Les vieux copains : Diderot taille un linceul à Rousseau

Publié le par Ab'alone

[Rousseau vient de mourir, et Diderot lui consacre une digression… ex-amicale, dans son "Essai sur les règnes de Claude et de Néron". Belle oraison funèbre dont vous excuserez, j'espère, les longueurs, en songeant que s'il n'eût tenu qu'à lui, Diderot eût épargné la lecture des Confessions à des milliers de lycéens.]
64. C’est ici que j’ai dit dans la première édition de cet Essai : “Si, par une bizarrerie qui n’est pas sans exemple, il paraissait jamais un ouvrage où d’honnêtes gens fussent impitoyablement déchirés par un artificieux scélérat qui, pour donner quelque vraisemblance à ses injustes et cruelles imputations, se peindrait lui-même de couleurs odieuses, anticipez sur le moment, et demandez-vous à vous-même si un impudent, un Cardan qui s’avouerait coupable de mille méchancetés, serait un garant bien digne de foi; ce que la calomnie aurait dû lui coûter, et ce qu’un forfait de plus ou de moins ajouterait à la turpitude secrète d’une vie cachée pendant plus de cinquante ans sous le masque le plus épais de l’hypocrisie? Jetez loin de vous son infâme libelle, et craignez que, séduit par une éloquence perfide, et entraîné par les exclamations aussi puériles qu’insensées de ses enthousiastes, vous ne finissiez par devenir ses complices. Détestez l’ingrat qui dit du mal de ses bienfaiteurs; détestez l’homme atroce qui ne balance pas à noircir ses anciens amis; détestez le lâche qui laisse sur sa tombe la révélation des secrets qui lui ont été confiés, ou qu’il a surpris de son vivant. Pour moi, je jure que mes yeux ne seraient jamais souillés de la lecture de son écrit; je proteste que je préférerais ses invectives à ses éloges. Mais ce monstre a-t-il jamais existé? Je ne le pense pas.”
Ce paragraphe de mon ouvrage a fait un grand bruit; et j’espère qu’on me pardonnera de quitter un moment mon sujet pour me livrer à une justification qu’on se croit en droit de me demander.
“On a dit que ma sortie s’adressait à Jean-Jacques Rousseau.”
Ce Jean-Jacques a-t-il fait un ouvrage tel que celui que je désigne? A-t-il calomnié ses anciens amis? A-t-il décelé l’ingratitude la plus noire envers ses bienfaiteurs? A-t-il déposé sur sa tombe la révélation de secrets confiés ou surpris? Cette lâche et cruelle indiscrétion peut-elle semer le trouble dans des familles unies, et allumer de longues querelles entre des gens qui s’aiment? Je dirai, j’écrirai sur son monument : Ce Jean-Jacques que vous voyez fut un pervers. Censeurs, j’en appelle à vous-mêmes; interrogez ceux qui vous entourent; bons ou méchants, je n’en récuse aucun.
Jean-Jacques n’a-t-il rien fait de pareil? Ce n’est plus de lui que j’ai parlé.
Existe-t-il, a-t-il jamais existé un méchant assez artificieux pour donner de la consistance aux horreurs qu’il débite d’autrui par les horreurs qu’il confesse de lui-même? J’ai protesté que je n’en croyais rien. Censeurs, à qui donc en voulez-vous? S’il y a quelqu’un à blâmer, c’est vous; j’ai ébauché une tête hideuse, et vous avez écrit le nom du modèle au-dessous.
Ceux d’entre les gens du monde qui jugent sans partialité ont dit : Les mémoires secrets dont il est question n’existent-ils pas? La querelle est finie. Existent-ils? Il faut convenir qu’il est fou, qu’il est atroce d’immoler, en mourant, ses amis, ses ennemis, pour servir de cortège à son ombre; de sacrifier la reconnaissance, la discrétion, la fidélité, la décence, la tranquillité domestique à la rage orgueilleuse de faire parler de soi dans l’avenir; en un mot, de vouloir entraîner tout son siècle dans son tombeau, pour grossir sa poussière.
Ils ont ajouté : Ce morceau de l’auteur sur Jean-Jacques, si c’est à lui qu’il s’adresse, est violent. Mais que penser d’un homme qui laisse, après sa mort, des mémoires où certainement plusieurs personnes sont maltraitées, et qui y joint la précaution odieuse de n’en permettre la publicité que quand il n’y sera plus, lui pour être attaqué, celui qu’il attaque, pour se défendre? Que Jean-Jacques dédaigne tant qu’il lui plaira le jugement de la postérité, mais qu’il ne suppose pas ce mépris dans les autres. On veut laisser une mémoire honorée, on le veut pour les siens, pour ses amis, et même peut-être pour les indifférents. Jean-Jacques écrit bien; mais par son caractère ombrageux, il était sujet à voir mal; témoin sa haine contre M. d’Alembert, contre Voltaire, et ses procédés avec milord Maréchal, M. Hume, M. Dusaulx, et une infinité d’autres entre lesquels on pourrait citer l’auteur de l’Essai sur la vie et les écrits de Sénèque. C’est ainsi qu’il a perdu vingt respectables amis. Trop d’honnêtes gens auraient tort, s’il avait eu raison… Nous désirerions qu’on fixât notre opinion sur un homme que ses plus ardents défenseurs n’absoudraient de méchanceté qu’en l’accusant de folie… Que les Confessions de Jean-Jacques paraissent ou ne paraissent pas, l’auteur n’en aura pas employé un temps moins considérable de sa vie à composer de sang-froid un ouvrage diffamatoire que l’honnêteté d’un dépositaire ou la honte tardive de l’auteur aura lacéré; il n’en aura pas moins appelé la malédiction du ciel sur le téméraire qui oserait le supprimer. Nous louerons son repentir, mais sa faute n’en sera que plus évidente, et n’en déposera qu’avec plus de force contre le caractère moral du libelliste… Si l’on eût imprimé, dans les papiers publics : Jean-Jacques, en mourant, a reconnu l’injustice cruelle qu’il avait commise envers un ami qui lui écrivait : “Et vous croyez en Dieu, et vous porterez ce crime à son tribunal”. Si l’on eût publié qu’en présence d’un nombre de témoins, il avait mis en cendres ses indignes Confessions, ses ennemis se seraient tus, les admirateurs de son talent l’auraient placé parmi les premiers écrivains de la nation, et les fanatiques de ses vertus rangé même sur la ligne des saints, sans que personne eût réclamé, si ce n’est peut-être les envieux de toute vertu par état, et les détracteurs de tout mérite par métier… Si l’auteur de l’Essai sur la vie et les écrits de Sénèque a peu ménagé Jean-Jacques, s’il y a de la véhémence dans son apostrophe, du moins on n’y remarquera pas une présomption plus révoltante que la sévérité, plus insultante que l’injure.
Non, censeurs, non, ce n’est point la crainte d’être maltraité dans l’écrit posthume de Jean-Jacques qui m’a fait parler. Je vous suis mal connu. Je savais par un des hommes les plus véridiques, M. Dusaulx, de l’Académie des Inscriptions, et par d’autres personnes à qui Rousseau n’avait pas dédaigné de lire ses Confessions, que j’étais malheureusement épargné entre un grand nombre de personnes qu’il y déchirait. Cette fois je n’étais que le vengeur d’autrui.
Pour m’assurer de la sublime vertu de Jean-Jacques, on me renvoie à ses écrits; c’est me renvoyer aux sermons d’un prédicateur pour m’assurer de ses moeurs et de sa croyance. […]
65. […] je fais un très grand cas des ouvrages du citoyen de Genève. On m’objectera qu’il n’y a peut-être pas une idée principale, folle ou sage, qui lui appartienne; que la préférence de l’état sauvage sur l’état civilisé n’est qu’une vieille querelle réchauffée; qu’on avait fait cent fois avant lui l’apologie de l’ignorance contre les progrès des sciences et des arts; qu’on retrouve partout la base et les détails de son Contrat social; qu’un homme d’un peu de goût ne s’avisera jamais de comparer son Héloïse avec les romans de Richardson qu’il a pris pour modèle; que son Devin du village n’est aujourd’hui que de la très petite musique; que si l’on avait un enfant à élever, on laisserait les idées fantasques d’Émile pour se conformer aux sages préceptes de Locke; […] Que ces observations soient fausses ou vraies, Jean-Jacques aura toujours entre les littérateurs le mérite des grands coloristes en peinture, dont les productions ne sont pas moins recherchées des amateurs, malgré les incorrections du dessin et les négligences du costume.
Jean-Jacques eût été chef de secte il y a deux cents ans; en tout temps démagogue dans sa patrie. Le séjour et la solitude des forêts l’ont perdu : on ne s’améliore pas dans les bois avec le caractère qu’il y portait et le motif qui l’y conduisait. Ce qui lui est arrivé, je l’avais prédit.
66. […] “Mais après avoir vécu vingt années parmi les philosophes, comment Jean-Jacques devint-il antiphilosophe?”
Précisément comme il se fit catholique parmi les protestants, protestant parmi les catholiques, et qu’au milieu des catholiques et des protestants il professa le déisme et le socinianisme.
Comme il écrivait dans la même semaine deux lettres à Genève, par l’une desquelles il exhortait ses concitoyens à la paix, et par l’autre il soufflait dans leur esprit la vengeance et la révolte.
Comme il plaida la cause des Iroquois à Paris, et comme il eût plaidé la nôtre dans les forêts du Canada.
Comme il écrivit contre les spectacles, après avoir fait des comédies.
Comme il prétendit que nous n’avions point, que nous n’aurions jamais de musique, lorsque nous croyions en avoir une, et que nous en avions une, lorsqu’il était presque décidé que nous n’en aurions jamais.
Comme il se déchaîna contre les lettres, qu’il avait cultivées toute sa vie.
Comme il calomnia l’homme qu’il estimait le plus, après avoir avoué son innocence, et comme il le rechercha après l’avoir calomnié.
Comme en prêchant contre la licence des moeurs, il composa un roman licencieux.
Comme après avoir mis les jésuites à la tête des moines les plus dangereux, il fut sur le point de prendre leur défense, lorsque l’autorité civile les eut bannis du royaume, et l’autorité ecclésiastique retranchés du corps religieux.
Il me protestait un jour qu’il était chrétien : “Je le croirais volontiers, lui répondis-je; vous êtes chrétien comme Jésus-Christ était juif.” – Que peu s’en fallait qu’il ne crût à la résurrection. –”Vous y croyez comme Pilate lorsqu’il demandait si Jésus-Christ était mort.”
Lorsque le programme de l’académie de Dijon parut, il vint me consulter sur le parti qu’il prendrait. “Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c’est celui que personne ne prendra. – Vous avez raison”, me répliqua-t-il.
Ce qu’il a écrit à M. de Malesherbes, il me l’a dit vingt fois : “Je me sens le coeur ingrat; je hais les bienfaiteurs, parce que le bienfait exige de la reconnaissance, que la reconnaissance est un devoir, et que le devoir m’est insupportable.”
“Mais pourquoi cette habitude de dix-sept ans dans la cellule d’un moine qu’on méprise?”
Demandez à un amant trompé la raison de son opiniâtre attachement pour une infidèle, et vous apprendrez le motif de l’opiniâtre attachement d’un homme de lettres pour un homme de lettres d’un talent distingué.
Demandez à un bienfaiteur la raison de son attachement ou de ses regrets sur un ingrat, et vous apprendrez qu’entre tous les liens qui serrent les hommes, un des plus difficiles à rompre est celui du bienfait dont l’amour-propre est flatté.
“Mais est-il bien d’attendre la mort de l’ingrat, du méchant, pour s’expliquer sur sa méchanceté?”
Sans doute, lorsque sa méchanceté lui survit et que morto il serpente, non è morto il veleno. Sans doute, lorsque la plainte eût entraîné, de son vivant, des éclaircissements nuisibles à la réputation et au repos d’un nombre de gens de bien.
“Et qu’est-ce qui nous garantira ce que vous avancez, à présent que le vrai contradicteur ne subsiste plus?”
Vingt, trente témoins honnêtes et non récusables, dont les voix se sont élevées au moment où elles ont pu se faire entendre sans fâcheuses conséquences, au moment où il fallait s’opposer à la méchanceté la plus raffinée, si l’on ne voulait pas en partager la noirceur.
67. Rousseau n’est plus. Quoiqu’il eût accepté de la plupart d’entre nous, pendant de longues années, tous les secours de la bienfaisance et tous les services de l’amitié, et qu’après avoir reconnu et confessé mon innocence, il m’ait perfidement et lâchement insulté, je ne l’ai ni persécuté ni haï. J’estimais l’écrivain, mais je n’estimais pas l’homme, et le mépris est un sentiment froid qui ne pousse à aucun procédé violent. Tout mon ressentiment s’est réduit à repousser les avances réitérées qu’il a faites pour se rapprocher de moi : la confiance n’y était plus.
Je n’en veux point à sa mémoire; mais si Jean-Jacques fut un homme de bien, on en pourrait conclure, et les méchants en ont conclu, qu’il avait été longtemps entouré de pervers. Lui-même, en plusieurs endroits de ses ouvrages, a suggéré cette conséquence à la malice de son lecteur; et plus il est devenu célèbre par son talent et l’austérité prétendue de ses moeurs, plus il me semblait important de rompre le silence.
Ce n’est point une satire que j’écris, c’est mon apologie, c’est celle d’un assez grand nombre de citoyens qui me sont chers; c’est un devoir sacré que je remplis. Si je ne m’en suis pas acquitté plus tôt, si je n’entre pas ici dans un détail de faits sans réplique, plusieurs d’entre ses défenseurs connaissent mes raisons, les approuvent, et je les nommerais sans balancer, s’il leur était permis de s’expliquer avec franchise sans tomber dans une criminelle indiscrétion. Mais Rousseau lui-même, dans un ouvrage posthume où il vient de se déclarer fou, orgueilleux, hypocrite et menteur, a levé un coin du voile : le temps achèvera, et justice sera faite du mort, lorsqu’on le pourra sans affliger les vivants. Pour moi, j’ai dit tout ce que je pouvais dire sans m’exposer à des reproches, et je n’y reviendrai plus.
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