"Le sport, opium du peuple", glose
Ce texte de jeunesse, refusé jadis par un journal de lycée (le Pro : "Mais c'est à un culte religieux que vous vous en prenez!"), bien qu'il fût expressément écrit pour la rubrique "Provocation", je me suis amusé à en demander la réfutation et le commentaire à quelques classes de Première, dont une de sportifs, qui me blairait jusque là. Il ne me paraissait pas excessivement difficile de combattre mes arguments d'adolescent malingre et aigri (je l'avais signé "un chétif masqué"), ne serait-ce qu'en faisant valoir les droits du bon plaisir contre l'utilité et l'intelligence : ce qui procure du bonheur n'a pas à s'avérer autrement "utile", et l'on peut tenir l'intelligence même pour nocive, si elle ne débouche pas sur un mieux-être. Hélas, je n'ai jamais obtenu, en guise de réponses, écrites ou hurlées, que des vociférations haineuses, qui semblent attester que le raisonnement paraissait à mes jeunes aficionados du foot ou du ski bien plus imparable qu'à moi : de sorte qu'on peut s'interroger sur mes raisons de renouveler l'expérience. Le mobile avoué et affiché, c'était d'INTÉRESSER : de parler aux élèves de leur vécu réel, de les pousser dans leurs retranchements. On peut brancher l'usine sur la haine, non sur l'ennui. Si les paquets de copies déversent des kilomètres de platitudes niaises, c'est primo que le sujet est imposé, secundo qu'il est mal choisi, parce que l'apprenant se fiche de la question posée comme de sa première barboteuse : à des gosses qui ont des expériences sexuelles de plus en plus précoces, et ne mettent jamais spontanément les pieds dans un musée, on s'entêtait à donner des devoirs sur les musées, et jamais sur l'amour. À présent c'est pire encore, puisque tout ce qui n'est pas "genre littéraire" (dont nul n'a rien à foutre, sauf quelques spécialistes) est banni du cercle des réflexions permises : quand Rousseau raconte qu'il se masturbe ("ce dangereux supplément qui trompe la nature"
) on est censé s'interroger sur ce que "ça apporte à l'autobiographie" : très motivant, vous en conviendrez! Mais ne déflorons pas le sujet, nous n'en avons pas tant en réserve, à ce rythme nous ne tiendrions pas jusqu'aux froids, surtout qu'ils ont l'air de vouloir tarder! Recollons : intéresser, donc, et là on peut dire que j'ai réussi. Mais réussi à quoi? À chauffer l'adrénaline et à me faire des ennemis, d'autant plus violents qu'ils sentaient davantage les insuffisances de leur logos. Quand je lance que le sport affame indirectement le Tiers-Monde, en brûlant pour rien des calories qui manquent aux démunis, je ne compte pas un quart d'instant, ça va de soi, que l'auditeur renonce à son hobby, je m'emploie simplement à culpabiliser le pauvre bougre, comme faisait jadis feu Dumont, quand il comparait (dans "L'utopie ou la mort!") les chiens et chats replets d'Occident aux enfants squelettiques d'Afrique et d'Asie. On SAIT qu'il n'y a rien à répliquer, et qu'"appeler au dialogue", au moins dans ce cas, c'est de la poudre aux yeux. Bien possible, après tout, que je sois "méchant", comme quelques bouches féminines me l'ont dit et répété
Ce qui m'agace, vous l'avez bien compris, ce n'est pas la pratique d'un sport : j'aime pour ma part la rando, l'escrime et l'escalade, et les pratiquerais encore, n'était une tendinite tenace au coude (consécutive à un coup de sabre) et un "mal de Morton" au pied droit. Regarder un match, hors de question, mais ce n'est pas une raison pour l'interdire aux autres, loin de là : quel plaisir d'arpenter des rues vidées de leurs mâles par une bonne coupe du monde! Il est vrai que les nanas s'y mettent aussi : j'étais à Cayenne lors de la finale France-Brésil, et il m'a semblé évoluer dans une ville-fantôme
une heure et demie, mi-temps déduite. Après quoi, le sabbat! Et tous les drapeaux brésiliens disparus comme par enchantement
Ce n'est pas l'engouement grégaire qui me dérange, au contraire : les collines sont désertes quand tout le monde s'agglutine autour des plans d'eau. Mais la SACRALISATION ne passe pas. La phraséologie de l'ascèse, du dépassement de soi, de la "grand'messe cuménique" des J.O. Comme écrivait Giono dans les années soixante, "Quand Jazy court, en France, en Belgique, en Suède, en U.R.S.S., où vous voudrez, n'importe où, si ça lui fait plaisir de courir, pourquoi pas? S'il est agréable à cent mille ou deux cent mille personnes de le regarder courir, pourquoi pas? Mais qu'on n'en fasse pas une église, car qu'est-ce que c'est? C'est un homme qui court; et qu'est-ce que ça prouve? Absolument rien."
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