W.C. 8 : Au coin de la rue, l'aventure

Publié le par Ab'alone

Alors voilà, on abrège les "souffrances du créateur", ou l'on n'en finirait plus, l'on saute à pieds joints un bon bout du matin, et l'on retrouve le même vers onze heures, avec "au coffre" deux ou trois pages de plus, de blog, de journal intime, de roman, de nouvelle… et parfois dans la tête une bouffée d'autosatisfaction, jamais issue de la quantité, mais, si rarement! d'une idée neuve ou d'une formule heureuse… du moins jusqu'à la relecture du lendemain. Jadis, quand j'y croyais encore, l'heure ne me concernait pas, je pouvais rester vissé à ma chaise, pipi-caca déduit, de l'aube au crépuscule : bien fini, ça, à présent les onze coups sonnent immanquablement "délivrance". Pourquoi onze? Pour raisons historiques : c'est à peu près l'heure de passage du facteur, et ma boîte aux lettres ne fermant pas, il était prudent de ne pas rater cette heure-là, les sauvageons de service volant ou déchirant régulièrement mon courrier : des factures, me direz-vous… Ouais. Pas seulement; et puis, rater la douloureuse des Impôts, ou la prune qu'on reçoit à domicile pour excès de vitesse, c'est s'exposer aux 10%, voire davantage, et ça m'est arrivé plus souvent qu'à mon tour. À présent qu'à grand frais on nous a posé des boîtes antivandalisme et des caméras de surveillance qui, à ma grande surprise, ne sont pas encore pétées un trimestre plus tard, je pourrais prendre mon temps; mais à onze heures et demie, la marmaille démoniaque quitte le palais de Faux-Semblant (vulgo : l'école) et embouteille les ascenseurs, quand ils fonctionnent, ce qui n'est pas gagné d'avance! Onze heures donc, une toilette de chat, et se vêtir : l'été, je vis à poil; l'automne, dans du flottant qui s'épaissit à mesure : une, deux, trois couches de kimonos, peignoirs, froc de moine, djellaba… Descendre en djellaba, je n'ose, elle aurait du succès au centre-ville branché et estudiantin, mais dans ma tour au deux tiers arabe, c'est matière à problèmes : le traditionnel est réservé aux dames. Eh, tu te crois à Marrakech? Profil bas aussi pour la touffe-bombinette qui m'a valu à mon arrivée le surnom de "Chico" (un amuseur-télé sympa, paraît-il, heureusement! Ma bagnole aurait payé pour lui) et qu'à présent je noue sagement avant de mettre le nez dehors, en futal et liquette passe-partout. Notez ceci : la littérature nous bassine au sujet de l'intolérance des bourges, lesquels pourtant laissent vivre le dissident, pourvu qu'il ne leur chie pas personnellement dans les bottes; les prolos, c'est une autre affaire, oh, corrects eux-mêmes dans l'ensemble, mais laissant à leur progéniture le soin d'extérioriser la réaction de rejet par des nuisances et des huées. Ma tour n'abrite pas un habitant plus discret que mézigue, ni plus courtois; et pourtant je ne m'étonnerais pas que mon dos fût objet de haine ou de risée, d'autant plus violente qu'immotivée.…………… Quand on songe aux coins impossibles où j'ai traîné mes guêtres, où un Européen faisait figure d'échappé de Mars, c'est plutôt comique de voir l'Aventure réduite aux deux-trois minutes que met l'ascenseur à descendre dix-huit étages, et à les remonter. Mais l'adrénaline s'adapte : en cinq pas, je suis à ma boîte : rien, ouf! Pas de nouvelles, bonnes nouvelles : je n'attends strictement que des emmerdes. Mission accomplie! On décroche! Cinq pas, ascenseur derechef : TOUT S'EST BIEN PASSÉ! Le pouls s'apaise… Jusqu'à demain même heure, la vie est tracée.…………… Mes rencontres? Occasionnelles. Quelques voisins, un bonjour, un sourire, retour facultatif. Les gosses, eux, ne répondent jamais, du moins les mecs; mais pas d'histoires : à leur âge, n'estimais-je pas inutiles ces vocables de pure politesse, bonjour, merci, pardon? J'ai mis des litres d'eau dans mon pinard, et ne saurais leur en vouloir de leur intransigeance. Même le plaisir qu'ils trouvent à détruire, il n'est pas si neuf qu'on le prétend : combien de vitres, combien de réverbères avons-nous mis en miettes dans nos beaux jours, mmmm? Vous pouvez vous mettre à table, il y a prescription. La différence, c'est tout au plus que nous nous savions délinquants, que la dérouillée menaçait, que nous n'estimions pas que tout nous fût dû; et il se pourrait bien que cette différence-là ne soit que dans ma tête……………… Mes "connaissances"? À tout casser, deux, en trois ans : le gardien, qui ne garde rien, et débranche son portable de peur qu'on ne lui demande quoi que ce soit d'autre que passer son lave-pont dans l'escalier. Brave-homme de surface et authentique faux-derche, il est toujours prêt à tailler une bavette, mais sans témoin : s'il y a du monde, il fait semblant de ne pas me voir, ce qui en dit long sur ma cote dans l'immeuble : de sorte que sa bavette, il peut se la mettre au cul. À part lui, un cadavre en sursis, à l'étage au-dessous, au moins nonagénaire, presque aussi seul que moi, je présume, et dont je descends chercher la baguette quand les deux ascenseurs sont en panne simultanément : ce qui n'est pas arrivé depuis six mois, ou n'a pas assez duré pour qu'il ose me déranger. Un type étonnant, qui semble devoir claboter à chaque pas, et dont émane déjà le fumet du cercueil, mais dont la cervelle n'est pas moisie, qui connaît le latin et l'allemand, et manifeste autant de compétence en archi qu'en agriculture! Lui aussi a pas mal bougé avant de se ranger des trottinettes, mais c'est de son âge : en tout, c'est l'à-propos qui fait la différence. Quelques échanges désabusés sur notre société qui court à sa perte, quand nous nous croisons, ce qui est rare, attendu la fréquence de mes sorties, et probablement des siennes. Et voilà, c'est vraiment tout. Fin du raid, et retour au monde intérieur.
Publicité

Publié dans Wie Crottidienne

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
oublié le S... encore gourré... (au dessus)tu peux les virer steuplait??
Répondre
C
Et les gwosses bwutes awek un bewger allemand, c’est wigolo aussi… ;-)
Répondre
J
prends un chien, tu verras toutes, tu verras tous les gens interessants que l'on peut connaître...les petites vieilles à caniche, les mèmères à york...et puis se taper trois fois par jour l'ascenceur, quel bonheur!
Répondre