Je te vaux

Publié le par Ab'alone

Combien j'en ai vus, qui, se croyant "éclairés", s'indignaient que leur suffrage ne pesât pas plus au scrutin que celui d'un moudu! Flaubert, qui n'était pas le dernier des imbéciles, estimait que sa voix valait bien celle de tous les autres électeurs de Croisset. Confusion complète, ce me semble : une voix vaut une voix, c'est le postulat démocratique : le droit de chacun à décider pour lui-même implique, si nous prenons la même barque, la règle de la pluralité, ou de l'unanimité. Car quel aréopage trancherait entre les capables et les incapables? L'âne et l'aveugle, c'est toujours l'autre. Comme dit Descartes avec un zeste d'ironie qui n'est pas toujours perçu, le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, puisque personne ne se plaint d'en manquer.…………… Quant à la "dignité humaine", s'il est quelqu'un qui ne la refuse à personne, c'est bien moi : il y va de ma survie même, à mes propres yeux. Si j'admettais qu'un seul être fût méprisable, alors, délaissé, marginalisé comme me voilà, je serais le premier dans le collimateur du mépris. Si celui qu'on donne pour "le dernier des derniers", je le tiens sincèrement pour mon frère, mon égal en dignité, c'est parce que je refuse d'avaliser l'arrogance, À MON ÉGARD, de la prétendue "élite". C'est un tout insécable. Ce n'est pas au portail de ce blog qu'on trouvera, en guise d'avertissement liminaire : "Tordus, fêlés, pas sympas s'abstenir". Au contraire je les attends, je les réclame, je leur ouvre les bras, et certainement pas du haut d'une supériorité quelconque : mes mains sont vides.…………… Mon adolescence a été folle d'orgueil : à quinze ans, et même à dix-sept, je me prenais, comme bien d'autres, pour l'être le plus intelligent que la terre eût porté. Je ne comprenais pas grand'chose, et n'avais rien fait, n'importe! L'orgueil précisément se nourrissait d'insuffisance, de déréliction, et refusait en bloc tout ce qui lui échappait. C'est plus facile de se croire capable de tout quand on n'a rien essayé.…………… À présent, je signe comme Sartre à la fin des "Mots" : "Tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n'importe qui." On lui en a fait grief : "Comment? Vous vous preniez donc pour plus?" Eh oui. Avait-on lu le bouquin, ce merveilleux bouquin consacré au fantasme de "l'élection", de la "vocation", où Sartre se peint lui-même comme un voyageur sans billet, contraint à s'inventer une mission exceptionnelle quand passe le contrôleur? Là-dessus, qu'on n'aille pas me dire (peu de risque) ou penser (nettement plus) que je me prends pour Sartre!! "Notre histoire est tirée d'animaux plus petits".……………… Il n'est personne que je refuse d'écouter, en tout cas sciemment : quand l'incompréhension est patente, et le dialogue impossible, je le ressens comme une défaite, me retire sur la pointe des pieds, et le monument funéraire que je taille à l'adversaire, j'y laisse pas mal de mes os.…………… J'ai donc lieu de m'étonner de lire une lectrice aussi fidèle qu'hostile (il y en a) écrire comme une évidence que je ne songe qu'à ratatiner l'autre "sans la moindre écoute, sans tenter le moindre effort de compréhension". Et s'il n'y avait qu'elle! Mais j'ai lu et entendu ça vingt fois, de l'adagio au fortissimo. La seule case vide, le point aveugle, c'est que JAMAIS n'était précisé CE QUE je n'avais pas voulu, ou pas pu, comprendre ou écouter. Et toujours, si l'on y regardait de près, ce prétendu défaut d'écoute se réduisait à un défaut d'estime ou d'admiration. Pour eux, et surtout elles, "comprendre", c'est compatir et voir en beau. "Je raisonne mal, j'écris vaseux, je ne saisis pas ton argument et ne sais y répondre; mais je n'en vaux pas moins."…………… Parfaitement! Tu prêches un converti. Tu ne vaux pas moins, sur le plan de l'intérêt humain et de la démocratie. Je ne prétends ni t'écraser ni t'exclure, je ne te méprise pas, au contraire tu m'épouvantes : tu as le nombre pour toi, donc le secret d'une "vérité" collective qui m'exile. MAIS tu vaux moins, tu ne vaux rien, sur le plan de l'argumentation, si tu ne comprends pas ce qu'on te dit, et réponds à côté, c'est-à-dire à rien. Respecter ta pensée "autre", ce serait respecter la paresse et le néant. Il me paraît révoltant et ridicule que des gens qui ne passent pas cinq minutes par an à réfléchir (devant leur télé), pour peu qu'on les pousse, revendiquent d'avoir "démocratiquement" raison une fois sur deux! La démocratie n'a rien à voir avec le raisonnement : comme si on allait voter la solution d'un problème de maths!…………… Non, non, mes amis, mes haineux, mes offusqués : je comprends que "tout bon raisonnement offense", comme disait Stendhal; mais avoir raison, ÇA SE MÉRITE. Certains y parviennent sans effort, je n'en suis pas; du reste, je n'ai jamais "raison" que faute de réplique. Et dussiez-vous ne voir là que frime, je ne me sentirais pas humilié, mais HONORÉ d'être réduit à quia. – et de changer d'avis.
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Publié dans Ma cure de modestie

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