Respect = mépris
"Le parfait mépris souhaite d'être méprisé par ce qu'il méprise, pour s'y trouver justifié." Encore Montherlant, dont j'abuse décidément. On comprend qu'il ne soit pas à la mode! Et comme il s'en souciait bien plus qu'il ne l'avouait, nul doute qu'il n'eût mis un bémol en 2005. Depuis quinze ou vingt ans, le Mépris, qu'ont osé professer tant de grands esprits, est devenu le pire des péchés mortels. C'est bien plus grave d'être méprisant qu'idiot! Atteinte au sacro-saint Rrrespect, la valeur montante, et tellement montante qu'elle va bientôt submerger toute raison.
Si le Respect se bornait à promouvoir la courtoisie et à répudier la violence, à la bonne heure! Je n'ai aucun attachement pour les vociférations et les coups, reçus ou donnés. Et puis on n'a jamais aidé personne en le traitant de con, comme ça, sec : loin de progresser, il se cabre ou se couche. Du reste, je m'oppose de toutes mes forces à la condamnation d'un intellect dans son essence : refuser à l'autre la perfectibilité, c'est me l'interdire à moi-même, m'enfermer dans une nature indépassable. "Tu es un con" est ignoble et stupide (car inutile) s'il n'implique pas, en creux : "Tu peux mieux faire".
D'ailleurs, l'expression du mépris relève le plus souvent de la peur et de l'autodéfense : je doute fort que Mossieur de Menteurlant fût si enchanté d'être méprisé de ceux qu'il disait mépriser; et sa propension à éliminer les êtres pour un oui, un non, un geste, me paraît révélatrice d'une fêlure : c'est d'abord pour se protéger soi-même qu'on flanque à la poubelle ceux qu'on ne parvient pas à comprendre ni à convaincre.
Mais où je m'insurge, c'est quand, sous le nom de "respect", on me passe en contrebande la morale la plus conformiste et la plus poussiéreuse : le Respect, dans la langue de bois de notre temps, comme dans celle de la Mafia (voyez le sens d'"homme de respect" dans les Mémoires du parrain Bonanno, par exemple) c'est d'abord celui des autorités et des hiérarchies instituées. Le fameux pacte de "respect mutuel" qui lie l'inférieur au supérieur commence par confirmer les positions respectives [italiques, hin hin] de chacun d'eux; et à mon humble avis le sans-grade se fait entuber : en échange d'un minimum de politesse bidon, il s'engage à avaliser les grades, et à obéir sans discuter.
D'autre part, la principale manifestation de ce "respect", c'est la tolérance, la reconnaissance d'un "droit à la différence" qui ressemble au mépris comme deux gouttes. "Pense et crois ce que tu veux, c'est ton affaire" = "reste dans ton pipi, mon zami, à condition que tu ne présentes aucun danger". Je n'essaierai pas de te faire toucher du doigt l'absurdité de ta position, de toute manière tu ne pigerais rien.
Les grandes religions (sauf le Judaïsme, qui pourrait bien n'être pas étranger à cette évolution, à cette régression, qui me hérisse) l'entendaient autrement : pour le Christianisme et l'Islam, l'Autre est un Même potentiel. Un ondoiement, une profession de foi, et hop, tu deviens notre égal au sein de la communauté des croyants. Certes elles avaient grand tort de contraindre, et bien souvent à la pointe de l'épée; mais il me semble qu'elles "méprisaient" moins l'adversaire auquel elles cherchaient à faire partager leur foi, que celui qui par sa tolérance, sous-entend : "débrouille-toi tout seul, ton cas est désespéré". Ici le prétendu respect contient le mépris. La tolérance, OUI, plutôt que la violence, comme solution du désespoir. Mais avant, le vrai respect consisterait, que je croy, à échanger, à partager, à réduire au mieux les différences par le dialogue. Prohiber "tu es un con", soit; mais pas : "tu dis et penses des conneries". C'est comme ça qu'on avance! Regardez un peu ces élèves à qui l'on ne peut plus signaler un paralogisme ou une faute d'orthographe sans offenser leur dignité, et qui sont d'autant plus bouffis de suffisance qu'ils y ont moins droit par leur effort ou leurs performances! Regardez ces profs qui en appellent au Respect quand ils ne sont pas à la hauteur de la tâche, quand ils se sont plantés ou ne savent pas répondre à la question! Un monde d'outres cuidantes
Pas de pensée sans irrespect, ou elle n'est plus que bêlement. L'irrespect, le refus des valeurs admises et des voix consacrées, est la condition sine qua non de la réflexion. Or il me semble assister depuis trop d'ans à un retour concomitant des "Machin l'a dit" prosternés qui se substituent aux arguments, ET d'une confiance en soi insensée : tous ces morveux ignares qui vous invitent à "réfléchir", c'est à se tordre
le mouchoir. Mais la contradiction n'est pas si énorme qu'elle paraît : si l'on excepte les débiles (et j'admets qu'ils sont légion) trop imbus d'eux-mêmes pour accéder à la notion de pacte ou de contrat, c'est parce qu'on refuse le risque d'être contesté qu'on choisit soi-même de respecter
ce qui est rêspêctâble. Et ainsi le conformisme fait le lit de l'estime de soi.
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