Mes limites, ou les nôtres? Pour le plaisir de déplaire?
MES limites, tu parles! C'est franchement se foutre du monde, quand on prétend traiter ce sujet, que de citer une phrase à laquelle nul ne pigera rien, et de déraper insidieusement de l'auto-accusation au réquisitoire ad exteros. Si je ne suis pas grand clerc en l'art de "ne se donner de défauts qu'aimables", manuvre dont Rousseau taxait Montaigne, est-ce qu'en prétendant montrer quel débile je suis, ce n'est pas ma merveilleuse ouverture d'esprit que j'essaie de passer en contrebande? Ne fais-je pas démonstration de bonne volonté, ne me piqué-je pas d'aller aux antipodes du con moyen marmonnant sans autre forme de procès : "Que ce Sartre est emberlificoté! Peut pas écrire plus simplement? C'qu'il en sait, d'abord, de ce que sent le chien? Et "limite négative", hum, brouillon non relu!" Ce con veille en moi, et s'épanouit de mes protestations de désespoir. Mon vieux prof de philo, lui, ne se cassait pas tant la nénette : il nous lisait avec force postillons : "La conscience est un être pour lequel il est dans son être question de cet être en tant que cet être implique un autre être que lui", et puis nous engageait vigoureusement à "faire sauter tout le milieu" : "C'est du byzantiniiisme!".
C'est pourtant vrai que je suis taraudé par le soupçon de ne rien comprendre à rien, et pour une fois il faut remettre une couche d'égotisme. Quand je m'éclate la tronche sur un bouquin de philo, je pourrais à la rigueur incriminer l'absence de formation spécifique. Seulement, quand j'aborde "mon domaine", je ne me révèle guère plus brillant. Je suis tout de même prof de français-latin (-grec, ha ha : je connais encore l'alphabet); or combien de fois j'ai eu l'impression que ce que j'étais censé apprendre aux autres m'échappait en totalité! Une bonne moitié des auteurs consacrés par les universitaires me tombent des mains, et comme par hasard, les plus intellos. Jamais pu finir "L'homme sans qualités" ou "Ulysse" not to mention "Finnegan's wake"! Je ne parviens à voir en Joyce et Musil que des cuistres nombriliteux. Et en combien d'autres! Certes les consécrations universitaires sont à manier avec de grosses moufles, ces gens-là sont moins amoureux des textes en soi que des tartines qu'ils peuvent, eux, écrire dessus. Quand j'ai subi ma Fac, avec des sueurs de sang, Butor et Robbe-Grillet étaient tenus pour valeurs sûres : or ces phares de l'avenir ont survécu à leur lectorat, dont la résurrection ne semble pas envisageable. Et, après un coup de goupillon à Martin du Gard, qui gît dans sa jaquette de la Pléiade et le formol éventé du prix Nobel, l'on peut se demander si même Messieurs Gide et Valéry ne sont pas, baudruches puffées par la puissance gallimardeuse, en train de se dégonfler doucement. N'empêche que je demeure réfractaire à bien des gloires qu'on peut tenir pour confirmées par le fameux verdict de la postérité; attaché à des gens comme Chevrier ou Shaw, que plus personne ne lit; et que, plus grave, quand j'aime celui dont on cause dans le Monde des Livres, ce n'est jamais pour les raisons indiquées : le discours critique, la prise de distance psycho-socio-historio-linguistico-etc, me sont quasi-étrangers, je plonge dans Montaigne ou Balzac comme dans un bain moussant de bonheur et de savoir, comme s'ils étaient mes contemporains, c'est cela que j'aimais communiquer ou essayer de communiquer et qui est actuellement le mot n'est pas trop fort INTERDIT. Raison pour quoi j'ai mis les bouts sans désir de retour, mais on y reviendra.
La liste exhaustive de mes difficultés d'apprentissage serait trop longue à établir. Je baragouine "bonjour" et "merci" en trente langues, mais n'en parle couramment aucune, et ce n'est pas faute de m'y être évertué; je perds à presque tous les jeux, et notamment, ô honte, au scrabble
Pas de capacités particulières non plus dans l'impromptu : mes reparties ne sont pas follement rapides, ni marrantes. Aucun génie, aucun talent. Quant à mon "bilan", d'enseignant, d'écrivain, et d'homme, il est vite fait : zéro. MAIS le temps que passaient d'autres à baiser, à bêcher, à pouponner ou à se promener, voilà 25 ou 30 ans que je le consacre à lire, écrire et cogiter : je ne trouverais donc pas anormal d'avoir une vague avance en ces matières sur les semi-analphabètes qui composent la majorité de la population, surtout depuis que l'enseignement est tombé au point où chacun le voit, sauf les profs. Rien de plus. Il est déplaisant de le dire; mais le taire, ce serait mentir, au moins par omission. Et puis merde! "Sans la liberté de blâmer, il n'est pas d'éloge flatteur". Quand je tombe, au cours de mes pérégrinations, sur une méditative ou une déjantée, dotées de Weltanschauungen originales et du style qui va avec, passionnantes à lire, et qui ont mille fois plus de dons que moi, quel sens garderait de le [leur] dire, si l'on complimentait pareillement le premier venu?
Je ne fais pas de racisme anti-ânes ou ignares : j'aime bien les ânes, quand ils ne la ramènent pas trop, je leur vote des quatre mains le droit de braire, et toute la dignité désirable. Mais dire qu'un âne est un penseur respectable, n'est-ce pas prétendre, par comparaison, se poser soi-même en dieu? Toute indulgence est narcissique en dernière analyse. Je suis à Maxi-Duconnaud ce que m'est Heidegger; seulement, je suis conscient qu'Heidegger me surplombe. Maxi-Duconnaud, lui, ne voit rien, et prétend m'enseigner à vivre et à penser.
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