W.C. Intermède : mes limites

Publié le par Ab'alone

"Les modestes ont toujours de bonnes raisons de l'être" : le mot est attribué tantôt à Gœthe, tantôt à Schopenhauer, parfois à d'autres… et il se peut. Seulement, les bouffis, eux, les imbus, n'ont pas souvent de si bonnes raisons, et dans le doute, il paraîtrait prudent d'afficher la modestie. Rien de plus pénible que les écrits de Roger Peyrefitte, de Jean-Édern Hallier, de Boris Schreiber ou de Marc-Édouard Nabe (que je découvre en ce moment, et qui m'est si fraternel par bien des aspects) qui consacrent la moitié ou les trois quarts de leur texte à affirmer leur propre excellence. L'idéal serait-il de ne pas se jauger du tout? Péché, alors, contre la sincérité, du moins quand on est soi-même la matière de son livre, car on y pense, à son "niveau", et d'autant plus peut-être qu'on en parle moins.……………… La nuit, toujours cruelle, relit mon factum d'hier, et me crache au visage : "Tu ne te prends pas pour une merde!" Et c'est vrai que je parle de la bêtise comme si je me situais moi-même sur un promontoire qu'elle battrait de ses flots. Ne croyez pas ça! Je me bugne à mes limites comme l'enterré vif aux planches de son cercueil. Ce que l'intellocratie nous présente comme incontournable, notamment Heidegger et ses épigones : Lacan, Derrida… je n'y pige absolument rien, soit que ma cervelle se refuse à faire les distinguos nécessaires, à différencier l'être de l'étant, l'en-soi du pour-soi, et j'en passe… ou qu'elle soit confrontée à trop de relations neuves pour pouvoir les appréhender ensemble. Je lis, par exemple, dans "L'idiot de la famille" (à mes yeux le second sommet du XXème siècle, après "À la recherche du temps perdu") : "Si la vie, par cette distanciation qui n'est pas même présence à soi, jouit d'elle même à la fois comme limite négative des pouvoirs animaux et comme insouciance ruinant par en-dessous une vague entreprise douloureusement impossible, chaque instant vécu se ressent comme restitution – par incapacité provoquant l'oubli – de la pure contingence, c'est-à-dire de l'existence dépourvue d'objectif"… Je relis dix fois, vingt : impossible, le temps ne fait rien à l'affaire. Et Dieu sait que ce n'est pas un exemple choisi, extrait d'une démonstration, obscur par défaut de contexte : c'est un chien qui s'ennuie, et dont je ne perds pas les bâillements de vue. Mais la phrase même, je n'arrive pas à embrasser de mes neurones l'ensemble des relations interrelationnelles qu'elle met en jeu. La vie n'est pas, elle "jouit d'elle-même comme" : en mémoire – oh, quoiqu'attention : la vie "jouit", même isolé, le saisis-je? "jouit" comme d'un bien? Non, car "l'ennui, c'est la vie dégustée"… Et la limite NÉGATIVE des pouvoirs animaux?? Impossible de "mettre en mémoire" ces éléments : c'est d'une synthèse provisoire qu'ils doivent tirer un sens provisoire; je ne puis PENSER une telle phrase, et un Sartre les multiplie, y batifole… "T'essaies pas vraiment", aurais-je jadis, très jadis, étourdiment jappé à un gamin. Mais j'essaie aussi vraiment que je le puis, et j'ai toutes les raisons de désirer situer, relativiser, ce "pur ennui de vivre" qui m'a prostré si souvent. Si je ne comprends pas cette phrase, "le chien s'ennuie" ou "je m'ennuie" reste – non, DEVIENT! dans ma bouche un propos mou, insignifiant.…………… Bock de Bass égale coccinelle; bock de Bass est à coccinelle ce que tranche de melon est à lame de rasoir; ce que la relation de bock de Bass à coccinelle est à celle de tranche de melon à lame de rasoir ressemble fort à ce que la relation de Sartre à Sarkozy est à celle d'un rat d'égout à une plume au derrière; et ainsi de suite; je lâche dès huit éléments, et l'écriture elle-même; or la proposition est d'intérêt nul, si attaquable par les parties : c'est grâce à la relation entre relations de relations, etc, que l'élément sera perçu à neuf, intéressant. Il faut en passer par penser tout ça à la fois! Or, alors que rien ne prouve qu'on puisse accroître sensiblement son envergure intellectuelle, il suffit de poser quelques lettres, quelques traits sur une feuille, pour s'apercevoir que les limites sont proches.
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Publié dans Ma cure de modestie

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