Méfaits de la solitude

Publié le par Ab'alone

À quoi bon se laver sur l'île déserte? Ranger sa piaule, quand on sait que nul n'y mettra le pied? Écrire, puisqu'on ne sera pas lu? Réfléchir, dès lors qu'on n'a personne avec qui discuter? S'efforcer de se connaître, si ce n'est pas pour désamorcer la critique d'autrui? La solitude prélude à tous les avachissements, et il n'y a pas à s'étonner de ces vieillards qui changent de draps une fois par an, stockent les patates dans leur baignoire, voire leurs étrons enveloppés de papier-journal; de la Séquestrée de Poitiers, qui refusait à grands cris qu'on l'arrachât à son "cher grand fond Malampia", et dont la chevelure puait si fort que les médecins furent autorisés à cloper pour combattre les miasmes. Côté neurones, ça se dégrade itou : je ne sais en quels termes les Chartreux conversent avec Dieu, mais la prose de Guigues, leur maître-écrivain, est un robinet d'eau tiède, et je soupçonne les ermitages de receler du gaga à gogo. Ma pauvre grand'mère, qu'une avarice sordide avait exilée du monde (comme qu'on s'y prenne, les relations coûtent toujours un peu) avait la cervelle comme liquéfiée avant l'âge : pas de téléphone, pas de radio, des visites de plus en plus rares, nul sur qui rebondir… Institutrice, elle avait appris à lire (eh oui, en ce temps-là, les instits ne s'en déchargeaient pas sur les parents, et B-A BA, c'était peut-être bébête, mais ÇA MARCHAIT) aux deux tiers de son patelin, elle avait été à la pointe du progrès et des luttes, et, veuve, cinq ans après la retraite, elle ne savait plus que bavocher interminablement… d'où fuite éperdue des auditeurs et aggravation de l'isolement, vous pensez bien. (Mémé! Je ne t'ai pas tout à fait oubliée! C'est que ton âge et ton sort sont en vue droit devant, et nos conditions bien proches… Comme dit Jean-Jacques, "le remords s'endort dans un destin prospère, et s'aigrit dans l'adversité.")…………… Cercle vicieux. Car la solitude ne rend pas exigeant vis-à-vis de soi, mais bien vis-à-vis des autres. Qui a pris l'habitude de parler, de penser tout seul, de se comprendre à demi-mot, et même sans mot du tout, a l'impression, lorsque survient autrui, qu'il est toujours à côté de la plaque, que les plus lumineuses évidences passent au large de sa comprenette : "Mais il ne pige RIEN, ce blaireau!" L'âme-sœur est toujours pour demain. Mais comment l'espérer encore, si vous prenez pour référence votre accord avec vous-même? Si vous attendez le clone ou l'extra-lucide qui finira vos phrases, et juste, à la panse d'a près! À la réflexion, ce serait d'un ennui abominable. Rien ne tue l'amour comme d'avoir réduit l'autre à soi, ou du moins de se l'imaginer. Et rien ne réveille l'amour comme une reprise d'indépendance, ne s'exprimât-elle que par une paire de cornes…………… J'ai rompu avec toutes mes dernières connaissances sur le même grief : elles ne prenaient pas la peine de comprendre avant de donner des leçons. Et de fait rien ne m'exaspère davantage que de lire un obtus vous assener péremptoirement sa perception ANTÉRIEURE et banalissime du problème, qui ne répond en rien à la question posée, ou à l'affirmation provisoire. Quand Alain, par exemple, se demande si l'on est "juste aussi intelligent qu'on veut", et développe son point de vue, le casque me pète d'entendre Julie ou Gédéon énoncer doctement : "At-ten-tion! Il ne faut pas confondre l'intelligence et la volonté!" Si je m'irrite de la malhonnêteté dont les médias font preuve à l'égard de Le Pen (ouvrons le parapluie : je ne suis pas lepéniste, j'ai mes raisons; mais TOUT mensonge me paraît haïssable : c'est un moyen qui dénature la fin) et qu'on me répond : "Mais on le sait, que Le Pen est malhonnête!" un besoin irrésistible monte en moi de voler dans les plumes du niais qui n'entend pas la phrase, ne réagit qu'au mot, comme un chien de Pavlov, et ne s'en croit pas moins penseur de choc. Comprenez-moi : j'accepte très bien la bêtise ou l'arrogance, mais séparées : sot et humble, ça va. Sagace et orgueilleux, c'est encore tolérable. Humble et sagace, quel nanan! Mais sot et suffisant, je craque : "Qu'est-ce qu'il m'apporte, ce bélître? Mieux vaut être seul que mal accompagné!" Et à l'ordinaire, je finis par le lui lâcher, en termes d'autant plus vachards que j'ai plus encaissé auparavant……………… Moui. Seulement, 234 jours après la dernière rupture, une petite voix susurre : "C'était tout de même plus supportable d'être mal accompagné", et ajoute : "D'ailleurs, l'étais-tu si mal?" Je relis certaines correspondances, et ne vois plus que broutilles dans les traits de jactance et d'incompréhension qui avaient allumé la bombe. Avais-je été clair? Avais-je brillé moi-même par cette écoute dont je reproche si volontiers aux autres d'être dépourvus? La solitude ne m'a-t-elle pas gâté l'ouïe et la main?
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Publié dans Ma cure de modestie

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J
mieux vaut etre seule...je confirme, l'autre qui te descend quotidiennement ou qui t'ignores, c'est une mort lente et douloureuse.
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A
Y a des chances, en effet. Qu'est-ce qui vaut mieux, être seul ou mal accompagné? – L'autre, msieu, quand on a l'un!
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L
Bonjour à toi et merci de ton petit commentaire ^^ quand au dicton qui dit "mieux vaut être seul que mal accompagné"...je pense que ça n'est pas un célibataire qui a dut pondre cette mer"veille! lol
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