route. Prétentieux? Pas plus qu'un autre Wolinski, encore : "Ce qui fait que nous sommes tous frères, c'est que nous n'en avons rien à foutre si les autres crèvent." Et ce qu'il dit de l'égoïsme s'applique suprêmement à l'outrecuidance : 90% du populo se loge en haut du podium, et c'est à force de me croire plus futé que vous que je vous ressemble. Croire? Hum. Plutôt vouloir taraudé de doute, foutrement mal logé dans ma tour d'ivoire, multipliant les supplications auxquelles "nul, sinon Écho " et quand survient le pélerin, c'est pour me dire que je n'ai rien à dire! Eh, "Judas", si le cru précédent te flattait les papilles, tu aurais pu m'en informer du temps qu'il coulait encore!
Ce n'est pas pour faire la pute que je dissertais sur la branlette; mais je me "forçais" un peu, c'est vrai. car il n'est pas facile de se livrer à des bêtes dont la pensée pourrait se résumer à "Qui est-il, pour nous éclabousser de son intimité?", puissante réflexion dont un donneur de leçons m'honora en novembre, sans que quiconque songeât à la bémoliser; aussi parce qu'en tapant "inspecteur Buû" sur Google, le seul fan au monde dudit inspecteur est tombé directo sur Diarrhy (après quelques Viet-Nâmiens sans circonflexe, je présume) et que je me sens désormais guetté par des gens qui peuvent se baptiser Jean, Jésus, Judas, ou se taire, mais mettre un nom et une tête sur mes conneries : il faut se bander pour affronter le ridicule sans masque, j'entends celui de l'aveu; car tout passerait, étiqueté "fiction". Comme disait Proust à Gide : "Vous pouvez tout raconter, mais à condition de ne jamais dire : Je."
Effort, d'accord, et qu'il pue. Mais "plus rien à dire", à première vue, ça fait sourire : il me semble plutôt n'avoir encore rien dit. N'oublie pas qu'il y a une uvre là-derrière, quoi qu'elle vaille, et que la partie émergée dans ce bleurgh n'en constitue qu'une fraction dérisoire. Ce n'est pas ici, mais face à l'ours en cours, que l'angoisse m'étreint du vide et de la répétition. Seulement, sont-ils dus au barrage en amont, ou à la rétention en aval? L'Autre manque cruellement, c'est un fait, mais moins en tant que pourvoyeur d'"idées" et d'expérience qu'en tant qu'usager et demandeur. Je regrette de savoir si peu, de n'avoir rien à écouter, et de tourner sempiternellement dans la même cage; mais ce qui crée la crampe, c'est d'abord l'absence de réception, et je crois infantile cette lecture de l'inspiration comme découlant d'un réservoir plus ou moins plein, d'un citron plus ou moins pressé. Ce qu'on "a dans le citron", ou du moins ce qui en sort, dépend aussi, et surtout, du destinataire.
Publicité