Incipit du "Meilleur des romans"
Un Céline qui aurait médité Proust, au lieu de s'enfoncer dans les facilités du ressassement télégraphique et du credo in solum corpus; ou un Sartre décapé de sa cuistrerie; un San-Antonio qui ne serait pas idiot, ou un Stendhal doué de créativité métaphorique; la légèreté d'un Casanova alliée au sens du péché d'un Dostoïevsky ou d'un Bernanos
L'émotion! Celle qui nous étrangle quand meurt Lennie, ou la surette Lin, mais alors sans les deux mille soporifiques pages de beuveries et de concours poétiques qui nous mènent là en rampe bien trop douce; le curé de campagne, mais sans journal; un Angelo Pardi moins détaché du monde, ou des Âmes Fortes un peu plus crédibles; Grégoire Samsa, oui, quand la pomme lancée par le Père pourrit dans sa carcasse, ou qu'on le balaie aux ordures un matin de printemps; mais sans renoncer à la vraisemblance, à la minutie de l'enquête, à l'irremplaçable empreinte du "petit fait vrai", saupoudré d'ironie et d'humour; on demande la vie, celle du "Pull-over rouge" ou du "Portrait de groupe avec dame"
Je les ai écrits, tous ces bouquins; mais en songe seulement; et puis non, même pas, pas eux : je les aurais purgés de leurs longueurs, de leurs erreurs, de leurs scories. Quinze, seize ans tout au plus? L'hypothèse est correcte, c'est bien mon âge affectif, Monsieur mon Corps a pris un peu d'avance, mais je préfère jouir de cette méprise et ne pas joindre de photo. De ce pas, du reste, et le passé poussant, j'ai chance de mourir morveux, quoique ridé. J'en conviens, le délire ci-dessus n'est excusable que chez celui devant qui la vie s'ouvre; et d'un qui l'a consumée en tâches inessentielles on peut encore le tolérer. Pas mon cas. Mes forces, je les ai essayées sans éblouir personne, j'ai pris assez de congés sabbatiques pour qu'éclosîîît mon potentiel, et semé ces trente ans de quelques volumes qu'on n'a pas publiés, passe encore, mais que, c'est plus grave, je ne relis pas sans dépit : il y a toujours du péril à lâcher l'ombre pour la proie, et tout compte fait, j'ai lieu d'envier ceux dont aucune réalisation n'encloue les rêves de grandeur
Et pourtant Je persifle mon outrecuidance, ne me reconnais aucun talent, mais je ne mens pas tout à fait quand je me prétends auteur des beaux livres que je relis inlassablement, quand je les améliore dans la brume, et m'opiniâtre à proclamer qu'ès-entrailles que voici, le plus beau des romans est en gestation. Pas ombre d'idée de ce qu'il sera, je sais seulement qu'il faut qu'on pleure et qu'on rie, qu'on sirote sa folie et s'abreuve à sa sagesse, qu'on reste pantois de tels prodiges d'originalité et d'authenticité, qu'on titube au bord d'une Weltanschauung si neuve et évidente à la fois, et qu'on glousse orhorho c'que c'est bien jeté. Enfin pas tout le monde! Peu me chaut le suffrage des déficients qui réclament une aspirine après trois phrases de Proust. Tu t'es reconnue? Bah, toutes, tous : la vie s'est mal goupillée
Gibier de psy? Sans doute. Mutatis mutandis, me voilà comme un qui a perdu un être cher, et voit dans l'atrocité même du chagrin la preuve de la survie de l'âme et de retrouvailles dans un monde meilleur. Encore s'épargne-t-il, lui, les affres de la vérification, les doutes qui naissent immanquablement de devoir toujours la remettre à plus tard. Tout ce que j'ai entrepris, je l'ai raté, je suis malade, ignorant, pas très malin, et seul, mais seul à un point que vous n'imaginez pas : le degré au dessus, c'est Robinson, et sans Vendredi. D'où la bifur : surenchérir ou disparaître. "Le génie est la solution du désespoir", ma foi, je n'en suis pas bien sûr, il y a tout de même des uvres qui vous font toucher du doigt l'altérité ou la prédestination, et ça paraît un peu facile de se dire, devant certains navetons, que leur malencontreux auteur n'était pas assez désespéré. Et puis, songeons à ceux qui nous rendent meilleurs ou nous font passer un bon moment, ET dont le bonheur semble sans faille : torturés dans les sous-couches? Guéris par leur production même? Mouais Mais ne chipotons pas : c'est ma seule chance, encore que même dans ce cadre une objection s'élève : je ne me sens pas vraiment acculé. N'aurais-je pas l'âme trop médiocre pour se hisser jusqu'à un désespoir authentique?
Je les ai écrits, tous ces bouquins; mais en songe seulement; et puis non, même pas, pas eux : je les aurais purgés de leurs longueurs, de leurs erreurs, de leurs scories. Quinze, seize ans tout au plus? L'hypothèse est correcte, c'est bien mon âge affectif, Monsieur mon Corps a pris un peu d'avance, mais je préfère jouir de cette méprise et ne pas joindre de photo. De ce pas, du reste, et le passé poussant, j'ai chance de mourir morveux, quoique ridé. J'en conviens, le délire ci-dessus n'est excusable que chez celui devant qui la vie s'ouvre; et d'un qui l'a consumée en tâches inessentielles on peut encore le tolérer. Pas mon cas. Mes forces, je les ai essayées sans éblouir personne, j'ai pris assez de congés sabbatiques pour qu'éclosîîît mon potentiel, et semé ces trente ans de quelques volumes qu'on n'a pas publiés, passe encore, mais que, c'est plus grave, je ne relis pas sans dépit : il y a toujours du péril à lâcher l'ombre pour la proie, et tout compte fait, j'ai lieu d'envier ceux dont aucune réalisation n'encloue les rêves de grandeur
Et pourtant Je persifle mon outrecuidance, ne me reconnais aucun talent, mais je ne mens pas tout à fait quand je me prétends auteur des beaux livres que je relis inlassablement, quand je les améliore dans la brume, et m'opiniâtre à proclamer qu'ès-entrailles que voici, le plus beau des romans est en gestation. Pas ombre d'idée de ce qu'il sera, je sais seulement qu'il faut qu'on pleure et qu'on rie, qu'on sirote sa folie et s'abreuve à sa sagesse, qu'on reste pantois de tels prodiges d'originalité et d'authenticité, qu'on titube au bord d'une Weltanschauung si neuve et évidente à la fois, et qu'on glousse orhorho c'que c'est bien jeté. Enfin pas tout le monde! Peu me chaut le suffrage des déficients qui réclament une aspirine après trois phrases de Proust. Tu t'es reconnue? Bah, toutes, tous : la vie s'est mal goupillée
Gibier de psy? Sans doute. Mutatis mutandis, me voilà comme un qui a perdu un être cher, et voit dans l'atrocité même du chagrin la preuve de la survie de l'âme et de retrouvailles dans un monde meilleur. Encore s'épargne-t-il, lui, les affres de la vérification, les doutes qui naissent immanquablement de devoir toujours la remettre à plus tard. Tout ce que j'ai entrepris, je l'ai raté, je suis malade, ignorant, pas très malin, et seul, mais seul à un point que vous n'imaginez pas : le degré au dessus, c'est Robinson, et sans Vendredi. D'où la bifur : surenchérir ou disparaître. "Le génie est la solution du désespoir", ma foi, je n'en suis pas bien sûr, il y a tout de même des uvres qui vous font toucher du doigt l'altérité ou la prédestination, et ça paraît un peu facile de se dire, devant certains navetons, que leur malencontreux auteur n'était pas assez désespéré. Et puis, songeons à ceux qui nous rendent meilleurs ou nous font passer un bon moment, ET dont le bonheur semble sans faille : torturés dans les sous-couches? Guéris par leur production même? Mouais Mais ne chipotons pas : c'est ma seule chance, encore que même dans ce cadre une objection s'élève : je ne me sens pas vraiment acculé. N'aurais-je pas l'âme trop médiocre pour se hisser jusqu'à un désespoir authentique?
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