Pages roses : "non olet" et "non dolet"

Publié le par Ab'alone

L"empereur Vespasien avait frappé d'un impôt les édicules (pas si cules que ça, en fait : voir description haute en odeurs dans Carcopino, "Vie quotidienne à Rome", pp. 59-60) auxquels il a laissé son glorieux nom. Se pointe Titus son fils, qui l'apostrophe en latin : "Quand même, papa, ton impôt sur les chiottes, là, pas très classe!" Vespasien lui tend une poignée de sesterces : "Renifle! Ça pue?" – "Bof, non. NON OLET, ça ne sent pas." – "Eh bien, c'est le produit de cet impôt que tu persifles. PECUNIA NON OLET, l'argent n'a pas d'odeur." Une devise appelée à une riche postérité, qui du reste préfère en général la professer en secret.…………… La seconde ne diffère que d'une lettre, mais n'a rien à voir, et nous emporte vers le sublime. Le consul Pætus, qui avait conspiré contre l'empereur Claude (un rigolo au regard de son neveu Caligula, mais passablement sanglant tout de même, à ses moments perdus) est en passe d'être jugé, et n'a guère que le choix du poignard pour échapper au supplice. Seulement, ça pique, et il hésite… Sa femme Arria s'empare de l'arme, se la plonge dans le sein, l'en arrache, et, expirante, la tend au trouillard : "PÆTE, NON DOLET : Pætus, ça ne fait pas mal." Le pauvre, que vouliez-vous qu'il fît, à part s'exécuter à son tour? Ses ultima verba ne nous ont pas été transmis. Un plein stylo de pensées profondes sur ce sublime féminin, ce sublime de la sujétion, celui qui m'est le plus étranger… Mais c'est un secret de Polichinelle : les femmes ont TOUJOURS été plus courageuses, et "avoir des couilles au cul" est l'expression la plus aberrante qui soit, du moins dans son application à l'espèce humaine.…………… Les mots d'Arria, connus de tous en ce temps-là, sont repris par le mathématicien Romme, en prairial III, au sortir du tribunal réac-thermidorien qui vient de le condamner à mort, avec cinq amis : le dernier carré de la Montagne. Ils se suicident tous à la file, AVEC LE MÊME COUTEAU. Pour le coup, la postérité n'est plus très chaude pour s'inspirer de l'exemple, et c'est à une effrayante altérité que nous nous voyons confrontés. À l'arme blanche, Seigneur! Chair de poule… Notez que Néron, qui passait pour aussi lâche que cruel, ou auquel les historiens ont fait cette réputation, n'a guère eu besoin que d'un esclave pour lui tenir ferme le fer… Y a pas, on était moins douillet avant l'avènement de la cocaïne, et des piqûres systématiques pour trois coups de roulette chez le dentiste. Ne croyez pas que je me donne le genre de regretter l'époque de Cro-Magnon, ou que je me la serre dans une porte pour m'endurcir! Mais on se demande parfois si le courage psychique n'a pas subi la même érosion que le courage physique……………… Non, car il faut comparer des choses comparables. Tacite donne des exemples de lâcheté des sénateurs sous le règne d'empereurs dingues, qui laissent loin derrière les pires débauches de tontonnolâtrie. Nul n'oserait lécher le troufignon de Chirac comme Racine ou Boileau, voire Bussy-Rabutin, celui de Louis XIV. Il se peut qu'en tous temps la lâcheté ait été dévolue à la vie quotidienne, avec ses petits biens et son petit avancement à préserver, et que nous nous révélions tout autres aux grandes occasions, surtout quand tout est perdu? Alors, il est triste de vivre en un siècle où les grandes occasions se font rares. – T'as qu'à les créer, eh, pomme, tes "occasions"! L'Histoire a bon dos.
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