Fausses valeurs : acteurs et top-models

Publié le par Ab'alone

Toutes peintures se valent pour un aveugle, toutes musiques pour un sourd, tous parfums pour un anosmique, toutes pages pour un illettré, tous arguments pour un abruti, et il faudrait y regarder à deux fois et plus avant de décréter pipeau ce qui nous échappe. Il pourra surprendre certains d'entre vous, qui, au vu d'articles un tantinet agressifs, croiraient pouvoir en définir l'auteur par le négativisme hargneux, de lire ici que le témoignage des gens qui n'ont rien vu, rien entendu et rien compris me paraît d'importance très subalterne. Entre celui qui a tiré provende d'un livre et tel autre qui le prétend vide, je ne balance pas : c'est au premier que je fais confiance sous bénéfice d'inventaire, à moins qu'il ne soit payé pour louer, ou ne se soit démontré peu fiable par le passé. Car le second, qu'a-t-il à nous dire? qu'il n'a rien capté, et que PEUT-ÊTRE il n'y avait rien à capter.…………… Seulement la suggestion, l'intérêt des gens en place, l'autosuggestion, et le poids des opinions acquises troublent le jeu, et quand l'intuition ne vient pas à notre secours, la réception critique, ce traitement idéal de la dissonance cognitive, devient diablement difficile. Certains s'en tirent en acceptant tout des Voix Autorisées, d'autres en rejetant tout ç'à quoi ils n'ont pas accès direct, et se fermant par là les apprentissages : j'ai un père pour qui Mozart et Viens Poupoule, c'est du kif, et qui, restant de glace devant Monet ou Dali, attribue leur cote au bourrage de crâne. Tel autre, dont le palais ne fait pas la différence entre un Pétrus et un gros-qui-tache, tranchera que l'œnologie, c'est tout du bidon, et qu'il y a des gros sous derrière ces différenciations abusives… Et à tout prendre je préfère encore les Puisqu'i-l-disent aux On-m-la-fait-pas : au moins les premiers n'aggravent pas la bêtise par l'outrecuidance.…………… Ce n'est donc pas sans tremblement, ni sans le soupçon de n'y voir que du feu, que je conteste in petto, et dans quelques lignes coram (mini)-populo, certaines valeurs installées, à commencer par celles qui génèrent les profits les plus mirobolants du microcosme culturel, à savoir celles des "grands acteurs" et des top-models. Non que je m'amuse à détrôner Clint Eastwood au profit de Josh Chumplechoke, à tripatouiller la cote de Bouquet, d'Adjani, de Depardieu : c'est plus grave : à mes yeux, un "grand acteur", ça n'existe tout simplement pas. Sauf une minorité de coincés, le premier bonhomme ramassé dans la rue est capable de faire autant et mieux que les têtes d'affiches payées la peau des couilles. Et je n'en veux pour preuve que celle-ci : si vous êtes dans la place, rejeton d'un pôpa à prestige, alors le prétendu "talent" vous vient de surcroît, et quasiment de naissance. Paul-Louis Courier, dans sa "Conversation chez la comtesse d'Albany", contestait pour ces mêmes raisons l'existence d'un art de la guerre : "Je veux croire, puisque tout le monde l'assure, qu'il y a un art de la guerre; mais vous m'avouerez que c'est le seul qui ne demande point d'apprentissage. […] Un jeune prince à dix-huit ans arrive de la cour en poste, donne une bataille, la gagne, et le voilà capitaine pour toute la vie, et le plus grand capitaine du monde. […] Un prince, quelque génie qu'il ait reçu du ciel, ne fait point, tout botté, en descendant de cheval, le Stabat de Pergolèse ou la Sainte Famille de Raphaël." On sait que Tolstoï ("Guerre et paix", passim) ne croyait pas plus au génie de Napoléon que Courier à celui du grand Condé.…………… Mais revenons à nos moutons : voyez Jouvet, Gabin, Bogart ou Nicholson, on ne prétendra pas que je m'en prenne aux obscurs et aux sans-grade. Qu'est-ce qu'ils nous JOUENT donc, ces monstres sacrés, sinon sempiternellement le même personnage? Et c'est ce qu'on leur demande, c'est la clef de leur succès, ou du moins de la confirmation d'icelui : l'esprit flemmard ne jouit que de les reconnaître, qui qu'ils incarnent, "bien pareils à eux-mêmes". Tel autre, on va célébrer à l'envi ses subtilités de mimiques et d'inflexions, sans voir qu'elles sont faites à 95% de l'attente et de l'attention du spectateur. Ah! L'interprétation de Serrault! Indicible! Indicible, soit, comme tout visage humain, comme toute voix, comme toute gestuelle humaines : Serrault, c'est exactement n'importe qui, mais doté par le temps, l'argent, le grégarisme, d'une valeur purement fiduciaire, imposée à des masses qui ne SAVENT PAS, qui ne savent plus rien, pour qui ne compte plus que l'étiquette du prix, des masses à qui il convient d'indiquer l'endroit où il faut rire ou pleurer, et qui, cerise sur le gâteau, s'imaginent penser et sentir par elles-mêmes……………… Les tops, elles, sont belles. Parfois, ça se discute, surtout les sacs d'os, mais mettons. Et remettons à plus tard l'historique des canons de la beauté. Le problème hic et nunc, c'est qu'elles ne sont pas belles au point d'en éclipser des milliers d'autres qui les valent. "Il y a dans la salle vingt filles plus belles que moi", lançait Lætitia Casta lors d'une conférence, pour des raisons qu'on devine (il est humiliant de "n'être qu'un cul", qu'un corps, qu'un visage, et l'on préférerait faire croire qu'on a percé pour d'autres qualités) mais qu'importent ses raisons : elle avait raison. J'habite une ville où je ne peux faire une sortie sans croiser un ou deux tops topissimes qu'on ne verra jamais à la télé. Bon, j'essaie de ne pas trop les regarder, de peur d'indiscrétion, et surtout que leur visage ne me révèle quelque imperfection. N'empêche : chacun le voit bien autour de lui : le monde est plein de Miss Monde qui ne seront jamais couronnées. Et la question qui se pose à mon entendement cacochyme est celle-ci : pourquoi payer un million la MÊME paire de fesses qu'on pourrait avoir à cent balles? Pourquoi limiter drastiquement le nombre des reines de beauté? À première vue c'est du fric absurdement perdu par les VRAIES puissances, celles qui font la loi, celles du Capital. Nul doute pourtant que l'investissement ne soit rentable, et que douze étoiles choisies au doigt mouillé ne rapportent plus, même surpayées, que douze mille au rabais, le gogo lambda s'étant mis en tête que ces douze élues avaient un kekchose de plus. La psychologie sociale appelle cela, ce me semble, "croyance à la justice du monde" : il FAUT, à tout prix, que notoriétés, hiérarchies et rémunérations soient d'une manière ou d'une autre justifiées, c'est l'intérêt des puissants qui accaparent les haut-parleurs; mais c'est aussi le besoin de la foule, prise de panique quand vacillent ses équations, et plus acharnée à la défense des idoles que les idoles elles-mêmes.
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Publié dans Socio de basse-cour

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A
Merci du développement.<br /> Cela dit, je ne m'incline pas devant le rapprochement Mozart-Lénine. À ce dernier, attendu la situation acquise, les Allemands furent avisés d' offrir un wagon; mais un autre aurait fait PEUT-ÊTRE le même boulot, un peu différemment. Dito pour Hitler, qui aurait été "remplacé"… mais pas exactement par Hitler.<br /> Un Mozart, lui, n'était nullement exigé par l'histoire : s'il était mort du croup à deux ans, on aurait eu douze Haydn à la place, mais pas CETTE MUSIQUE-LÀ. Et pour le coup la nuance est TOUT. Dire que ce qui a été ne pouvait pas ne pas être ne mène pas la spéculation bien loin.<br /> De même, estimer qu'"on est comme on est", et que le saint n'a pas plus de "mérite" que le serial killer, c'est présumer que "tout est écrit", et réduire à rien la liberté humaine : pensée purement tautologique selon moi, et moralement néfaste, car où mène-t-elle, sinon au fatalisme et au laisser-aller? Le "tu te fais plaisir à ta manière" fréquemment opposé à ceux qui font du bien autour d'eux me paraît très limité : si "mérite" y a (et qu'importe?) c'est à ce qu'on apporte aux autres qu'il convient de le mesurer, et subsidiairement à l'effort qu'on fait sur soi-même – lequel paraît peut-être inscrit dans les gènes et les pressions du milieu, quand on observe une biographie après coup, mais ne relève pas moins, au jour le jour, d'une évidence intuitive de la liberté : Shakespeare a toujours le choix entre écrire Hamlet et aller au bistrot.<br />
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X
Il me semble que oui, l’acteur a tout intérêt à se valoriser en parlant d’autant plus de « travail » et de sueur qu’il sait que le sien n’en est pas un. Ne serait-ce que pour simuler le bout d’un début de condition laborieuse, histoire de justifier ses idées de gauche. <br /> Et oui, l’acteur, le grand acteur, joue tout de même mieux que n’importe qui, que moi par exemple, qui serais bien incapable de jouer la comédie devant une caméra, ne serait-ce que parce que je suis conscient du ridicule d’une telle situation, tandis que l’acteur y voit sa raison de vivre. Maintenant, doit-on appeler ça du talent, ou simplement de l’inconscience, de l’impudeur, de la vulgarité ? Il me semble qu’il faut tout de même reconnaître aux grands acteurs une certaine finesse d’observation et de connaissance humaine et psychologique. Ce qui n’est pas encore du « génie », certes ! <br /> Ensuite, quelqu’un aurait-il pu remplacer Shakespeare, Mozart ou Ingres, voilà une question intéressante ! Je crois, pour ma part, assez peu à l’originalité de l’individu, à son unicité. Je le crois très dépendant des conditions dans lesquelles il se développe. Si Lénine s’était fait écraser à 5 ans, les conditions de la révolution n’auraient-elles pas été tout de même présentes, n’auraient-elles pas façonné un autre type de la même manière, qui en aurait eu la même histoire ? Idem pour Mozart et les génies ? J’en reste au niveau de l’interrogation.<br /> Pour terminer sur la « morale des forts », je ne voulais pas laisser comprendre que gentillesse = faiblesse. Je dis simplement que la gentillesse ne résulte pas plus d’un effort sur soi de la part des gentils que la méchanceté des méchants. Le gentil « cède » à son caractère inaltérable de gentil, comme le méchant cède à sa méchanceté. L’un comme l’autre obéissent à leur caractère, et dès lors, aucun n’a plus de mérite que l’autre. Je n’envoie pas chier la vieille qui me passe devant à la boulangerie non pas par un effort moral de ma noblesse, mais parce que je suis effacé et timide (ce qui n’est pas à proprement une « faiblesse »). Tel autre lui enverra son poing dans la gueule non pas par sens de la justice ou par intransigence, mais parce que son caractère lui dicte un laisser-aller, une priorité de son envie primaire sur sa compassion pour autrui. Rapport avec la choucroute : l’acteur, lui, n’obtient pas son jeu par un effort soutenu ou un génie increvable, mais parce qu’il a besoin qu’on le regarde et de se regarder.
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A
PS : je consulte mon courrier : oké!
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A
Reste à savoir si l’on paraît plus, ou moins, “extraordinaire” quand on prétend s’être esquinté le tempérament à bosser : il me semble qu’à arborer trop de travail on rogne sur le “génie” (du moins la conception commune qu’on en a, pas celle de Buffon). Oronte n’avait “demeuré qu’un quart d’heure” à faire son sonnet; de nos jours on se targuerait plutôt de l’avoir travaillé un mois, pour conquérir à l’esbroufe l’admiration d’un public incapable de juger sans cornac; du reste la frime se proportionne sans doute à la première impression donnée par un produit ou une performance : c’est quand un tableau semble peint par la queue de Boronali qu’on va entendre parler des années de réflexion et d’élaboration qu’il a coûté.<br /> Cela dit, ma critique (qui prenait le risque de l’erreur et du ridicule avec plus de témérité encore que d’hab) était plus radicale : non seulement l’”art” de l’acteur est subalterne, mais je pense qu’il n’existe pas. À mon avis, un “(grand) acteur” ne sait pas “mieux faire”, mieux jouer, que, disons, presque n’importe qui. Admettons, Julie, (mais seulement sous bénéfice d’inventaire) qu’il y ait un peu plus de coincés que je ne le soutenais, surtout s’ils sont mal dirigés, et peut-être à dessein. Mais le “génie” ou le “talent” de Serrault ou Depardieu, mon œil! PERSONNE n’aurait remplacé Shakespeare, Mozart ou Ingres. Mais des Serrault, j’en ai connu à la pelle dans les noces et banquets, il suffisait de leur accorder l’attention requise : le POSTE est tout dans ce cas… SI toutefois l’”essentiel” ne m’échappe pas! Car ma position ne manque pas d’outrecuidance : d’éminents esprits ont tout de même fermement cru à ce que je prétends mythe.<br /> Quant à la morale des forts, cher Xix, c’est un sujet infiniment plus vaste, et j’espère que nous aurons l’occasion d’en deviser. Je ne crois pas, pour ma part, que la gentillesse connote nécessairement la faiblesse, qu’une brutalité écumante me paraît trahir bien davantage. À suivre. Mais j’y insiste lourdement : quand quelqu’un comprend ce qu’il lit et a beaucoup à dire, on est un peu dépité de ne pouvoir lui rendre ses visites…
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X
Les acteurs ne font qu'être eux-même certes, mais n'est-ce pas le cas de tout "artiste", et de tout le monde d'ailleurs ? L'artiste (et l'acteur en particulier) se donne toute la peine du monde pour nous faire croire qu’il est extraordinaire ("c'est un métier dur", "je travaille sans relâche", "je me suis donné à fond dans ce rôle" etc.), et il a tout intérêt à faire passer pour chose difficile ce qu’il sait bien faire. Mais le peintre aussi ne fait qu’être lui-même, il peint « naturellement, et le champion de judo, et le « gentil », qui n’est gentil que parce qu’il ne peut faire autrement (trop lâche, trop timide, trop faible personnalité), mais il n’a pas plus de mérite à être bon que le méchant à être méchant. Cependant, je suis d’accord que le « talent » de l’acteur est très souvent surévalué, et il est d’ailleurs le premier à se surestimer. Prenez un type comme Pierre Arditi, sa mine concernée, son allure et tout le foin-foin… Eh oh mon gars ! Ton métier n’est que de faire semblant d’imiter un personnage que tu n’es pas, de singer les mimiques que tu ferais si tu étais dans la situation que ton réalisateur t’inflige, alors laisse-moi te mettre une claque, s’il te plait !
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