Un parfum d'O.A.S.

Publié le par Ab'alone

Le lieutenant Robert Lavilhaud a 22 ans. Il est patriote, catholique et puceau, fier de tout ça et décidé à le rester. Il n'est point militaire de carrière : il se destine à la Transmission du Patrimoine, plus précisément à l'enseignement des lettres classiques. Mais bon sang ne saurait mentir : rejeton dévotieux d'un des 79 cadets qui se sont fait tuer à Saumur en 40, et voyant la guerre d'Algérie tirer sur sa fin, il a devancé l'appel, pour "faire sa part" de ce qu'il estime une grande et noble œuvre, même si certains, les politicards au premier rang, la salopent quelque peu. Affecté aux CROP (désignation imaginaire d'unités composées de militaires, de gendarmes et de policiers, et surtout chargées du renseignement), il ne se voile pas la face devant les méthodes généralement employées pour faire parler les suspects de terrorisme, mais se refuse catégoriquement à en user lui-même : dès son arrivée à la ferme Garcia, comme chef du commando, il fait proscrire le palan, le baquet, la gégène, et interdit de rudoyer les prisonniers (il semble moins opposé à la "corvée de bois", même s'il ne la pratique pas). Il les entreprend dans le "respect mutuel", et, chose étrange, obtient des résultats plutôt meilleurs que ceux des collègues. Jusqu'au jour où, ayant capturé (à son insu) un important chef rebelle, il refuse de le transmettre à un service plus musclé, ne parvient pas à le faire parler, donc à empêcher un ignoble massacre à la maternité du coin : trois parturientes éventrées, dont deux Musulmanes, sans compter les "sourires kabyles". Cet échec l'ébranle et le travaille.
Le vent tourne. De Gaulle se démasque, trahit la parole donnée, et s'apprête à brader l'Algérie au F.L.N., battu à plate couture sur le terrain, et que les neuf dixièmes de la population, qu'il pressure et terrorise, vouent aux gémonies. Les officiers opportunistes apprennent à panacher de prudence l'accomplissement de ce qui demeure leur devoir. Aussi, lorsqu'on met la main, quasiment par inadvertance, sur un "porteur de valises" qui se fait un petit extra (grassement payé) de trafiquant d'armes, trouve-t-on opportun de refiler cette patate chaude au lieutenant Lavilhaud : le cessez-le-feu est imminent, il s'agit de gagner du temps, rien de mieux en telle occurrence qu'un questionneur courtois.
Celui-ci découvre que le petit copain des Fels est un cousin de sa fiancée; et surtout qu'il est parfaitement odieux : il se sent du côté du manche, "connaît Sartre", cite avec complaisance les hôtels et restaurants moult étoiles que son apostolat lui permet de fréquenter, avec l'argent de la taxe prélevée sur des miséreux qui se saignent au figuré pour n'être pas égorgés au propre. Le lieutenant, qui jusqu'alors avait eu affaire à des adversaires qu'il pouvait respecter, sent monter en lui des sentiments nouveaux, à l'égard de ce qu'il tient pour un traître immonde. Il lui demande une dernière fois de préciser sur quel bateau sont embarquées les armes. "Ça, répondit Bohémond, je ne te le dirai pas. Je se sais pas comment tu t'appelles, mais j'ai bien compris que tu étais contre la torture. Alors tu n'as qu'à dire au commandant que tu as reconnu mon innocence. Ou alors tu me fais libérer pendant que les autres dorment. C'est ton devoir, sinon ils vont me torturer."
De quoi péter un plomb! Lavilhaud, obsédé par les 58300 bidasses que peuvent descendre les 58300 cartouches de cette livraison, traîne son traître jusqu'à la baignoire et manque de le tuer en procédant lui-même aux immersions. Plein succès : le bateau sautera. Déboussolé, le "tortionnaire" se jette sur la seule PFAT du poste, dont il avait jusque là méprisé les avances. Grand chelem du péché! Écroulement intérieur.
Accords d'Évian. La presse fait du bruit, le haut commandement a besoin de boucs émissaires. Lavilhaud est balancé par ses chefs. Bohémond se porte partie civile, et confie sa cause à Maître… Gevrès. L'accusé, qui pourrait s'en tirer (un seul témoin dépose contre lui) se purge l'âme par des aveux complets, il est condamné à cinq ans de prison ferme, sa fiancée le plaque, mais heureusement elle a une petite sœur moins nunuche… La vie recommencera.
Telle est l'intrigue de l'ultime roman de Vladimir Volkoff, publié posthume en 2006 aux Éditions du Rocher. Il vient si peu de monde ici que je peux raconter sans nuire aux ventes… Ne pas exister présente au moins un avantage : la liberté!
Ça sonne parodique, une pareille vision de la guerre d'Algérie; on la verrait bien dans le style de "L'enfance d'un chef"; et cinq ans fermes infligés à un presque-pur, le portrait des porteurs de valises en profiteurs (ils touchaient 75000 ANCIENS FRANCS par mois) c'est pousser un peu loin pépé dans les orties. Mais l'auteur est parfaitement sérieux, je ne l'ai jamais pincé mentir, lui au moins expose ce qu'il a VU, et sa version politiquement incorrecte, très répandue dans mon enfance, a quelque chose de rafraîchissant. Oh, je ne l'adopte pas! Mais quand on voit ce que toute cette Gôche, ce que l'Algérie indépendante, sont devenues, comment ne pas se demander si l'intégration pouvait faire pire, et si l'abandon des harkis ne pèse pas aussi lourd, dans le complexe de culpabilité français, que la déculottée de 40 et le Vel d'Hiv? Bouchons notre gueule : il y a vingt ans que je n'ai pas remis les pieds là-bas.
Le patriotisme, la catholicité vécue, sont pour moi des objets bizarres, que je ne saurais manipuler qu'avec force bâillements et en extériorité. Mais les notions d'honneur, de parole donnée, me touchent encore, et je me sens plus proche d'un type qui conforme sa vie à une Weltanschauung irrémédiablement étrangère, que de cet autre qui ne professe "mes" idées que pour s'en parer et s'en pousser : je préfère les fachos francs aux anars petits-chefs – et pas seulement (les premiers étant désormais des dissidents) par exécration du pouvoir en place. Je me suis tiré les pattes du service militaire en déclarant que j'étais pédé et suicidaire, et, Seigneur, sans regret! Mais je suis persuadé que j'aurais connu à l'armée moins de faux-culs que dans l'enseignement.
N'empêche que si Volkoff me séduit, c'est surtout par ses critiques : je ne partage pas sa foi, et tout le "positif" me fait braire. La routine, quoi : les amours de Stendhal m'assomment, sa politique me fait glousser de plaisir. Je n'ai achevé "Le lys dans la vallée" qu'à grosses gouttes, et me vautre avec délices dans la seconde section d'"Illusions perdues". Etc, etc. Je ne prise rien tant en littérature que l'insolence, l'irrespect, la "souveraineté dans la révolte".
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