Peur de l'échec, ou peur du succès?

Publié le par Ab'alone

"La nuit du cas Trou", mon premier décombre achevé, se présente comme une série de treize portraits psys inconciliables d'un étudiant en lettres qui ressemble à s'y méprendre à ce qu'était l'auteur il y a XXV ans, à ceci près que le personnage s'est rendu intéressant en abattant à coups de hache une dizaine de profs de fac dans une salle de délibération, exploit dont le soussigné s'est contenté de rêver, et qui probablement était hors de sa portée : faiblesse constitutive du bouquin, puisqu'il prétendrait peindre, en somme, un inhibé qui a agi. Quant aux défauts de la microstructure, il vous est loisible (un peu de courage! Ce n'est pas très long!) d'en constater quelques-uns dans le passage ci-dessous, intitulé "Hyperculpabilité" et extrait de la conclusion des "Entretiens avec PET" (Pierre-Émile Trou) : ai-je progressé depuis? Pas sûr… Il n'est pas dans mes intentions d'utiliser Diarrhy pour vidanger mes fonds de tiroirs, ou de cercueils, mais vous pensez bien aussi que lorsque j'aborde des sujets qui me tiennent à cœur il serait surprenant que je n'en eusse pas traité déjà dans les milliers de pages qui précèdent : je m'engage à vous en épargner la plupart, en dépit de la gêne que m'occasionnent les resucées, mais peut-être n'est-il pas inutile à l'occasion de constater pièces en mains enlisement et stagnation. Si j'élimine l'hypothèse "Dieu", en effet, et même si je la garde là, dans son petit réduit sans fenêtre, il semble patent qu'en un quart de siècle de cogitations je n'ai pas avancé d'un iota dans l'élucidation de l'échec, et notamment de celui, irrémédiable, qui résulte de l'évitement de l'action.
Faisons simple et universel : une fille vous plaît, Messieurs, un mec, Mesdames et Mesdemoiselles; un autre mâle, ô gays, une autre nana, chères gomorrhéennes… Pourquoi pas lui proposer la botte? Par crainte du râteau, telle est la réponse ordinaire, et qui s'applique, mutatis mutandis, aux candidatures qu'on ne présente pas, aux examens et concours auxquels on oublie de s'inscrire, aux objections et commentaires qu'on n'ose pas faire, bref à toute forme d'inhibition. Pourquoi ne pas "tenter le coup", puisqu'il n'existe pas d'autre méthode connue pour réussir? En dernière analyse, par déférence, par soumission à l'opinion d'autrui. Tant que je n'ai rien essayé et rien demandé, je puis me replier sur une haute opinion de moi-même et un fantasmatique mépris de ce que je ne possède pas. Si je demande et n'obtiens pas, il y a au moins quelqu'un qui m'aura jugé indigne d'obtenir, et ce quelqu'un-là, précisément, je me mettais entre ses mains, je le bombardais juge, en lui adressant ma demande. Tant que sa rhapsodie ne sort pas des cartons, le psychotique lambda (et je ne connais personne qui n'ait son lopin de folie) peut se gargariser dans son coin d'avoir pondu le plus bel étron de tous les temps. Dès lors qu'il l'a envoyé à Gallimerde ou au concours de Saint Paumé en Tardenois, et s'en est vu rebuté, il lui va falloir se livrer à de difficiles manœuvres d'arrière-garde pour disqualifier le juge qu'il avait élu. Il se peut que Choupinette soit une conne; mais mon ego n'en prend pas moins sa baffe si elle refuse de partir avec mézigue à Bora-Bora, et préfère le plateau de Millevaches avec Gédéon. Dans cette optique, l'inhibé, l'effacé, le timide, c'est simplement un orgueilleux qui s'abstient autant que possible de soumettre à l'épreuve des faits et de l'opinion d'autrui le beau portrait de lui-même qu'il a accroché dans son cabinet secret : qui, délibérément, lâche la proie non pas même pour l'ombre, mais pour l'hallucination.
Pas bien grave, à mon avis : la vie se charge de nous éduquer, à force de nous claquer le museau. Elle nous apprend qu'il n'y a pas que des premiers, que nous n'avons pas réponse à tout, et que notre bras n'est pas exactement aussi invincible que celui des cow-boys et samouraï-télé. Et même si l'on se claquemure, comme bien des, comme beaucoup trop, comme presque tous, dans une supériorité illusoire, du moins n'oublie-t-on pas, au fond, que le bonheur est là, à portée, et qu'au moins pour un temps il suffirait que Choupinette fît les premiers pas, ou de préférence TOUS les pas…
Seulement j'ai comme un soupçon que ce modèle simplet ne s'applique pas à tout le monde, et que certains craignent non pas l'échec, mais le succès. Voyez Rousseau avec sa courtisane vénitienne : "au moment que j'étais prêt à me pâmer sur une gorge qui semblait pour la première fois souffrir la bouche et la main d'un homme, je m'aperçus qu'elle avait un téton borgne. […] je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l'image, je ne tenais dans mes bras qu'une espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes et de l'amour." Il "pousse la stupidité" jusqu'à lui en parler, et s'attire la fameuse réplique : "Zanetto, lascia le donne, e studia la matematica." Naturellement, dès le lendemain, il tentera de revoir Zulietta, et saura la reconnaître délicieuse… quand il l'aura perdue. Cent, mille exemples, de ces tarés (mille excuses, Zanetto) pour qui il semblerait que l'obtention même soit viciée, le bonheur associé à une angoisse insoutenable : il leur faut donc le détruire, soit en fait, soit en mots.
Et si j'avais peur non du non de Choupinette, mais de son oui? Si l'enfance m'avait instillé définitivement l'équation bonheur = faute? et que le droit de vivre ne se conserve qu'au prix de l'insatisfaction? Ce type d'être me semble mal barré sur la mer de la vie, inguérissable, ligoté dans ce que les psys appellent, je crois, "double bind" (du type : "je t'ordonne de désobéir") et qui ne peut se résoudre que dans la folie.
Le succès pourri EN SOI : est-ce que ça existe, seulement? Il faut y regarder de près, car bien des cas, ce me semble, se ramènent au modèle précédent : on fuit la réussite parce qu'on sait au fond, ou croit savoir, ne pas la mériter, et ce qu'on craint, c'est que les feux de la rampe ne mettent en lumière nos insuffisances, qui s'accommodaient mieux de la pénombre. Qu'un bègue se sente mal d'être proposé pour la députation, ou un écrit-merde pour le Goncourt, on peut célébrer chez eux une lucidité inhabituelle, ils ne sortent pas pour autant du schème peur-de-l'échec. En revanche, voir en moche, dès qu'on l'obtient, ce qu'on croyait désirer… mais tout le monde n'en est-il pas là, peu ou prou? Un examen approfondi s'impose.
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Publié dans Psy de comptoir

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M
trés bon article mais nous les profs on est....!....mais bon passons je suis du génie civil....option peinture et d'écoration...je suis nouveau sur OB...cool ton blog...je reviendrai...à plus
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