Bagatelles pour un massacre

Publié le par Louis-Ferdinand Céline

Allez, cadeau! Un passage verveux de "Bagatelles"… sur un sujet qui ne fâche pas, et d'ailleurs dépassé. "Que les cassettes tournent!" comme disait J;C. Averty : je ne le laisserai pas longtemps, n'étant pas très sûr, attendu sa longueur, de la légalité de la chose…………… [Céline vient de citer les moyennes annuelles dépensées dans chaque pays par habitant pour l’achat de livres : U.S.A. 25 francs, Allemagne 20 francs, Grande Bretagne 10 francs, Belgique 3 fr 50, France 0 fr 50 (chiffres de 1936) et répond à un article de Duhamel traitant (déjà!) de la “crise du livre”.]………………………… “Ah! mais! Ah! mais…” qu’il se demande le Bénin “Rien ne va plus! Quelle crise, mes empereurs! Mais on se navre à la fin!… d’être si peu demandé! de se mourir en flanelle!… Où s’en va donc? Où se disperse? Je vous interroge? le petit plâtre?… le petit pognon des clients? Je boude! Je boude! Le voilà!… où se dissipent les petits frics de nos clients, nos chers clients si mesurés, si fins, si français, si subtils, si nuancés, etc…, etc…” Mais Duhamel, cher illustre, vous donnez pas mal à la tête! mon cher Dumouton, mais c’est bien simple, tout facile, élémentaire, tout leur pognon part à la vinasse! C’est pas difficile à trouver! le petit pognon des clients, voyons, remettons nos lunettes, admirons un autre passage du joli rapport, d’autres chiffres… “l’Alcoolisme en France” parfaitement éloquents, substantiels aussi. “La France est le pays le plus fort consommateur d’alcool du monde… 21 litres 300 d’alcool pur, taxé par tête d’habitant… par an… (en comptant les bouilleurs de cru, ce chiffre s’élève à 26 litres par tête environ…). Les autres peuples d’Europe ont tous une consommation inférieure… D’un quart, de moitié, de trois quarts… 14 litres 84 Italie, 14 litres 80 Espagne, 9 litres 27 Belgique, 8 litres 87 Suisse, 5 litres 64 Autriche, 4 litres 89 Angleterre et Hongrie, 4 litres 52 Tchécoslovaquie, 3 litres 85 Allemagne, 3 litres 5 Pays-Bas, 2 litres 99 Suède, 2 litres Danemark, 2 litres 77 Islande, 1 litre 81 Norvège. Si la consommation des boissons distillées a baissé depuis la guerre d’environ 1/4 (3 litres d’alcool par habitant au lieu de 4), cette diminution a été compensée largement par une augmentation de la consommation de vin, qui était avant 1900 d’environ 35 millions d’hectolitres annuels, devenue en ces dernières années d’environ 50 millions d’hectolitres annuels……………… Il est donc inexact d’affirmer que l’alcoolisme diminue en France, au contraire il progresse, mais il est aujourd’hui produit plus souvent qu’autrefois par les boissons fermentées… La répartition, “l’habitude de boire a gagné les milieux féminins, certaines habitudes alcooliques sont devenues particulièrement tyranniques, par exemple, celle de l’apéritif” (P. Riesman).…………… Voyez qu’en France on sait encore se distraire… Sur la question du casse-poitrine, il est donc absolument officiel, tangible, palpable, que le Français ne craint personne… il se démontre au chronomètre à plein comptoir, à la bonbonne, à la péniche, au litre, au récipient qu’on désire, l’universel champion de vinasse!… foudroyant, imbattable, et de très loin!… Lecteur piteux, c’est possible, mais insurpassable alcoolique! Il n’est même pas question de rivaliser… Qui veut le verre? Même l’Anglais, qu’on cite partout comme un fier ivrogne, à l’épreuve, n’existe pas. Quel bluff! quelle prétention! C’est bien simple, aucun nordique, aucun nègre, aucun sauvage, aucun civilisé non plus n’approche, et de très loin, le Français, pour la rapidité, la capacité de pompage vinassier. Seule la France pourrait battre ses propres records de vinasse, ses descentes de picton. Ce sont d’ailleurs à peu près les seuls records qu’elle puisse battre. Mais dans cette épreuve “Hors-concours”, “Prima classa”. Aux autres sports, de muscle, de souffle, le Français se ménage, il se réserve… Il ne se montre jamais très ardent, très en train. Lui si brillant dans la vie, sur les stades il ne brille plus… Que le Français haïsse la lecture? Cela peut fort bien se comprendre, se défendre, et même devenir à tout prendre une aimable originalité… Qu’il préfère le bavardage aux textes, la rhétorique labiale au déchiffrage de paragraphes… Et pourquoi pas? Où est le mal? Mais qu’il se démontre, sans faiblir jamais, en toute occasion où on le met en ligne, et depuis 50 ans bientôt, aussi platement, infailliblement galette, infantile, en n’importe quel sport, la rigolade des stades de l’univers à vrai dire, ceci, pour être une originalité aussi, n’est pas moins tenacement humiliant. Cette énorme, infinie quantité de vestes sportives trouble un peu l’assurance, la naturelle jactance du peuple français. Pour une fois, devant toutes ces défaites, aussi régulières qu’imposantes, qu’immanquables, ses maîtres ergotent un petit peu, les masses se méfient… se troublent… méditent… Mais pourquoi méditer?… La réponse est là, tout à fait éclatante, elle coule à pleins bords, si j’ose dire : Vinasse!…
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Publié dans Socio de basse-cour

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