Pointeur (29)

Publié le par Ab'alone

La nuit était avancée et je somnolais à moitié quand la porte se rouvrit. Le jeune loup arborait un sourire satisfait dont je ne fus pas dupe un instant : qu’auraient-ils pu découvrir? La présence de Jenny ou d’Ariane sous mon toit, je les avais reconnues sans y être contraint; et quant à la preuve d’activités coupables, tout au plus aurait-on pu analyser l’urine et les sécrétions dont le tapis pouvait rester imprégné, si par surcroît de prudence je ne l’avais lavé quinze jours plus tôt : non, je ne craignais rien d’une perquisition; tout au plus et pour mémoire, qu’on ne salât les lieux d’indices bidons! Mais c’est là une crainte que l’honnête citoyen réserve à la polémique : on n’y croit pas vraiment.
“Alors, vous avez réfléchi?” Je suis persuadé qu’il ne l’espérait pas, et se demandait comment faire machine arrière sans offrir le spectacle d’une déroute à ceux qui lui avaient déconseillé d’avancer. Je le fixai rêveusement, laissai s’écouler quelques secondes, et hochai la tête d’un air harassé. “Vous acceptez de parler? Je vous rappelle que vous pouvez bénéficier de l’assistance d’un avocat!” Vague hochement horizontal. De toute évidence il ne se tenait pas de joie, n’osait lui donner cours, et redoutait qu’elle ne se vît. Il s’effaça devant la porte, et me désigna ma ci-devant chaise d’un geste compassé. Négligeant l’ordinateur des pandores, le greffier avait prestement ouvert un portable, et se tenait prêt.
“Vous avez des déclarations à faire, ou préférez-vous que je vous pose des questions?” À la carte! Je préférais garder la maîtrise, et seuls les premiers pas, au sortir du mutisme, me coûtèrent. J’avais peine à croire que ça marcherait. “Je crois qu’il vaut mieux que je vous dise tout, en commençant par le début. Ce n’est pas que j’aie peur, et encore moins l’intention, de récidiver… Mais c’est vrai qu’à cinq ans d’intervalle, des événements identiques sont advenus, je ne les ai pas prémédités, je ne les ai même pas vraiment voulus, mais justement… C’est bien la raison pour laquelle je ne peux pas écarter l’éventualité qu’ils se reproduisent. À présent j’ai été puni, moi je n’ai eu que ce que je méritais, ce qui est intolérable, c’est la douleur des innocents. Alors, je n’espère pas me racheter, je n’ai pas droit au pardon, et je regrette que la peine de mort ait été abolie, mais de toute façon me couper la tête ne rendrait pas la vie à ma petite, ni aux autres”…
Impossible de rendre le silence qui régnait dans la salle. Les nuits sont calmes à Fort-Glandu, et tout bourdonnement cesse avec l’automne. Quand mon discours se coupait d’un temps de respiration, qui mimait le ressourcement, on entendait les touches voler sous les doigts du greffier, et pour un peu on lui aurait enjoint, j’en jurerais, de faire moins de bruit, tant le fil de cette confession miraculeuse semblait menacer de se rompre à chaque phrase. D’utiliser ainsi ma gamine, j’avais passé le mur du dégoût; et pourtant j’étais à moitié sincère : quelque chose en moi se serait satisfait de payer pour ce que j’avais commis et pour le reste; et j’étais libre de persister jusqu’au bout dans mes aveux.
Je commençai par Linda, et n’eus aucune difficulté à rester dans le flou, puisque celle-là, au moins, je ne lui avais fait que du bien, et n’avais connu le mal que par les rumeurs et les journaux, lus avidement, certes, cinq ans plus tôt, mais bien oubliés depuis. Je me souvenais qu’on l’avait trouvée sur une berge de la Balaté, affluent du Maroni, mais morte de quoi? Elle aurait pu s’y baigner, voire s’y laver, si bizarre que ça pût paraître quand on regardait ces eaux limoneuses, et être emportée par le courant; mais si elle s’était noyée, se serait-on emmerdé à chercher un meurtrier? Au pif, je mentionnai une strangulation, et nul ne broncha. Rayon mobile, “elle menaçait de raconter notre liaison, et comme je n’étais pas en bons termes avec mon proviseur, j’ai eu peur qu’il en profite” : ça ne tenait pas la route, Linda avait vingt ans et n’aurait fait gober à personne que je l’eusse violée; mais il est probable que sur cette affaire ils ne disposaient pas encore d’éléments suffisants pour pousser l’interrogatoire; au reste ils n’avaient pas encore osé piper mot. C’est lors de ma première pause un peu prolongée, après la liquidation de Linda, que Delavogue s’exposa, d’une voix compréhensive jusqu’à la caricature : “Et Ariane?” Dire l’effet, monstrueusement artificiel, de ce prénom! Ce gommeux se permettait! Mais il me tirait une épine : la transition m’embarrassait, je trouvais trop énorme d’inventer de toutes pièces un assassinat inconnu, et trop périlleux de dresser une liste de toutes celles qui ne m’avaient pas trouvé cruel. “Eh bien oui, c’est pareil. Elle m’a dit qu’elle voulait me dénoncer. J’ai vu rouge. Je ne me considérais pas comme coupable vis à vis d’elle. Elle était consentante, et en âge de savoir ce qu’elle faisait.” Je m’étendis un peu sur ce thème, lâchant un peu la bride à la vérité des sentiments, mais me gardant bien d’évoquer du vérifiable, comme l’étrangeté de ses jambes ou notre virée aux bains. “J’étais amoureux d’elle! Mais je ne sais comment elle s’est convaincue du contraire.” Ouais. Je sentais bien qu’on touchait au champ où les Athéniens s’atteignirent, et ne m’étonnai guère d’entendre, de cette même voix translucide : “Et alors? Que s’est-il passé?… On sait que c’est difficile…” – “Eh bien, je l’ai tuée, voilà. Je ne voulais pas! Je voulais seulement la retenir… Elle m’a tourné le dos… C’est venu comme ça.” Je précisai la prise, la plus aisément meurtrière qui soit, dont j’avais lu mention jadis dans un bouquin sur l’étrangleur de Boston : avant Jenny, j’aurais eu peine à croire qu’on pouvait mourir si vite, et elle, je n’aurais jamais pu la toucher; je vous prie de croire que je ne me suis pas entraîné depuis, mais tous les spécialistes vous le diront : une clef au cou, un peu appuyée, est aussi efficace, et moins salissante, qu’un revolver. Bien entendu, pour casser une nuque de la sorte, il faut envoyer une purée dont à première vue je ne disposais pas, mais on sait que la rage décuple les forces; le fait est qu’on ne m’objecta rien : on m’attendait au tournant, ou plutôt à cette courte ligne droite sur laquelle donne le sentier des bains. “Et le corps… qu’en avez-vous fait?” – “Je l’ai descendu à la cave, pour que ma femme ne tombe pas dessus en rentrant… Et c’est pendant que j’étais en bas que ma petite… Oh!” – “Et après?” – “Je ne sais pas. J’étais dans un état second. J’ai laissé partir l’ambulance, et puis je l’ai mis dans mon coffre, et je m’en suis débarrassé dans les bois.” – “Où?” – “Je ne sais plus. Entre Fort-Glandu et Montlouis, je crois. J’étais dans un rêve.” Je vis Moustache tiquer, ouvrir la bouche, la refermer. “Essayez de vous souvenir…” – “Je ne peux pas. Puisque vous l’avez retrouvé, de toute façon…” Certes, mais bien après Montlouis, et c’est là que le bât blessait. “Entre Fort-Glandu et Montlouis, vous êtes sûr?” – “Oui, il me semble… J’ai passé le rond-point après.” Il insista plutôt lourdement, mais je restai campé là : ça les enquiquinait, nul doute, mais le coaltar et l’amnésie demeuraient plausibles : pourquoi des aveux, auxquels nul ne m’avait forcé?
Ce qui me prit sans vert et m’accula à l’improvisation, ce fut l’aiguillage vers Céline, que j’aurais pourtant dû prévoir, puisqu’ils n’avaient encore trouvé personne pour remplir la case. J’eus un mouvement de recul : Ariane la connaissait, soit, mais avoir agi à l’instigation d’Ariane, ça faisait de moi une sorte de tueur à gages, ou d’esclave de l’amour, et tout de même point trop n’en fallait. Quelle aubaine, pourtant! Je me laissai guider par les questions, confessai de prime le meurtre, puis une liaison avec une fille que je n’avais jamais vue, et que je prétendis avoir prise en stop un week-end… “Quel week-end?” – “Je ne m’en souviens plus. En décembre, je crois. La neige était déjà là.” – Mais!” Moustache n’en pouvait plus, il se contint, et vint chuchoter quelques mots à l’oreille de Delavogue. “Vous n’aviez pas de permis à l’époque?” – “Oh, ça ne m’empêchait pas de rouler de temps en temps.” Peu malin, peut-être : pour les écarter de la piste du scooter, je leur en ouvrais d’autres… “Et alors, qu’est-ce qui s’est passé? – Pareil. Elle m’a menacé de parler. Elle était jalouse d’Ariane.” Pour l’heure, c’était lui qui paraissait jaloux : “Parce que… les deux… en même temps?” – “Pas exactement : j’aimais Ariane. Céline, c’était juste une passade, avant. Mais elle ne l’entendait pas comme ça. Elle ne voulait pas rompre. Surtout qu’elle m’avait aperçu avec une fille qui était loin d’être une amie.” – “Mais quand??” Ils se perdaient dans les dates, et moi aussi. “En décembre. Tout s’est passé en décembre.” – “Sauf les meurtres!” – “Oui, ça s’est enchaîné… Je ne comprends pas.” – “Revenons au concret, si possible. Vous ne vivez pas seul, M. Pointeur”… Non, mais j’avais dû prétexter un rendez-vous, et j’avais rencontré Céline vers onze heures, dans la salle de gym… C’est elle qui m’avait donné les clefs, je ne savais pas d’où elle les détenait, et j’étais passé comme une fleur devant le gardien endormi. Ce que j’avais fait des clefs? Jetées dès sorti, dans un buisson… Quant au meurtre, je n’hésitai pas à resservir la prise de DeSalvo – qui lui non plus, qui sait, n’avait tué personne? Enfin, lui non plus, bon, je m’entends, et vous m’entendez.
On me pressa de questions inutiles sur la position du corps, nos lieux de rencontre, l’organisation des rendez-vous : j’étais en terrain sûr cette fois, il fallait seulement me garder de transposer, et surtout de faire preuve d’une meilleure mémoire que précédemment : ce réveil eût fait louche. Mais à dire vrai, louche, je craignais fort de le paraître déjà, et chaque nouvelle assertion invérifiable, chaque manifestation d’ignorance, je m’attendais à la voir saluée d’un : “Vous vous foutez de nous?” Quels vêtements portait-elle? Pas souvenance. Une date précise? Tout est brouillé… Je leur donnais quand même du grain à moudre, inventant une nuit d’hôtel en Espagne, un cadeau de bijou, une virée en train qu’il leur faudrait vérifier; mais je ne pouvais me cacher que l’instruction s’orientait vers la décharge, et qu’on cherchait à contester ma confession plus qu’à l’étayer. De là à s’interroger sur ses mobiles, il n’y avait pas des lieues…
Évidemment, je savais qu’on ne laisserait pas Jenny à l’écart, et ce fut la passe difficile, car cet assassinat-là était par trop ignoble; je m’y étais préparé, mais fus surpris de voir percer la répulsion pour le massacre de témoins qui ne m’embarrassaient guère la conscience, et surtout pour la turpitude d’avoir laissé pâtir un innocent à ma place : comme si ces inconnus avaient eu la moindre importance! Ça ne vous dérangeait pas que quelqu’un encoure la réclusion à vie? Fort peu, ma foi, mais j’arborai une contrition décente, et une confiance en la justice de mon pays qui, à voir les gueules dubitatives de mon interlocuteur et de ses sbires, eût été plutôt mal placée. Je n’appris que plus tard que Delavogue fauchait sous les pieds d’un rival exécré, le magistrat précédemment désigné pour instruire l’affaire Prats, et qui s’était targué de l’avoir résolue en un tournemain. Raison pour quoi sans doute le coucou allait sur des œufs et assurait chaque pas, sans trop dissimuler sa jubilation, que de toute évidence Moustache ne partageait pas. Quant à moi, j’étais sur la corde raide : il fallait impérativement borner mes révélations à ce que j’avais appris des journaux, et qui s’était fondu à la connaissance intime des faits : que frérot n° 1 se fût fait défoncer le crâne, j’étais sûr de l’avoir lu, mais l’arme du crime, ne l’avaient-ils pas gardée secrète? Si j’inventais quelque marteau, j’aurais droit à une levée de boucliers… Je me réfugiai au mieux dans l’état second, arguai que l’horreur ne me revenait que nappée de brume, que dès le lendemain j’avais cru à un cauchemar. Mes rapports avec Jen? Juste des attouchements… dans la voiture, avant et après le baby-sitting; et elle aussi, oui, c’est à la fameuse pince de la saignée du coude qu’elle avait succombé, si ma mémoire était exacte…
L’inquisition se fit âpre : les mêmes questions me furent posées dix fois, en termes différents. Mais pas une, et j’en restai stupéfait, on ne me souffla les réponses. Quand à la mille-et-unième manifestation d’impuissance et d’oubli, pourquoi diantre avais-je détraqué le bureau de Jenny, je ne sais pas, je voulais faire croire à un crime de rôdeur, le gandin exaspéré s’exclama : “Mais on peut pas se contenter de ça!”, je lui répliquai exténué : “Écrivez ce que vous voulez, je signerai, de toute façon” : eh bien, non, il s’y refusait! Qu’on me comprenne : je ne prétends nullement que ça ne se passe pas ainsi parfois, ni même la plupart du temps, je ne puis relater que mon expérience; mais il est de fait que ce type, qui ne paraissait pas briller par le scrupule quand sa carrière était en jeu, considérait comme hors de question de me faire signer un chèque en blanc. Gêné peut-être par la présence de gendarmes qui en tenaient pour un autre compétiteur? prévoyant déjà une rétractation? ou soucieux de contrôler d’abord le peu de concret que je lui avais livré? Il semblait tout de même s’être avisé que quelque chose n’allait pas. À sa place j’aurais fabulé quelque meurtre supplémentaire pour voir si le maso l’assumait; mais il n’y songea pas, ou ça lui parut trop gros.
Il faisait grand jour quand il décida de mettre fin à cette momerie. Je n’avais pas reçu une tarte, on ne m’avait pas bousculé, ni même mis les menottes. J’avais court-circuité la géhenne, il est vrai; mais ayant confessé six assassinats, dont trois sur la personne de mineures, j’étais au moins justiciable de quelques gnons punitifs; or on n’avait pas cessé de me traiter avec une douceur certes distante et circonspecte, mais j’aurais été mal venu de formuler une réclamation; on m’avait abreuvé de jus de chaussettes, on m’avait laissé fumer, et à l’aube on m’avait même proposé des croissants. Les flics ne m’avaient pas habitué à une pareille courtoisie, et j’envoyai une pensée amère aux jappements du foutriquet qui en juin m’avait retiré mon permis en me traitant comme… la comparaison allait pécher : pour ce que j’en ai vu, mieux vaut être assassin qu’automobiliste dans ce pays.
Je refusai de lire ma déposition, mais Delavogue ne l’entendait pas de cette oreille, et il tint à m’infliger par le menu la lecture à haute voix de ces vingt-six A4 tassées, en s’arrêtant périodiquement pour me permettre des objections. Il avait toute licence de sauter des passages compromettants; or je m’apercevrais huit jours plus tard qu’il ne l’avait pas prise. Chaque page une fois paraphée par le prévenu, le juge et les témoins, il me fut demandé si je n’avais rien de plus à déclarer; et je répondis que non. “Vous voulez passer chez vous?” La permission d’obsèques était enterrée, d’évidence, et, non, je ne voulais pas dire un dernier adieu à Pimprenelle sous le regard d’une femme qui aurait fait bon marché d’un charnier d’inconnus, mais accueillerait avec une horreur muette le meurtrier de Jen et, indirectement, de sa propre fille. Delavogue le comprit-il? En tout cas, il murmura : “Je comprends”, et se passa d’explications.
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Publié dans Pointeur

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