La culpabilité : un crochet par Rousseau

Publié le par Ab'alone

Jean-Jacques Rousseau naît le 28 juin 1712; sa mère meurt le 7 juillet, vraisemblablement des suites de ses couches. “Je coûtai la vie à ma mère.” À l'en croire, son père l'aurait amèrement regrettée : “Quand il me disait : “Jean-Jacques, parlons de ta mère”, je lui disais : “Hé bien! mon père, nous allons donc pleurer”. Pourtant Isaac Rousseau, “homme de plaisir”, n'est pas resté inconsolable, puisqu'il “est mort dans les bras d’une seconde femme”, et ne semble avoir guère éprouvé de scrupule à se séparer de son fils en quittant Genève. N'importe! Le mal est fait. Inutile de préciser, j'espère, que le bébé n'y est pour rien : la culpabilité vient avant la faute. Isaac Rousseau, à son insu sans doute, a persuadé Jean-Jacques qu'il avait tué sa mère, et endeuillé la vie de son père. Dès lors, c'est mon hypothèse (et peut-être celle de René Laforgue, mais on m'a volé le bouquin), l'angoisse est à son poste, et ne cédera la place qu'au malheur.
Cette culpabilité, peut-être est-il un peu trop facile de la suivre à la trace, et de la relever à toute occasion : c'est faire de Jean-Jacques, où de l'enfance qui pèse sur lui, l'artisan unique de son destin, alors qu'il faut tout de même compter avec les autres : s'il n'y a pas eu de "complot" en forme contre lui (surtout un complot incluant les invalides à qui on "passe le mot", et qui cessent de le saluer du jour au lendemain) il est indéniable qu'il avait des adversaires, voire des ennemis, qu'ils s'entendaient entre eux, et que certains, Voltaire entre autres, auraient vu couler son sang avec joie, à condition de n'en pas souiller leurs propres mains.
D'autre part, les idées de Rousseau dérangeaient aussi bien le camp des "philosophes" que celui de la réaction : prétendre qu'il les avait choisies pour cela, pour "se distinguer", et se mettre au ban de la société, ce serait faire l'éloge indirect et inconditionnel de tous les conformismes. Diderot vieillissant et enragé contre son ex-ami n'hésite pas à couvrir de merde son cadavre à peine froid, et à soutenir qu'il a joué un rôle sa vie durant – rôle que Diderot soi-même aurait contribué à lui suggérer : “il vint me consulter sur le parti qu’il prendrait. “Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c’est celui que personne ne prendra. – Vous avez raison.” À mettre en contrepoint de "l'illumination de Vincennes", mais sans oublier que ce témoignage est tardif et pour le moins partial. Quoi qu'il en soit, si vous n'êtes pas d'accord avec l'Émile ou le Contrat social, discutez-en les thèses : rien de plus grotesque que l'objection : "L'auteur ne le pensait même pas, il écrivait ça rien que pour se faire remarquer."
Ceci étant, on est quand même troublé par la capacité de J.J. à changer les amis en ennemis et à écarter le succès quand il vient à poindre. Le 24 octobre 1752, son opéra comique "Le devin du village" est représenté devant la cour, à Fontainebleau, et fort apprécié. Louis XV chantonne l'air de Colette "avec la voix la plus fausse de son royaume". “M. le duc d'Aumont me fit dire de me trouver au château […] et qu’il me présenterait au Roi. […] on croyait qu’il s’agissait d’une pension.” Rousseau allègue ses ennuis de santé, et rentre à Paris, “généralement blâmé”. “Je perdais, il est vrai, la pension […] mais je m’exemptais aussi du joug qu’elle m’eût imposé.” Un joug que tous les autres trouvaient léger, en ce temps-là; et n'était-il pas naturel de vivre de sa production? Le scandale, POUR NOUS, n'est-il pas de voir un des deux écrivains les plus importants et les plus lus du XVIIIème siècle réduit à vivre de charité ou de copie de musique? Passons, et de grâce passons aussi sur les fameux marmots mis aux Enfants-Trouvés : quand on a l'Émile dans la cervelle, c'est plus qu'un droit, c'est un DEVOIR, de ne pas dilapider sa vie à torcher des mômes de chair et d'os.
Rupture avec Grimm, avec Mme d'Épinay, avec Diderot, Saint-Lambert… Établir la liste de ceux avec qui il ne rompt pas économiserait du papier. Le 17 juin 1760, c'est la fameuse lettre à Voltaire: “Je ne vous aime point, Monsieur. Vous m'avez fait des maux sans nombre […] c’est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable”… Pas impossible; mais la déclaration de guerre est bizarre, venant ainsi sans préavis; elle est surtout suicidaire, attendu les forces en présence.
Le 13 janvier 1766, chassé de partout, il arrive à Londres, sur l’invitation du philosophe Hume… avec lequel il se brouille le 10 juillet. Et jusqu'à sa mort, douze ans plus tard, on peut observer ce paradoxe d'un homme admiré jusqu'à l'adulation par son lectorat, d'un précurseur politique et littéraire, portail de la révolution française et du romantisme, et qui vit dans un isolement grandissant, suspectant tous ses visiteurs d'être affiliés au "complot" tramé contre lui.
S'il écrit ses "Confessions", c'est d'abord pour se défendre – et attaquer ses détracteurs. Mais un ouvrage apologétique aurait sombré, si "éloquent" fût-il. Si les Confessions ont rejoint les Essais de Montaigne sur le court rayon des œuvres increvables, c'est que Rousseau y règle D'ABORD ses comptes avec lui-même, qu'il essaie plume en main de se voir TEL QUEL, crimes, vices, bassesses et ridicules inclus – mais en avouant de préférence des fautes de jeunesse ignorées de tous, peut-être pour mieux se disculper de ce dont on l'accuse, ingratitude, abandon de ses enfants, et ce qu'on n'appelait pas encore paranoïa.
Bien sûr, je simplifie scandaleusement, un blog n'est pas un cours. Mais il me semble qu'on distingue à merveille chez notre homme les trois "traitements" de la culpabilité :
1. “DE QUOI suis-je coupable?” Auto-examen, introspection, quête sans fin de la "tache secrète", et de la transparence. Désir d’être vu, totalement, pour être rédimé, par Dieu, par le public, ou par un seul ami. Mais crainte concomitante du jugement d’autrui, goût de la solitude, choix d'une compagne stupide, donc de tout repos.
2. “Je n’ai rien fait, c’est vous!” REJET de la culpabilité sur les autres, interprétation poussée jusqu’au délire, complot dans son ménage, chez ses amis, à la limite universel. Refus de toute ingérence, de toute autorité. Agressivité inconsciente : Rousseau proteste toujours qu’il ne fait que riposter. Le malheur, c'est que le parano est comme armé d'une baguette magique, et fait des paranos autour de lui : la haine qu'il dénonce, il la suscite, et après il a beau jeu de s'exclamer : "Vous voyez bien!"
3. Acceptation de la culpabilité –> Autopunition.
– Aveu public de fautes secrètes. Remords torturants, à l'en croire ("Ce souvenir cruel me trouble quelquefois, et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime, comme s’il n’était commis que d’hier").
– Masochisme physique : goût de la fessée, contracté dès l'enfance, et de l'exhibitionnisme, qui lui est expressément lié : s'il montre ses fesses aux passantes, c'est dans l'espoir d'une correction. D'autre part, la maladie urinaire, qui l'a contraint la moitié de sa vie à endurer de douloureuses sondes, semble psychosomatique, voire imaginaire : rien n'est décelé à l'autopsie.
– Inhibition, qui du reste peut être interprétée de deux manières contradictoires : peur de l’échec, de prendre le risque de la faute, ou peur du bonheur interdit? Les Confessions sont pleines d'aventures avortées; mais de toute sa vie Rousseau n'a couché qu'avec cinq ou six femmes, putains comprises. Mme de Warens lui a mis le marché en main, et Mme de Larnage a dû quasiment le violer; cette aventure-là ferait pencher pour la première hypothèse : dès lors que la dame a fait non les premiers, mais TOUS les pas, “je m’enivrai des plus douces voluptés. Je les goûtai pures, vives, sans aucun mélange de peine.” Mais la responsabilité incombe alors à sa partenaire, et d’autre part ne serait-ce pas là une caution offerte à la raison? Pour éviter de s’arrêter chez la belle au retour, et de renouveler ces “douces voluptés”, il se paie d’arguments discutables, et il semble avoir eu le génie de douter des avances les plus claires, et en général d’empoisonner son bonheur. Bien significative à cet égard la scène avec Zulietta, évoquée hier : “Cet objet dont je dispose est le chef d’oeuvre de la nature; l’esprit, le corps, tout en est parfait; […] IL Y A LÀ QUELQUE CHOSE D’INCONCEVABLE. [C'est moi qui souligne.] Ou mon coeur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d’une indigne salope, ou il FAUT [idem] que quelque défaut secret que j’ignore détruise l’effet de ses charmes”… Et ce défaut, il va réussir à le trouver! Ruinant ainsi un bonheur assuré, PAYÉ, auquel on dirait qu’il n’a PAS DROIT.
Le refus d’agir peut être poussé jusqu’à la recherche de l’échec, par exemple quand il quitte une carrière assurée chez les Gouvon pour vadrouiller avec un chenapan, ou, voir plus haut, prend la fuite devant une pension. Mais l'action, elle, confine parfois à la folie : à Lausanne, il se donne pour maître de musique sans savoir une note, et a la constance de diriger jusqu'au bout une cacophonie de son estoc… si ce n'est un menuet, à la fin, qu'il a pompé, que tout le monde sait par cœur, et dont on lui fait ironiquement compliment! "Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux, et auraient bien voulu fermer les oreilles; mais il n’y avait pas moyen." Texte hilarant s'il en fut, à mettre entre les mains de ceux pour qui Rousseau n'est qu'un geignard. Mais l'expérience qu'il relate relève de l'urgence psychiatrique, et ne paraît s'expliquer que par la volupté à siroter le ridicule jusqu'à la lie… par l'autopunition.
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Publié dans Psy de comptoir

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A
PS : j'aime bien tes coups de gueule, et, dans le brouillard de mon ignorance, m'associe à la plupart d'entre eux. Mais ta page d'accueil est longuissime à charger, et voilà deux fois qu'elle me plante la bécane! Pense un peu à la France du bas-débit!
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T
Salut, <br /> <br /> félicitations pour cet article !<br /> Deux simples questions :<br /> <br /> 1) Y a t'il des lecteurs ?<br /> 2) Si oui (1 ou 2 courageux) vont-ils<br /> jusqu'au bout ?<br /> <br /> J'en doute mais "chapeau" pour ta persévérance !<br /> <br /> Tonton Ravachol
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A
40 ou 50 lecteurs par jour, 64 grand max jusqu'à l'heure. MAIS de 150 à 300 "pages lues", ce qui semble attester que cette élite-là au moins en redemande… un peu.<br /> Qui finit, c'est l'affaire de chacun; j'avoue que la réponse m'intéresserait assez aussi. Mais le mystère fait une part du charme.<br /> Ce qui me turlupine un peu, c'est la rareté des commentaires; mais il se peut qu'elle soit partiellement due à l'acidité de mes réponses.<br /> Un audimat style TF1 n'est pas pppprécisément mon objectif; mais si tu veux tripler l'effectif en me mettant un lien, je m'engage à ne pas porter plainte! :-)