Tout bien à faire est impossible
[Saint-Simon vient d'essayer de faire supprimer la gabelle, et a dû y renoncer, à force de pesanteurs et de traverses, malgré l'avis favorable du Régent.]
"Cette occasion m'arrache une vérité que j'ai reconnue pendant que j'ai été dans le Conseil, et que je n'aurois pu croire si une triste expérience ne me l'avoit appris : c'est que tout bien à faire est impossible. Si peu de gens le veulent de bonne foi, tant d'autres ont un intérêt contraire à chaque sorte de bien qu'on peut se proposer; ceux qui le désirent ignorent les contours sans quoi rien ne réussit, et ne peuvent parer ni aux adresses ni au crédit qu'on leur oppose, et ces adresses, appuyées de tout le crédit des gens de maniement supérieur et d'autorité, sont tellement multipliées et ténébreuses, que tout le bien possible à faire avorte nécessairement toujours. Cette affligeante vérité, et qui sera toujours telle dans un gouvernement comme le nôtre depuis le cardinal Mazarin, devient infiniment consolante pour ceux qui sentent et qui pensent, et qui n'ont plus à se mêler de rien." Bon, il n'y a pas de quoi mettre un cierge, et je me demande, au fond, si je n'éprouve pas pour Saint-Simon cette "admiration historique" que théorisait Renan : ferais-je un tel cas de cette "pensée" et de sa frappe, si elle était datée d'hier? D'autre part, n'est-ce pas le pessimisme qui m'y séduit, et pour les mêmes raisons que lui : je ne suis d'aucun chapitre, n'ai la moindre influence sur rien ni personne, de sorte que ça m'enchante que personne ne puisse rien? N'empêche que le cardinal Mazarin n'a que faire ici, et qu'il me semble entendre l'auteur parler de nous, de notre société paralysée par un enchevêtrement d'intérêts particuliers ou catégoriels : de l'impossibilité de combler le trou de la sécu, parce que les médecins y perdraient des plumes; de lutter efficacement contre le chômage, que les patrons bénissent in petto, car il rend le travailleur docile; de revoir l'exécrable copie de l'enseignement public, parce que ce serait admettre qu'on erre depuis trente ans, léser trop de léthargies acquises, et parce que les preneurs de décisions s'en battent l'il, ayant tous mis leurs gosses à l'abri dans le privé etc. J'habite une tour où les charges de copropriété équivalent quasi à un loyer. Et tout le monde de ronchonner. Mais quoi? Virer le gardien, qu'on paie à somnoler sur son lave-pont? On n'y parviendra pas, et il fera la gueule à qui l'aura proposé. Sévir contre les vandales, de tous connus? Des représailles sont à craindre. Éplucher les factures? Prise de tête à l'infini. Et par là-dessus nous sommes REPRÉSENTÉS par un syndic dont les intérêts sont diamétralement opposés aux nôtres, qui a intérêt à nous faire raquer le plus possible, car il touche son pourcentage officiel, agrémenté de pots-de-vins inchiffrables. En changer? Voir l'histoire de la vieille qui priait pour que Denys vécût : "Il y a x années, on avait un tyran exécrable. On a prié les dieux de le faire mourir, et il en est venu un pire. Prières derechef, et te voilà! Alors maintenant, j'ai compris." Le vice n'est pas dans l'individu, mais dans la fonction.
Ce qui est effrayant dans Saint-Simon, c'est de constater que personne, sauf le mémorialiste, qu'il serait niais d'en croire sur sa parole, et ses plus proches amis, ne se préoccupe du bien public que bien distraitement, bien sottement, et après s'être copieusement servi soi-même. Les rois font la politique de courtisans ou de maîtresses qui ne songent qu'à s'en mettre plein les poches, ou à pousser leur famille, ou à venger leur amour-propre, ou à satisfaire d'évanescentes lubies. Louis XIV, grand pécheur de la région sud, veut faire pénitence sur le dos des autres, et, conseillé et applaudi par ses confesseurs, révoque l'Édit de Nantes, traque le Jansénisme Longtemps après, on va en déterrer le sens; mais le nez dessus, il faut bien avouer que guerres et persécutions semblent relever du hasard et du n'importe quoi, d'une cacophonie d'égoïsmes et d'inepties qui tantôt s'annulent et tantôt s'épaulent. "A tale told by an idiot, full of sound and fury", voilà l'histoire au jour le jour, du moins celle des "grands événements". On dit que tout cela est changé, depuis que les masses s'en mêlent. S'en mêlent pour signer des chèques en blanc, bien saoulées au tonneau des propagandes, endurant patiemment ce qui est et ne se révoltant que des innovations? Je ne regrette ni les combats ni les bûchers, mais il me semble parfois qu'on a troqué les foucades contre l'immobilisme, et l'angoisse contre l'ennui.
"Cette occasion m'arrache une vérité que j'ai reconnue pendant que j'ai été dans le Conseil, et que je n'aurois pu croire si une triste expérience ne me l'avoit appris : c'est que tout bien à faire est impossible. Si peu de gens le veulent de bonne foi, tant d'autres ont un intérêt contraire à chaque sorte de bien qu'on peut se proposer; ceux qui le désirent ignorent les contours sans quoi rien ne réussit, et ne peuvent parer ni aux adresses ni au crédit qu'on leur oppose, et ces adresses, appuyées de tout le crédit des gens de maniement supérieur et d'autorité, sont tellement multipliées et ténébreuses, que tout le bien possible à faire avorte nécessairement toujours. Cette affligeante vérité, et qui sera toujours telle dans un gouvernement comme le nôtre depuis le cardinal Mazarin, devient infiniment consolante pour ceux qui sentent et qui pensent, et qui n'ont plus à se mêler de rien." Bon, il n'y a pas de quoi mettre un cierge, et je me demande, au fond, si je n'éprouve pas pour Saint-Simon cette "admiration historique" que théorisait Renan : ferais-je un tel cas de cette "pensée" et de sa frappe, si elle était datée d'hier? D'autre part, n'est-ce pas le pessimisme qui m'y séduit, et pour les mêmes raisons que lui : je ne suis d'aucun chapitre, n'ai la moindre influence sur rien ni personne, de sorte que ça m'enchante que personne ne puisse rien? N'empêche que le cardinal Mazarin n'a que faire ici, et qu'il me semble entendre l'auteur parler de nous, de notre société paralysée par un enchevêtrement d'intérêts particuliers ou catégoriels : de l'impossibilité de combler le trou de la sécu, parce que les médecins y perdraient des plumes; de lutter efficacement contre le chômage, que les patrons bénissent in petto, car il rend le travailleur docile; de revoir l'exécrable copie de l'enseignement public, parce que ce serait admettre qu'on erre depuis trente ans, léser trop de léthargies acquises, et parce que les preneurs de décisions s'en battent l'il, ayant tous mis leurs gosses à l'abri dans le privé etc. J'habite une tour où les charges de copropriété équivalent quasi à un loyer. Et tout le monde de ronchonner. Mais quoi? Virer le gardien, qu'on paie à somnoler sur son lave-pont? On n'y parviendra pas, et il fera la gueule à qui l'aura proposé. Sévir contre les vandales, de tous connus? Des représailles sont à craindre. Éplucher les factures? Prise de tête à l'infini. Et par là-dessus nous sommes REPRÉSENTÉS par un syndic dont les intérêts sont diamétralement opposés aux nôtres, qui a intérêt à nous faire raquer le plus possible, car il touche son pourcentage officiel, agrémenté de pots-de-vins inchiffrables. En changer? Voir l'histoire de la vieille qui priait pour que Denys vécût : "Il y a x années, on avait un tyran exécrable. On a prié les dieux de le faire mourir, et il en est venu un pire. Prières derechef, et te voilà! Alors maintenant, j'ai compris." Le vice n'est pas dans l'individu, mais dans la fonction.
Ce qui est effrayant dans Saint-Simon, c'est de constater que personne, sauf le mémorialiste, qu'il serait niais d'en croire sur sa parole, et ses plus proches amis, ne se préoccupe du bien public que bien distraitement, bien sottement, et après s'être copieusement servi soi-même. Les rois font la politique de courtisans ou de maîtresses qui ne songent qu'à s'en mettre plein les poches, ou à pousser leur famille, ou à venger leur amour-propre, ou à satisfaire d'évanescentes lubies. Louis XIV, grand pécheur de la région sud, veut faire pénitence sur le dos des autres, et, conseillé et applaudi par ses confesseurs, révoque l'Édit de Nantes, traque le Jansénisme Longtemps après, on va en déterrer le sens; mais le nez dessus, il faut bien avouer que guerres et persécutions semblent relever du hasard et du n'importe quoi, d'une cacophonie d'égoïsmes et d'inepties qui tantôt s'annulent et tantôt s'épaulent. "A tale told by an idiot, full of sound and fury", voilà l'histoire au jour le jour, du moins celle des "grands événements". On dit que tout cela est changé, depuis que les masses s'en mêlent. S'en mêlent pour signer des chèques en blanc, bien saoulées au tonneau des propagandes, endurant patiemment ce qui est et ne se révoltant que des innovations? Je ne regrette ni les combats ni les bûchers, mais il me semble parfois qu'on a troqué les foucades contre l'immobilisme, et l'angoisse contre l'ennui.
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