W.C. 12 : "Encore une de tirée!"
Pas richissime, ce qui précède; mais alors, la fin! En principe, je ne me suis étendu vers onze heures et demie que pour une brève pause, mettons le temps d'un disque ou deux : il est prévu au cahier des charges d'Ab-house que je me remette à ma "tâche" inutile et non rémunérée, qui n'en est une que pour moi, et échappe aux définitions les plus généreuses du "travail". Je ne me sens pas plus "parasite" qu'au temps des bulletins de salaires, plutôt moins, puisque je doute d'avoir jamais enseigné grand'chose à qui que ce soit en échange de mes émoluments, et que Mossieu l'État ne me verse plus un sol. Aurais-je droit au R.M.I., résolu que je suis à ne pas revenir au vieux turbin, et incapable d'en trouver un autre? En tout cas, je n'ai rien demandé, pas même la C.M.U. (et ça c'est vraiment très con). Officiellement, je me trouve, pour la quatrième année consécutive, "en disponibilité pour convenances personnelles", encore n'est-ce pas certain, car je n'ai reçu du Rectorat, cette fois, aucun papier l'attestant : il se peut que quelque rond-de-cuir, mis en cause par une recommandée incendiaire (ils me réclamaient un trop-perçu outrageusement élevé
et du reste n'ont pas daigné me répondre : le gars Pot-de-terre a donc raqué, peu curieux des suppléments dont un tribunal eût gonflé la douloureuse) se soit vengé en me lourdant sans m'en avertir, et que je n'appartienne plus à la glorieuse Fabrique À Cancres : n'importe. J'ai ramené de Coopération quelques éconocroques, et les grignote consciencieusement, intérêt et capital, sans y puiser l'absolution! Je partage l'avis de Rousseau : "Riche ou pauvre, tout citoyen oisif est un fripon." Il convient tout de même d'y mettre un bémol en ces temps de chômedu, et puis de remarquer que je ne consacre pas moins de temps et de sueurs à l'écriture qu'un qui parviendrait à en vivre : qu'"ils" n'en veuillent pas, de mes ours, après tout, c'est leur affaire. N'empêche : un inutile, et c'est le ver dans la citrouille : à quoi bon me dévautrer, en effet, renoncer à une lecture palpitante ou à tout le moins évasionniste, pour me replonger dans les affres de la production? Seul maître à bord, aucune attente, pas de compagne, ni d'enfant à nourrir ou à vêtir (je m'en désole et m'en réjouis), rien, RIEN ne m'interdit de paresser du matin au soir, ni de dormir du soir au matin, jusqu'à épuisement du magot! Raison pour quoi sans doute mes après-midis sont de plus en plus avachies. Seulement voilà : la Culpabilité guette, jamais je n'ai réussi à me faire une âme de jouisseur. Comme dit un de mes frangins, avec lequel je suis brouillé et rebrouillé depuis que j'ai interrompu une de ses siestes : "Il sait pas être bien." Vocabulaire pauvre, mais intuition pertinente : je glande comme un autre, et plus que beaucoup, mais ne parviens pas à m'en accorder le droit, et la jouissance s'offre toujours mêlée d'angoisse : il FAUT que le temps soit rentabilisé, et il ne l'est pas par l'abandon. Profonde stupidité, car c'est la joie, joie d'apprendre, joie de créer, qui porte des fruits : cet "effort" qu'on prône à l'envi ne débouche sur rien quand il est fourni à contre-cur : Montaigne, Proust, Stendhal, Saint Simon, tous mes grands, écrivaient au courant de la plume et pour le plaisir.
Oui, ces temps-ci, c'est bien deux jours sur trois que je passe au lit dès les coups de midi, et à lire Dieu sait quoi! De l'excellent et de l'exécrable, du neuf et du ressassé : j'accroche un volume pour y revoir une phrase sue par cur, et pour peu qu'il s'agisse de la saga de Merle ou de l'histoire de Michelet, il se peut que j'y sois encore dans quinze jours : deux semaines de pure contingence. C'est mon caisson, mon bain de liquide amniotique, je ne connais la vie que par lui : vous voyez d'ici l'hiatus! Dans les contrées les plus lointaines, les plus pittoresques, passé un mois, j'y revenais, et n'en sortais plus. Rêver, passe encore. Mais passer son existence dans le rêve des autres, et le prendre pour la vérité!
Parfois l'inconscient émerge, j'ai toujours mon livre dans les mains, mais j'en lis un autre, qui n'a rien à voir, et dont les runes ne se traduisent que malaisément dans le langage de la veille : quand bien crevé, après une nuit quasi-blanche, je ludionne ainsi des heures. Parfois l'il me pète, et en dépit de deux paires de lunettes superposées, je ne vois plus que du flou, sinistre avant-goût de la nuit définitive, celle de Jorge dans "Le nom de la rose" : je la connais, pourtant, la dose quotidienne à ne pas dépasser! Elle se situe autour de 600 pages. Dans toute activité, un seuil assez précis définit l'excès : vous vous tapez vos cinquante bornes à pied sans autres séquelles qu'une fatigue réparable. Poussez à soixante, et vous mettrez un mois à vous en remettre si vous ne vous êtes pas fragilisé définitivement la colonne ou un genou. Pourtant pas dur à mémoriser! Mais l'expérience des autres ne sert à rien, et même la nôtre, durement acquise, nous la révoquons en doute, car c'est l'expérience de nos limites, et les limites sont faites pour être franchies.
Pas ce soir, en tout cas : déjà l'ombre s'épaissit. Sous peu la nuit va tirer son bilan.
Publicité