Les vieux copains : Diderot taille un linceul à Rousseau
[Rousseau vient de mourir, et Diderot lui consacre une digression
ex-amicale, dans son "Essai sur les règnes de Claude et de Néron". Belle oraison funèbre dont vous excuserez, j'espère, les longueurs, en songeant que s'il n'eût tenu qu'à lui, Diderot eût épargné la lecture des Confessions à des milliers de lycéens.]
64. Cest ici que jai dit dans la première édition de cet Essai : Si, par une bizarrerie qui nest pas sans exemple, il paraissait jamais un ouvrage où dhonnêtes gens fussent impitoyablement déchirés par un artificieux scélérat qui, pour donner quelque vraisemblance à ses injustes et cruelles imputations, se peindrait lui-même de couleurs odieuses, anticipez sur le moment, et demandez-vous à vous-même si un impudent, un Cardan qui savouerait coupable de mille méchancetés, serait un garant bien digne de foi; ce que la calomnie aurait dû lui coûter, et ce quun forfait de plus ou de moins ajouterait à la turpitude secrète dune vie cachée pendant plus de cinquante ans sous le masque le plus épais de lhypocrisie? Jetez loin de vous son infâme libelle, et craignez que, séduit par une éloquence perfide, et entraîné par les exclamations aussi puériles quinsensées de ses enthousiastes, vous ne finissiez par devenir ses complices. Détestez lingrat qui dit du mal de ses bienfaiteurs; détestez lhomme atroce qui ne balance pas à noircir ses anciens amis; détestez le lâche qui laisse sur sa tombe la révélation des secrets qui lui ont été confiés, ou quil a surpris de son vivant. Pour moi, je jure que mes yeux ne seraient jamais souillés de la lecture de son écrit; je proteste que je préférerais ses invectives à ses éloges. Mais ce monstre a-t-il jamais existé? Je ne le pense pas.
Ce paragraphe de mon ouvrage a fait un grand bruit; et jespère quon me pardonnera de quitter un moment mon sujet pour me livrer à une justification quon se croit en droit de me demander.
On a dit que ma sortie sadressait à Jean-Jacques Rousseau.
Ce Jean-Jacques a-t-il fait un ouvrage tel que celui que je désigne? A-t-il calomnié ses anciens amis? A-t-il décelé lingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs? A-t-il déposé sur sa tombe la révélation de secrets confiés ou surpris? Cette lâche et cruelle indiscrétion peut-elle semer le trouble dans des familles unies, et allumer de longues querelles entre des gens qui saiment? Je dirai, jécrirai sur son monument : Ce Jean-Jacques que vous voyez fut un pervers. Censeurs, jen appelle à vous-mêmes; interrogez ceux qui vous entourent; bons ou méchants, je nen récuse aucun.
Jean-Jacques na-t-il rien fait de pareil? Ce nest plus de lui que jai parlé.
Existe-t-il, a-t-il jamais existé un méchant assez artificieux pour donner de la consistance aux horreurs quil débite dautrui par les horreurs quil confesse de lui-même? Jai protesté que je nen croyais rien. Censeurs, à qui donc en voulez-vous? Sil y a quelquun à blâmer, cest vous; jai ébauché une tête hideuse, et vous avez écrit le nom du modèle au-dessous.
Ceux dentre les gens du monde qui jugent sans partialité ont dit : Les mémoires secrets dont il est question nexistent-ils pas? La querelle est finie. Existent-ils? Il faut convenir quil est fou, quil est atroce dimmoler, en mourant, ses amis, ses ennemis, pour servir de cortège à son ombre; de sacrifier la reconnaissance, la discrétion, la fidélité, la décence, la tranquillité domestique à la rage orgueilleuse de faire parler de soi dans lavenir; en un mot, de vouloir entraîner tout son siècle dans son tombeau, pour grossir sa poussière.
Ils ont ajouté : Ce morceau de lauteur sur Jean-Jacques, si cest à lui quil sadresse, est violent. Mais que penser dun homme qui laisse, après sa mort, des mémoires où certainement plusieurs personnes sont maltraitées, et qui y joint la précaution odieuse de nen permettre la publicité que quand il ny sera plus, lui pour être attaqué, celui quil attaque, pour se défendre? Que Jean-Jacques dédaigne tant quil lui plaira le jugement de la postérité, mais quil ne suppose pas ce mépris dans les autres. On veut laisser une mémoire honorée, on le veut pour les siens, pour ses amis, et même peut-être pour les indifférents. Jean-Jacques écrit bien; mais par son caractère ombrageux, il était sujet à voir mal; témoin sa haine contre M. dAlembert, contre Voltaire, et ses procédés avec milord Maréchal, M. Hume, M. Dusaulx, et une infinité dautres entre lesquels on pourrait citer lauteur de lEssai sur la vie et les écrits de Sénèque. Cest ainsi quil a perdu vingt respectables amis. Trop dhonnêtes gens auraient tort, sil avait eu raison Nous désirerions quon fixât notre opinion sur un homme que ses plus ardents défenseurs nabsoudraient de méchanceté quen laccusant de folie Que les Confessions de Jean-Jacques paraissent ou ne paraissent pas, lauteur nen aura pas employé un temps moins considérable de sa vie à composer de sang-froid un ouvrage diffamatoire que lhonnêteté dun dépositaire ou la honte tardive de lauteur aura lacéré; il nen aura pas moins appelé la malédiction du ciel sur le téméraire qui oserait le supprimer. Nous louerons son repentir, mais sa faute nen sera que plus évidente, et nen déposera quavec plus de force contre le caractère moral du libelliste Si lon eût imprimé, dans les papiers publics : Jean-Jacques, en mourant, a reconnu linjustice cruelle quil avait commise envers un ami qui lui écrivait : Et vous croyez en Dieu, et vous porterez ce crime à son tribunal. Si lon eût publié quen présence dun nombre de témoins, il avait mis en cendres ses indignes Confessions, ses ennemis se seraient tus, les admirateurs de son talent lauraient placé parmi les premiers écrivains de la nation, et les fanatiques de ses vertus rangé même sur la ligne des saints, sans que personne eût réclamé, si ce nest peut-être les envieux de toute vertu par état, et les détracteurs de tout mérite par métier Si lauteur de lEssai sur la vie et les écrits de Sénèque a peu ménagé Jean-Jacques, sil y a de la véhémence dans son apostrophe, du moins on ny remarquera pas une présomption plus révoltante que la sévérité, plus insultante que linjure.
Non, censeurs, non, ce nest point la crainte dêtre maltraité dans lécrit posthume de Jean-Jacques qui ma fait parler. Je vous suis mal connu. Je savais par un des hommes les plus véridiques, M. Dusaulx, de lAcadémie des Inscriptions, et par dautres personnes à qui Rousseau navait pas dédaigné de lire ses Confessions, que jétais malheureusement épargné entre un grand nombre de personnes quil y déchirait. Cette fois je nétais que le vengeur dautrui.
Pour massurer de la sublime vertu de Jean-Jacques, on me renvoie à ses écrits; cest me renvoyer aux sermons dun prédicateur pour massurer de ses moeurs et de sa croyance. [ ]
65. [ ] je fais un très grand cas des ouvrages du citoyen de Genève. On mobjectera quil ny a peut-être pas une idée principale, folle ou sage, qui lui appartienne; que la préférence de létat sauvage sur létat civilisé nest quune vieille querelle réchauffée; quon avait fait cent fois avant lui lapologie de lignorance contre les progrès des sciences et des arts; quon retrouve partout la base et les détails de son Contrat social; quun homme dun peu de goût ne savisera jamais de comparer son Héloïse avec les romans de Richardson quil a pris pour modèle; que son Devin du village nest aujourdhui que de la très petite musique; que si lon avait un enfant à élever, on laisserait les idées fantasques dÉmile pour se conformer aux sages préceptes de Locke; [ ] Que ces observations soient fausses ou vraies, Jean-Jacques aura toujours entre les littérateurs le mérite des grands coloristes en peinture, dont les productions ne sont pas moins recherchées des amateurs, malgré les incorrections du dessin et les négligences du costume.
Jean-Jacques eût été chef de secte il y a deux cents ans; en tout temps démagogue dans sa patrie. Le séjour et la solitude des forêts lont perdu : on ne saméliore pas dans les bois avec le caractère quil y portait et le motif qui ly conduisait. Ce qui lui est arrivé, je lavais prédit.
66. [ ] Mais après avoir vécu vingt années parmi les philosophes, comment Jean-Jacques devint-il antiphilosophe?
Précisément comme il se fit catholique parmi les protestants, protestant parmi les catholiques, et quau milieu des catholiques et des protestants il professa le déisme et le socinianisme.
Comme il écrivait dans la même semaine deux lettres à Genève, par lune desquelles il exhortait ses concitoyens à la paix, et par lautre il soufflait dans leur esprit la vengeance et la révolte.
Comme il plaida la cause des Iroquois à Paris, et comme il eût plaidé la nôtre dans les forêts du Canada.
Comme il écrivit contre les spectacles, après avoir fait des comédies.
Comme il prétendit que nous navions point, que nous naurions jamais de musique, lorsque nous croyions en avoir une, et que nous en avions une, lorsquil était presque décidé que nous nen aurions jamais.
Comme il se déchaîna contre les lettres, quil avait cultivées toute sa vie.
Comme il calomnia lhomme quil estimait le plus, après avoir avoué son innocence, et comme il le rechercha après lavoir calomnié.
Comme en prêchant contre la licence des moeurs, il composa un roman licencieux.
Comme après avoir mis les jésuites à la tête des moines les plus dangereux, il fut sur le point de prendre leur défense, lorsque lautorité civile les eut bannis du royaume, et lautorité ecclésiastique retranchés du corps religieux.
Il me protestait un jour quil était chrétien : Je le croirais volontiers, lui répondis-je; vous êtes chrétien comme Jésus-Christ était juif. Que peu sen fallait quil ne crût à la résurrection. Vous y croyez comme Pilate lorsquil demandait si Jésus-Christ était mort.
Lorsque le programme de lacadémie de Dijon parut, il vint me consulter sur le parti quil prendrait. Le parti que vous prendrez, lui dis-je, cest celui que personne ne prendra. Vous avez raison, me répliqua-t-il.
Ce quil a écrit à M. de Malesherbes, il me la dit vingt fois : Je me sens le coeur ingrat; je hais les bienfaiteurs, parce que le bienfait exige de la reconnaissance, que la reconnaissance est un devoir, et que le devoir mest insupportable.
Mais pourquoi cette habitude de dix-sept ans dans la cellule dun moine quon méprise?
Demandez à un amant trompé la raison de son opiniâtre attachement pour une infidèle, et vous apprendrez le motif de lopiniâtre attachement dun homme de lettres pour un homme de lettres dun talent distingué.
Demandez à un bienfaiteur la raison de son attachement ou de ses regrets sur un ingrat, et vous apprendrez quentre tous les liens qui serrent les hommes, un des plus difficiles à rompre est celui du bienfait dont lamour-propre est flatté.
Mais est-il bien dattendre la mort de lingrat, du méchant, pour sexpliquer sur sa méchanceté?
Sans doute, lorsque sa méchanceté lui survit et que morto il serpente, non è morto il veleno. Sans doute, lorsque la plainte eût entraîné, de son vivant, des éclaircissements nuisibles à la réputation et au repos dun nombre de gens de bien.
Et quest-ce qui nous garantira ce que vous avancez, à présent que le vrai contradicteur ne subsiste plus?
Vingt, trente témoins honnêtes et non récusables, dont les voix se sont élevées au moment où elles ont pu se faire entendre sans fâcheuses conséquences, au moment où il fallait sopposer à la méchanceté la plus raffinée, si lon ne voulait pas en partager la noirceur.
67. Rousseau nest plus. Quoiquil eût accepté de la plupart dentre nous, pendant de longues années, tous les secours de la bienfaisance et tous les services de lamitié, et quaprès avoir reconnu et confessé mon innocence, il mait perfidement et lâchement insulté, je ne lai ni persécuté ni haï. Jestimais lécrivain, mais je nestimais pas lhomme, et le mépris est un sentiment froid qui ne pousse à aucun procédé violent. Tout mon ressentiment sest réduit à repousser les avances réitérées quil a faites pour se rapprocher de moi : la confiance ny était plus.
Je nen veux point à sa mémoire; mais si Jean-Jacques fut un homme de bien, on en pourrait conclure, et les méchants en ont conclu, quil avait été longtemps entouré de pervers. Lui-même, en plusieurs endroits de ses ouvrages, a suggéré cette conséquence à la malice de son lecteur; et plus il est devenu célèbre par son talent et laustérité prétendue de ses moeurs, plus il me semblait important de rompre le silence.
Ce nest point une satire que jécris, cest mon apologie, cest celle dun assez grand nombre de citoyens qui me sont chers; cest un devoir sacré que je remplis. Si je ne men suis pas acquitté plus tôt, si je nentre pas ici dans un détail de faits sans réplique, plusieurs dentre ses défenseurs connaissent mes raisons, les approuvent, et je les nommerais sans balancer, sil leur était permis de sexpliquer avec franchise sans tomber dans une criminelle indiscrétion. Mais Rousseau lui-même, dans un ouvrage posthume où il vient de se déclarer fou, orgueilleux, hypocrite et menteur, a levé un coin du voile : le temps achèvera, et justice sera faite du mort, lorsquon le pourra sans affliger les vivants. Pour moi, jai dit tout ce que je pouvais dire sans mexposer à des reproches, et je ny reviendrai plus.
64. Cest ici que jai dit dans la première édition de cet Essai : Si, par une bizarrerie qui nest pas sans exemple, il paraissait jamais un ouvrage où dhonnêtes gens fussent impitoyablement déchirés par un artificieux scélérat qui, pour donner quelque vraisemblance à ses injustes et cruelles imputations, se peindrait lui-même de couleurs odieuses, anticipez sur le moment, et demandez-vous à vous-même si un impudent, un Cardan qui savouerait coupable de mille méchancetés, serait un garant bien digne de foi; ce que la calomnie aurait dû lui coûter, et ce quun forfait de plus ou de moins ajouterait à la turpitude secrète dune vie cachée pendant plus de cinquante ans sous le masque le plus épais de lhypocrisie? Jetez loin de vous son infâme libelle, et craignez que, séduit par une éloquence perfide, et entraîné par les exclamations aussi puériles quinsensées de ses enthousiastes, vous ne finissiez par devenir ses complices. Détestez lingrat qui dit du mal de ses bienfaiteurs; détestez lhomme atroce qui ne balance pas à noircir ses anciens amis; détestez le lâche qui laisse sur sa tombe la révélation des secrets qui lui ont été confiés, ou quil a surpris de son vivant. Pour moi, je jure que mes yeux ne seraient jamais souillés de la lecture de son écrit; je proteste que je préférerais ses invectives à ses éloges. Mais ce monstre a-t-il jamais existé? Je ne le pense pas.
Ce paragraphe de mon ouvrage a fait un grand bruit; et jespère quon me pardonnera de quitter un moment mon sujet pour me livrer à une justification quon se croit en droit de me demander.
On a dit que ma sortie sadressait à Jean-Jacques Rousseau.
Ce Jean-Jacques a-t-il fait un ouvrage tel que celui que je désigne? A-t-il calomnié ses anciens amis? A-t-il décelé lingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs? A-t-il déposé sur sa tombe la révélation de secrets confiés ou surpris? Cette lâche et cruelle indiscrétion peut-elle semer le trouble dans des familles unies, et allumer de longues querelles entre des gens qui saiment? Je dirai, jécrirai sur son monument : Ce Jean-Jacques que vous voyez fut un pervers. Censeurs, jen appelle à vous-mêmes; interrogez ceux qui vous entourent; bons ou méchants, je nen récuse aucun.
Jean-Jacques na-t-il rien fait de pareil? Ce nest plus de lui que jai parlé.
Existe-t-il, a-t-il jamais existé un méchant assez artificieux pour donner de la consistance aux horreurs quil débite dautrui par les horreurs quil confesse de lui-même? Jai protesté que je nen croyais rien. Censeurs, à qui donc en voulez-vous? Sil y a quelquun à blâmer, cest vous; jai ébauché une tête hideuse, et vous avez écrit le nom du modèle au-dessous.
Ceux dentre les gens du monde qui jugent sans partialité ont dit : Les mémoires secrets dont il est question nexistent-ils pas? La querelle est finie. Existent-ils? Il faut convenir quil est fou, quil est atroce dimmoler, en mourant, ses amis, ses ennemis, pour servir de cortège à son ombre; de sacrifier la reconnaissance, la discrétion, la fidélité, la décence, la tranquillité domestique à la rage orgueilleuse de faire parler de soi dans lavenir; en un mot, de vouloir entraîner tout son siècle dans son tombeau, pour grossir sa poussière.
Ils ont ajouté : Ce morceau de lauteur sur Jean-Jacques, si cest à lui quil sadresse, est violent. Mais que penser dun homme qui laisse, après sa mort, des mémoires où certainement plusieurs personnes sont maltraitées, et qui y joint la précaution odieuse de nen permettre la publicité que quand il ny sera plus, lui pour être attaqué, celui quil attaque, pour se défendre? Que Jean-Jacques dédaigne tant quil lui plaira le jugement de la postérité, mais quil ne suppose pas ce mépris dans les autres. On veut laisser une mémoire honorée, on le veut pour les siens, pour ses amis, et même peut-être pour les indifférents. Jean-Jacques écrit bien; mais par son caractère ombrageux, il était sujet à voir mal; témoin sa haine contre M. dAlembert, contre Voltaire, et ses procédés avec milord Maréchal, M. Hume, M. Dusaulx, et une infinité dautres entre lesquels on pourrait citer lauteur de lEssai sur la vie et les écrits de Sénèque. Cest ainsi quil a perdu vingt respectables amis. Trop dhonnêtes gens auraient tort, sil avait eu raison Nous désirerions quon fixât notre opinion sur un homme que ses plus ardents défenseurs nabsoudraient de méchanceté quen laccusant de folie Que les Confessions de Jean-Jacques paraissent ou ne paraissent pas, lauteur nen aura pas employé un temps moins considérable de sa vie à composer de sang-froid un ouvrage diffamatoire que lhonnêteté dun dépositaire ou la honte tardive de lauteur aura lacéré; il nen aura pas moins appelé la malédiction du ciel sur le téméraire qui oserait le supprimer. Nous louerons son repentir, mais sa faute nen sera que plus évidente, et nen déposera quavec plus de force contre le caractère moral du libelliste Si lon eût imprimé, dans les papiers publics : Jean-Jacques, en mourant, a reconnu linjustice cruelle quil avait commise envers un ami qui lui écrivait : Et vous croyez en Dieu, et vous porterez ce crime à son tribunal. Si lon eût publié quen présence dun nombre de témoins, il avait mis en cendres ses indignes Confessions, ses ennemis se seraient tus, les admirateurs de son talent lauraient placé parmi les premiers écrivains de la nation, et les fanatiques de ses vertus rangé même sur la ligne des saints, sans que personne eût réclamé, si ce nest peut-être les envieux de toute vertu par état, et les détracteurs de tout mérite par métier Si lauteur de lEssai sur la vie et les écrits de Sénèque a peu ménagé Jean-Jacques, sil y a de la véhémence dans son apostrophe, du moins on ny remarquera pas une présomption plus révoltante que la sévérité, plus insultante que linjure.
Non, censeurs, non, ce nest point la crainte dêtre maltraité dans lécrit posthume de Jean-Jacques qui ma fait parler. Je vous suis mal connu. Je savais par un des hommes les plus véridiques, M. Dusaulx, de lAcadémie des Inscriptions, et par dautres personnes à qui Rousseau navait pas dédaigné de lire ses Confessions, que jétais malheureusement épargné entre un grand nombre de personnes quil y déchirait. Cette fois je nétais que le vengeur dautrui.
Pour massurer de la sublime vertu de Jean-Jacques, on me renvoie à ses écrits; cest me renvoyer aux sermons dun prédicateur pour massurer de ses moeurs et de sa croyance. [ ]
65. [ ] je fais un très grand cas des ouvrages du citoyen de Genève. On mobjectera quil ny a peut-être pas une idée principale, folle ou sage, qui lui appartienne; que la préférence de létat sauvage sur létat civilisé nest quune vieille querelle réchauffée; quon avait fait cent fois avant lui lapologie de lignorance contre les progrès des sciences et des arts; quon retrouve partout la base et les détails de son Contrat social; quun homme dun peu de goût ne savisera jamais de comparer son Héloïse avec les romans de Richardson quil a pris pour modèle; que son Devin du village nest aujourdhui que de la très petite musique; que si lon avait un enfant à élever, on laisserait les idées fantasques dÉmile pour se conformer aux sages préceptes de Locke; [ ] Que ces observations soient fausses ou vraies, Jean-Jacques aura toujours entre les littérateurs le mérite des grands coloristes en peinture, dont les productions ne sont pas moins recherchées des amateurs, malgré les incorrections du dessin et les négligences du costume.
Jean-Jacques eût été chef de secte il y a deux cents ans; en tout temps démagogue dans sa patrie. Le séjour et la solitude des forêts lont perdu : on ne saméliore pas dans les bois avec le caractère quil y portait et le motif qui ly conduisait. Ce qui lui est arrivé, je lavais prédit.
66. [ ] Mais après avoir vécu vingt années parmi les philosophes, comment Jean-Jacques devint-il antiphilosophe?
Précisément comme il se fit catholique parmi les protestants, protestant parmi les catholiques, et quau milieu des catholiques et des protestants il professa le déisme et le socinianisme.
Comme il écrivait dans la même semaine deux lettres à Genève, par lune desquelles il exhortait ses concitoyens à la paix, et par lautre il soufflait dans leur esprit la vengeance et la révolte.
Comme il plaida la cause des Iroquois à Paris, et comme il eût plaidé la nôtre dans les forêts du Canada.
Comme il écrivit contre les spectacles, après avoir fait des comédies.
Comme il prétendit que nous navions point, que nous naurions jamais de musique, lorsque nous croyions en avoir une, et que nous en avions une, lorsquil était presque décidé que nous nen aurions jamais.
Comme il se déchaîna contre les lettres, quil avait cultivées toute sa vie.
Comme il calomnia lhomme quil estimait le plus, après avoir avoué son innocence, et comme il le rechercha après lavoir calomnié.
Comme en prêchant contre la licence des moeurs, il composa un roman licencieux.
Comme après avoir mis les jésuites à la tête des moines les plus dangereux, il fut sur le point de prendre leur défense, lorsque lautorité civile les eut bannis du royaume, et lautorité ecclésiastique retranchés du corps religieux.
Il me protestait un jour quil était chrétien : Je le croirais volontiers, lui répondis-je; vous êtes chrétien comme Jésus-Christ était juif. Que peu sen fallait quil ne crût à la résurrection. Vous y croyez comme Pilate lorsquil demandait si Jésus-Christ était mort.
Lorsque le programme de lacadémie de Dijon parut, il vint me consulter sur le parti quil prendrait. Le parti que vous prendrez, lui dis-je, cest celui que personne ne prendra. Vous avez raison, me répliqua-t-il.
Ce quil a écrit à M. de Malesherbes, il me la dit vingt fois : Je me sens le coeur ingrat; je hais les bienfaiteurs, parce que le bienfait exige de la reconnaissance, que la reconnaissance est un devoir, et que le devoir mest insupportable.
Mais pourquoi cette habitude de dix-sept ans dans la cellule dun moine quon méprise?
Demandez à un amant trompé la raison de son opiniâtre attachement pour une infidèle, et vous apprendrez le motif de lopiniâtre attachement dun homme de lettres pour un homme de lettres dun talent distingué.
Demandez à un bienfaiteur la raison de son attachement ou de ses regrets sur un ingrat, et vous apprendrez quentre tous les liens qui serrent les hommes, un des plus difficiles à rompre est celui du bienfait dont lamour-propre est flatté.
Mais est-il bien dattendre la mort de lingrat, du méchant, pour sexpliquer sur sa méchanceté?
Sans doute, lorsque sa méchanceté lui survit et que morto il serpente, non è morto il veleno. Sans doute, lorsque la plainte eût entraîné, de son vivant, des éclaircissements nuisibles à la réputation et au repos dun nombre de gens de bien.
Et quest-ce qui nous garantira ce que vous avancez, à présent que le vrai contradicteur ne subsiste plus?
Vingt, trente témoins honnêtes et non récusables, dont les voix se sont élevées au moment où elles ont pu se faire entendre sans fâcheuses conséquences, au moment où il fallait sopposer à la méchanceté la plus raffinée, si lon ne voulait pas en partager la noirceur.
67. Rousseau nest plus. Quoiquil eût accepté de la plupart dentre nous, pendant de longues années, tous les secours de la bienfaisance et tous les services de lamitié, et quaprès avoir reconnu et confessé mon innocence, il mait perfidement et lâchement insulté, je ne lai ni persécuté ni haï. Jestimais lécrivain, mais je nestimais pas lhomme, et le mépris est un sentiment froid qui ne pousse à aucun procédé violent. Tout mon ressentiment sest réduit à repousser les avances réitérées quil a faites pour se rapprocher de moi : la confiance ny était plus.
Je nen veux point à sa mémoire; mais si Jean-Jacques fut un homme de bien, on en pourrait conclure, et les méchants en ont conclu, quil avait été longtemps entouré de pervers. Lui-même, en plusieurs endroits de ses ouvrages, a suggéré cette conséquence à la malice de son lecteur; et plus il est devenu célèbre par son talent et laustérité prétendue de ses moeurs, plus il me semblait important de rompre le silence.
Ce nest point une satire que jécris, cest mon apologie, cest celle dun assez grand nombre de citoyens qui me sont chers; cest un devoir sacré que je remplis. Si je ne men suis pas acquitté plus tôt, si je nentre pas ici dans un détail de faits sans réplique, plusieurs dentre ses défenseurs connaissent mes raisons, les approuvent, et je les nommerais sans balancer, sil leur était permis de sexpliquer avec franchise sans tomber dans une criminelle indiscrétion. Mais Rousseau lui-même, dans un ouvrage posthume où il vient de se déclarer fou, orgueilleux, hypocrite et menteur, a levé un coin du voile : le temps achèvera, et justice sera faite du mort, lorsquon le pourra sans affliger les vivants. Pour moi, jai dit tout ce que je pouvais dire sans mexposer à des reproches, et je ny reviendrai plus.
Publicité