Faut-il filer son adresse aux amis?

Publié le par Ab'alone

Les têtes d'affiches de Blogland m'ayant largement déçu, ma promenade matutinale me mène surtout chez les novices, les "premières entrées", de qui l'on peut tout attendre, et à qui deux lignes de commentaire seront plus utiles qu'aux artistes qui en sont saturés. Est-ce que j'attends le renvoi d'ascenseur? Pas si crûment : à l'ordinaire je ne tape même pas mon adresse : c'est dans le brouillard que je les traite comme j'eusse aimé qu'on me traitât – ou aimerais qu'on m'eût traité. Chaque "matin" nocturne (je me lève à deux heures, ces temps-ci, et suis en passe de rejoindre la nuit de l'honnête homme "par l'autre côté") renouvelle, évidemment, l'agacement que me causent les 50% de "vous n'avez pas encore écrit d'article" : pourquoi font-ils ça? Les noms-de-blogs qu'ils inventent ne me paraissent pas mériter une prise d'option "à blanc"; mais passons : c'est plus vite fait que d'attendre une tonne de photos. Parmi ceux qui causent, je ne m'arrête pas aux comblés, à ceux du moins qui s'affichent tels, mais aux rares qui font état d'un manque, d'une fêlure, d'une souffrance. Parfois, mais c'est exceptionnel, une question m'interpelle le néocortex : hier, celle-ci, en substance : faut-il donner l'adresse de son blog aux proches? Un dilemme intéressant, bien qu'il me soit épargné. Il est bien clair de toute façon qu'appeler "intime" un journal en ligne est une absurdité : dès lors qu'on sait que des yeux risquent de se poser dessus, la frime menace, on lime son style et sa syntaxe, si l'on a une notion de cexé, et l'on doit se surveiller de très près si l'on veut éviter de se camper dans des attitudes : le journal intime vise à fixer le temps qui fuit, et à l'autothérapie par déballage du refoulé et élucidation de soi (celui de Drieu la Rochelle est à cet égard le plus étonnant que j'aie lu – avec ceux de Kafka et de Léautaud); le journal "extime", lui, si sincère qu'il se veuille, cherche à conquérir un public : transparence et lucidité deviennent des MOYENS de quêter l'admiration, la sympathie, voire l'amour. L'avouerai-je? Je bâille quand la plupart de mes dissemblables passent aux aveux, persuadé d'avance qu'ils vont encore me sortir une version valorisante de leur cher ego. C'est des écrits qu'ils cachent que je suis avide, des confidences que leur arrachent la chnouf et le jaja, des grimaces qu'ils font au miroir de leur salle de bains, et à la limite de ce qu'ils refusent de s'avouer à eux-mêmes : étonne-toi de ton isolement! Jamais je n'ai osé me déguiser en curé, et me glisser dans la partie pro d'un confessionnal : c'est un de mes regrets les plus cuisants.…………… Cela dit, bien des journaux intimes, tous peut-être, appellent de toutes leurs pages le lecteur clandestin, et certains sont écrits à dessein pour manipuler les proches. J'ai vécu jadis avec une fille qui lisait le mien en douce, encaissait ce que j'y disais d'elle (ce qui me laissa bleu) mais ne pouvait s'empêcher de parer sa perspicacité des révélations qu'elle avait puisées dans cette lecture, de sorte qu'il ne m'a pas fallu une semaine pour renifler l'embrouille, à force de "ouais, quand tu dis ça, tu penses que"… ou de "elle te plaît, ma sœur, hein?", alors que je n'en avais rien témoigné. Le marrant, c'est que je lisais moi-même le sien, aussi fadasse que les briques de lait (j'exècre ce breuvage) entre lesquelles elle le dissimulait, et qu'il ne faisait nulle mention de sa coupable activité : elle savait donc, mais ignorait que je susse qu'elle savait, de sorte que j'avais une longueur d'avance au petit jeu de la manipulation réciproque. Amusant un moment, littérairement parlant. Mais en fin de compte on gagnait peu à ces échos d'échos, et sur le plan de l'introspection on perdait tout : si j'avais eu le temps, j'en aurais tenu deux à la fois, un vrai pour m'épancher, un faux pour la malaxer. Et qui sait si elle-même ne le faisait pas?…………… On ne peut pas courir les deux lièvres à la fois, mais on peut parvenir à les louper tous deux : si vous livrez l'adresse aux amis, famille et connaissances, ils savent que vous tiendrez compte de leur lecture en écrivant, et que la vérité n'est pas votre objectif; de sorte que vous n'avez pas NON PLUS grande latitude d'agir sur eux de la sorte : pour le coup, c'est tout perdre pour ne rien gagner. Bien sûr, cette merdiquetation ne s'applique qu'aux bleurghs introspectifs, les seuls qui m'attirent hors-recherche pointue. Il va de soi qu'une recette de couscous ou une fiche sur les œuvres de Marchenoir-Destrompettes peuvent être mises entre toutes les mains. N'imaginez pas que j'ironise : j'aimerais bien, moi z'aussi, détenir un savoir objectif à faire partager.
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Publié dans Blog sur blog

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