W.C. 7 : Accouchement perpétuel
La méditation n'a rien donné, ô ciel, quelle surprise! Encore une variation sur "qui suis-je?", question dont Dieu seul pourrait détenir la réponse, et donc sans objet depuis qu'Il s'est claquemuré dans Ses appartements pour bouder. Mais je soupçonne Pygmalion d'avoir subi l'influence de sa statue, mon ego-blog de s'être moulé sur Julien Quevauvilliers, personnage forgé de chic, et par là un peu factice, mais tout de même libre, plus libre que moi, et d'abord parce que jeune, beau, désiré, bienvenu. La contradiction interne de mon goût pour ce que j'appelle assez improprement "roman polyphonique" (ex : "Tandis que j'agonise" de Faulkner, "Les mendiants" de Des Forêts, "Un turbulent silence" de Brink, etc) vient de ce que j'essaie de créer des êtres différents pour me libérer de moi-même, de la boue de passé et d'idées reçues qui encrasse les actes, la pensée et l'écriture. Or, si les personnages se distinguent les uns des autres, c'est par leurs limites. Et ainsi, plus ils se multiplient, plus j'enferme chacun d'eux dans un ego étriqué, alors que face à l'autre, le "vrai travail de l'homme", selon moi, devrait consister à le phagocyter de mon mieux : je n'ai plus le droit de penser ci, si je ne tiens pas compte de toi qui penses ça. On peut certes leur donner des visages, des goûts et des tics, des ATTRIBUTS différents, mais c'est du petit boulot, sans intérêt à mes yeux, "faire concurrence à l'état civil" m'indiffère : ce qui me passionne, c'est le choc de Weltanschauungen divergentes irréductibles en dernière analyse? Il se peut en effet qu'entre le marxiste et le chrétien, entre le bouddhiste qui tient le moi pour une illusion, et le ferme-à-l'ego pour qui l'effort d'échapper au samsara n'est qu'une ruse de l'orgueil, il n'y ait pas de vrai dialogue possible, dans la mesure où chacun peut expliquer TOUT de l'autre. C'est ainsi que la psychanalyse a pu perdurer sans guérir grand monde, en rendant compte en son jargon des discours qui la contestent. N'empêche que même une interprétation totalisante et "indiscutable", le devoir de l'intellect me paraît au moins d'en tenter l'exploration, s'il s'agit d'un système cohérent, s'entend, et non de bouillie pour les chats. Or primo, pour donner cette ouverture d'esprit à mes personnages, encore faudrait-il que je la possédasse; secundo, si je l'acquiers, et eux avec, ils ne vont pas tarder à se fondre en un seul, et c'est bien le phénomène auquel il me semble assister dans cette fichue "Pension Queval", qui file manifestement un mauvais coton. Du reste, TOUS les "romans polyphoniques" que j'ai lus (et il faut y comprendre les romans par lettres) me semblent RATÉS, en ce sens qu'ils ne tirent aucun parti de la technique qui semble choisie pour rien, comme au hasard, "pour changer". "Un turbulent silence" est prenant, jouissif, éclairant, et l'on peut soutenir que c'est l'essentiel; mais je suis gêné par cette succession d'éclairages si peu différents, par ces versions des faits qui s'imbriquent sagement les unes dans les autres comme les pierres d'un mur cyclopéen, et ne laissent pas au lecteur le soin d'établir sa vérité. De même, dans les romans par lettres les plus cotés, "Les liaisons dangereuses" par exemple, on sait toujours à quoi s'en tenir, le fait flotte rarement : s'il y a doute, la lettre suivante le dissipe. Et les caractères sont d'une fixité désolante : dans "Les sacrifices de l'amour" de Dorat, voilà comment un mari violent, qui depuis quelque temps n'a pas malmené sa femme, parle de lui-même : "Le volcan fermente depuis longtemps : il faut qu'il éclate." Grotesque, non? C'est le B-A-BA du méchant efficace de SE DONNER RAISON! Le mal-pour-le-mal n'est qu'un gadget!
Ce qui m'enrage d'autre part, en rédigeant un roman-par-mails, par exemple, c'est que l'effort de différenciation qui me fait suer sang et eau ne pourra jamais faire mieux qu'approcher la différence donnée toute cuite par une correspondance réelle. Ici, deux épistoliers qui s'évertuent à se comprendre, et le plus souvent vont de malentendu en malentendu, et persistent à évoluer dans des mondes parallèles. Là, l'effort d'inventer ces malentendus, de se doter de styles différents, d'imiter à grand'peine ce que la vie nous déverse à gogo, et à notre grand dam. Comparez "Les liaisons dangereuses", bien jetées, je veux, mais sans mystère, à une correspondance authentique comme "Marthe" (Coll. Points Actuels) dont la fascination tient à ce qu'on ne SAIT pas, et ne saura jamais : qui est Marthe? Qu'a-t-elle fait au juste? On croit que
et puis non. Impossible de trancher. Dans la vie on ne sait jamais, l'autre, même chiant à force de quotidienneté, est une énigme toujours renouvelée. Et mon ambition, pauvre de moi, serait de transposer dans la fiction cette opacité, cette ambiguïté, cette "polyguïté" de la vie, en la débarrassant de ses doublons et malfaçons diverses.
Pour l'heure ça ne va pas fort. Mon Julien bidon me taonne
Quelques molles répliques
"Julien!" Teufle. Charlène. Mais quand me lâchera-t'elle? "Lut Charlène. Bien ou quoi? Comme ça. Et toi? Korrek. Quoi de neuf? Nez-de-Beu est absent. Oh tainp! Tu fais bien de me prévenir." En effet, si on passe la grille, c'est la perme. Sinon, ils ferment l'il, et le bon. Cela dit, je préfère plutôt la perme à une heure de Charlène-blues. Seulement, je peux pas le lui chécra à la tronche. "Mais où sont les autres? Tu me bourres pas hein? Ça me ferait pas rire. Chuis déjà pas dans ses piépas. Entre si tu me fais pô confiance. Pas ça, mais J'ai vu presque personne. On a dû les prévenir hier. Teufle. Pourquoi pas ouam, alors? J'ai le bigophone, dans un coin. Moi aussi. Ouais mais toi c'est normal, t'es une grande seule." Bouille! Pas le truc à dire. Mais avec elle y a des mines partout. Elle n'est pas hideuse, cette pouf, ni stupide, mais va savoir quoi pour, sa cote est basse. On n'en veut pas, de ses actions, et ça fait boule de gêne. Elle est folle d'ouam, sans doute parce que je suis plus gentil que les autres, pas à se fouler pour ça, ce qui m'embête, c'est qu'elle veut chécou, et n'ose pas le dire. Remarque, si elle osait, ce serait pire
"
Enlever tout ce verlan de pacotille? Je sentirais encore moins mon bonhomme
que voilà parti se promener dans les rues de Pignols (Var) avec sa laissée-pour-compte. Glp. Un verre de thé ("Thé des vieux garçons", une merveille au goût de tarte Tatin, ou "Blue sky", ou "Pacific star", vert à la banane, ou "Cerisier de Chine", mon préféré
J'en bois un ou deux litres par jour), une nouvelle bouffarde
un petit tour au balcon. L'aube a daigné. Les pinèdes s'effacent, bientôt leur succèderont le goulasch et le graillon. Humph
Faut! Faut! Mais pourquoi, Sidney? Shut up! FAUT! Le soleil déjà bas envahit mon burlingue, éclabousse les murs, qui se reflètent sur l'écran : rideau! Dommage : j'aime le soleil, mais FAUT! Voyons si un autre perso m'inspire davantage
L'avantage du poly, c'est qu'on peut changer de charrette quand ça peine
"L'avantage", voire
En fin de compte, sauf trou noir, l'A4 quotidienne, les 5000 signes de l'exigence minimale, vont finir par sortir, mais quelle misère! Quel pensum! Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé écrire, c'est juste qu'il faut en passer par là pour atteindre l'apaisement d'avoir écrit. Mais QUEL apaisement, quand on sait qu'on pelote en attendant partie, une désormais si improbable partie, que "le grand, le beau, le vrai" n'est pas, ne peut plus, être celui-là, ni sans doute aucun des en-cours, et surtout que la destination tiroir est désormais certaine? Eh foutre, que plaignez? Zigoto! Rien à dire, et personne à qui le dire : est-ce que ça ne s'accorde pas au mieux? Harmonie parfaite! La Providence vous a chouchouté
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