W.C. 11 À vos boules Quies! Je mets le son.
Un peu de musique, toi que voilà vautré? J'ai percé le mur de la pièce-à-vivre (où nul ne vit, disons donc de la bibliothèque) pour passer un fil et mettre une baffle au chevet de mon pieu. La cécité progresse inexorablement, surtout depuis l'avènement de l'ordinateur, et je l'échangerais de grand cur contre la surdité. N'empêche que la musique occupe dans mon reste-de-vie une place qui pour être marginale, n'est pas absolument négligeable. Non pas les braillements rythmés qu'affectionnent la plupart de mes contemporains, et qui me cassent les oreilles, mais
difficile à cerner et à classer. Grosso-modo, je distingue les que-j'aime selon l'effet : jubilation, rêverie mélancolique, ou sérénité. Au chapitre un, le plus "futile", beaucoup d'orchestre baroque, Vivaldi, Bach, Telemann, concerti grossi de Haendel, symphonies de Mozart (mais pas Haydn : un pion); pas mal de ballets, que je danse tout seul (Daphnis et Chloé, L'oiseau de feu, Le mandarin merveilleux, West Side Story, etc); et des uvres aussi diverses que les symphonies de Roussel, la Mer de Debussy, le Köln concert de Keith Jarrett, un Zürich concert de Chick Corea, ou
les goualantes de Cesaria Evora. Liste non limitative, il s'en faut. Le rayon mélanco est beaucoup plus fourni : énormément de musique de chambre, les mouvements lents (Sonate pour arpeggione de Schubert, sonate piano-violon de Franck, Chants juifs pour violoncelle, tout le piano-violon de Dvorák, quintette de Schmitt, quatuors de Borodine, de Ravel, et de tant d'autres), adagios aussi des concertos, spécialement pour piano (Mozart (K.488), Chopin, Ravel, Chostakovitch, sublime!) et, source de pleurs sans égale, l'immense chaîne neigeuse du piano solo "romantique" au sens très large et très flou, puisqu'il va des sonates de Beethoven (surtout les dernières) aux cançons i danses de Mompou, en passant par les impromptus de Schubert, les nocturnes de Chopin et de Fauré, les Recuerdos de viaje d'Albeniz, les Gnossiennes et Gymnopédies de Satie
Je ne cite que les sommets, et encore en oublié-je les trois quarts : Liszt, par exemple, et sa mélodie simplette émergeant d'un fouillis d'appoggiatures : Jeux d'eaux de la villa d'Este, Saint François d'Assise parlant aux oiseaux, Invocation des Harmonies poétiques et religieuses
C'est au rayon "rêverie" qu'il faut ranger aussi l'émotion que me procurent certaines voix de femmes de toutes provenances, avec une prédilection pour les paroles qui me demeurent opaques, et dont la bêtise ne risque donc pas de me faire saigner les tympans : Fairouz (mais pas tout), beaucoup de fadistas (mention spéciale à Teresa Salgueiro, la chanteuse de Madredeus), la tibétaine Jungchen Lhamo, quelques Irlandaises, des Chinoises et des Thaïlandaises dont je ne sais pas lire le nom, la grecque Angélique Ionatos, dont à cette précise minute j'emporterais "Mia thalassa" ("Une mer") sur l'île déserte si je n'avais droit qu'à un.
La frontière est mouvante, du reste, illusoire peut-être, avec les territoires de la Sérénité, qui abritent surtout de la musique "planante" (sitar, koto, sakuhachi, Gorecki, Tangerine dream
) ou religieuse : non le requiem de Mozart, affreusement profane (le Lacrymosa, à la rigueur
) mais ceux de La Rue, de Gilles, de Fauré, d'Inghelbrecht, de Duruflé (Leurs "In paradisum" pour voix d'enfants!) ; le chant grégorien (plutôt En-Calcat que Solesmes, trop léché); des churs russes ou arméniens; sur Marie Keyrouz; et, incomparables à ce jour, les "Chants de la liturgie slavonne" interprétés par les moines de Chèvetogne : vous revenez écumant d'une entrevue avec le patron? Vous vous votez mille baffes de ne lui avoir pas mis votre pied au derrière? Branchez ce disque, et si l'apaisement ne vient pas, si vous ne tournez pas les yeux vers les hauteurs (fussent-elles, comme pour moi, noyées de nuages), c'est que nous ne sommes pas faits du même bois.
Parce que, voyez-vous, je n'ai pas l'impression d'évoluer dans le narcissisme pur en donnant cet aperçu un peu longuet de mes goûts. On m'a trop gavé d'indifférence pour ne m'avoir pas guéri de les imposer, et les "Écoute ça!" m'ont passé. Pourtant, je ne puis accepter que le beau ne soit que tic ou TOC, et dans "ça me plaît", je puise comme une preuve que ça doit plaire à d'autres, à la limite à TOUS les autres, de même que ce qui T'émeut VRAIMENT (hors-snobisme) devrait m'émouvoir aussi. Absurde : la vie en apporte tous les jours le démenti, il n'y a aucune raison pour que "le Beau" transcende une culture donnée, et si pour ma part je n'ai subi aucune formation effective (on n'écoutait cheux nous que des bourrées auvergnates, et pas souvent) il est hors de doute que je n'ai pas grandi à l'écart des influences. Quelles? Clystère momplet. L'"air du temps" m'aurait plutôt porté vers les Beatles, Deep Purple ou Dire Straits, qui m'assomment sans recours. Et tous les milieux où j'ai vécu balayaient "le classique" en bloc, d'un revers de manche : le partage des extases et des larmes est un idéal dont j'ai rarement goûté. Cela atteste-t-il, comme écrivait Barthes, que "mon corps n'est pas le vôtre"? Qu'on se heurte à l'inattaquable altérité? Je ne parviens pas à m'en persuader.
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