Les grindes marques

Publié le par Ab'alone

"Elle portait une jupe Judith Karfunkelstein, un T-shirt Nick Bigfoot avec une étole Yamamoto Kadératé, des sandales Turlutti et un sac de chez Sacs"… Je ne charge même pas, le texte même est caricature, et vous en trouverez des copiés/collés chez toutes les romancières anglo-saxonnes de la "jeune génération", traduites chez France-Loisirs en collection "Piments". Le parfum d'altérité qui émane de là m'enivre un moment, et puis non, la connerie est trop patente, et d'abord à cause de la conformité : d'un "roman" à l'autre, ne changent que les noms propres. Vous êtes bien placés, ô infortunés parents, pour savoir que notre cher hexagone n'est pas épargné : de toute façon, nous pompons tout, et de préférence le pire, j'entends ce qui demande le moins d'effort de cervelle, et notre belle jeunesse semble irrémédiablement nécrosée. Je lis dans "Le temps des conformismes", Journal 2004 de Paul Valadier, jésuite philosophe et théologien, barbissimant (pour moi) en ce qui touche la foi, ses pompes et ses œuvres, enfin toute sa boutique, mais délectablement décapant quand il porte sur le reste du monde le regard d'un catho, c'est-à-dire désormais d'un hors-la-loi : "Une enquête de l'Union des familles d'Europe retient l'attention. Les ados sont obsédés par les marques, et cela revient cher aux familles incapables d'aller contre le courant (entre 300 et 500 euros pour les garçons, paraît-il). Les psys expliquent qu'ils s'agit d'un passage transitoire où l'ado s'affirme, et s'affirme contre, donc qu'il ne faut pas le contrarier. Ce qui frappe, c'est à quel point ce discours psychologisant fait le jeu des grandes marques et du règne de l'argent : les ados n'en font pas qu'à LEUR tête, car leur tête est conditionnée par des agences commerciales qui leur imposent ce qu'ils doivent porter, agences assez habiles pour changer les marques fréquemment. Et peu importe si ce qu'ils portent est d'un inconfort notable, comme on le voit avec ces pantalons qui leur tombent sur les fesses et qu'il leur faut retenir en montant un escalier, pour éviter de les voir descendre encore un peu plus bas. Originalité et individualisme? Ou troupeau nietzschéen au sein duquel tous se croient différents alors qu'ils sont tous semblables? On veut croire qu'il s'agit d'une transition et qu'il ne se prépare pas une génération de conformistes et de suivistes aliénés à la loi d'airain du commerce ou de telle autre idéologie plus redoutable…" Ce n'est pas moi qui coupe, c'est le bon père qui s'arrête là : chuttt! Et je devrais bien fermer ma boîte à mon tour, car je ne saurais mieux dire : avec une incroyable impavidité, notre idéologie (pour laquelle l'idéologie, c'est toujours celle des autres) parvient à utiliser les mots au rebours de leur signification, à baptiser "liberté" celle de faire taire ceux qui ne pensent pas comme vous (les ennemis de la liberté, bien sûr!), "courage" celui de hurler avec les loups ("le courage de s'opposer aux négationnistes", comme disait je ne sais plus quel rabbin) ou originalité le plus étroit conformisme. Se croire original quand on fait comme tout le monde, c'est bien étrange, et c'est pourtant ce qu'on observe tous les jours; du reste, dans la phraséologie de notre temps, la personnalité, ça s'achète, et en série!.…………… Les ados vont vieillir, ce ne sera qu'un feu de paille? J'aimerais à le croire; mais tout de bon, les adultes sont-ils si préservés? Combien de dames mûres, et même franchement blettes, passent leur temps libre sur eBay en quête de Dior et de Remplissez-la-Case à prix réduits? Il se peut que je sois aveugle à certaines différences réelles de qualité; mais de fait je n'en distingue aucune entre ces hideux foulards ruine-gogos qu'on nous vend en détaxe dans les aéroplanes, et ceux qu'on trouve à deux bahts sur les marchés thaïlandais. Je reste les yeux ronds de voir arborer un sweat dont toute la déco consiste en l'étalage de la marque elle-même, transforme son porteur en pub ambulante, et me fait l'effet d'une véritable MARQUE, oh oui – pour le bétail.…………… Prêt-à-porter, prêt-à-penser… Je ne suis pas si passéiste que certains se l'imaginent sans doute, et nullement curieux d'un retour au Roi-soleil ou à l'avant-mai 68. Mais je regrette le temps où l'on cousait ses fringues. Quand j'ai débarqué à Maurice, je possédais deux T-shirts et trois chemises, dont une déchirée. J'en suis reparti avec une centaine de chaque, de quoi me vêtir jusqu'après mon décès, et j'admets que certains sont rien moches. Mais du moins, en ayant choisi le tissu, taillé le patron, ou peinturluré les surfaces, porté-je de l'exclusif… dans l'intimité. Car sans estampille officielle, il y a de quoi se faire moquer, voire caillasser dans les rues. Comme me disait naguère une élève, "on n'a jamais vu ça par ici" – et par ailleurs non plus : grave outrage au consensus! Dans cette société de clones-tous-uniques, le ridicule est la sanction de l'originalité réelle – et quand elle se défend, la haine.
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Publié dans Socio de basse-cour

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