Pointeur (33)

Publié le par Ab'alone

Pour le coup, je présume que la culpabilité se lisait sur mon visage! Et du reste, je m’inquiétais peu qu’elle s’y lût, puisqu’elle n’allait pas tarder à être démontrée on ne peut plus scientifiquement. Je comprenais confusément que Delavogue m’avait possédé : détenteur d’un atout maître, il m’avait seulement invité à m’enferrer, à “nier indissolublement” des meurtres sans trace exploitable et une baisade dont la preuve indiscutable serait fournie sous peu, avec mon concours. Me Lopez, alias Substitut-du-Père, ne dissimulait pas une sorte d’enthousiasme professionnel, d’ailleurs mitigé :
“À sa place, je vous aurais annoncé qu’elle était enceinte avant de vous demander la permission! Et sans aucun risque, vu qu’il a le droit de s’en passer, et que chacun sait, d’ailleurs, qu’un refus équivaudrait à un aveu! Allons, remettez-vous! Le coup est rude, j’en conviens, et vous devez le trouver d’autant plus rageant qu’il s’en est fallu de peu que vous ne passiez au travers. Même moi, j’ai été pris sans vert : je trouvais que vous ne vous en tiriez pas mal du tout! Il nous a eus, y a pas! Remarquez, il n’a guère de mérite…
– Mmmais… On n’est pas sûr que ce soit vrai…
– Du bluff, vous voulez dire? Ôtez-vous ça de la tête! Pas une chance sur un million! C’est le cabinet d’un juge, là, pas l’arrière-salle d’une gendarmerie! Vous pouvez être certain qu’il a joué franc-jeu! Enfin… dans une certaine mesure! Je suppose que s’il vous avait annoncé d’entrée le scoop, vous auriez révisé vos dénégations à la baisse, non?… Bon, le temps ne repasse pas les plats, mais à présent il faut vous replier sur des positions plus solides. Vous couchiez avec cette fille, nous sommes bien d’accord?
– C’est arrivé, oui.
– N’imaginez pas que ce soit une révélation! Delavogue en était convaincu! Son problème est ailleurs. Et je vous dirai même que dans une certaine mesure votre réaction plaide en faveur de votre innocence! À l’évidence vous ignoriez qu’elle était enceinte; or le savoir aurait constitué la meilleure raison qui soit de l’éliminer… à condition d’oublier que la recherche en paternité a fait des progrès depuis Mingrat ou le curé d’Uruffe! Un argument à deux issues, donc… Bien. Remarquez, c’est quitte ou double : si les molécules ne correspondent pas, vous sortez de prison dans les quinze jours, je vous en fiche mon billet, et il ne sera pas facile de vous y refourrer. S’il y a une chance que vous ne soyez pas le père…
– Hélas…
– Espérons. Avec les filles on ne sait jamais. D’ici aux résultats, à tout hasard, campez sur place : le mal est fait, on ne peut guère l’aggraver. D’ailleurs, je doute fort que vous soyez convoqué avant une certitude. Mais vous comprenez bien que je ne peux pas, moi, vous conseiller efficacement si je ne sais pas à quoi m’en tenir. Vous ne pensez tout de même pas que je vais le répéter?
– Non. Mais il n’y a rien à ajouter. Ariane était ma maîtresse, c’est tout. Et même, elle ne l’était déjà plus.
– Depuis quand?
– Depuis les vacances. Ça n’a pas duré un mois. On a fait l’amour… trois fois.
– Vous auriez pu prendre des précautions! Bon, vous êtes SÛR, cette fois, que c’est la seule? L’autre, là, Jennifer…
– Jamais. Bon Dieu, elle était adorable, mais… pas belle.
– Vous parlez d’un argument. Enfin, une fois, deux fois…
– Trois. C’est non. La première, oui, Linda…
– Oh, la Guyanaise? Tout le monde s’en fout. On le retrouvera, votre passeport, mais ce sera du temps perdu : cette accusation-là sera abandonnée. Tout au plus si ça peut fournir un effet de manche comme quoi pour vous baiser n’implique pas tuer… Mais ne misez pas là-dessus! Franchement, quand on se sent traqué, bien des actes deviennent possibles… vous ne l’avez pas tuée, Ariane? Par accident, même?
– Non!
– Alors, pourquoi ces aveux?
– Je m’en suis expliqué… dans la mesure où j’arrive à me les expliquer moi-même.
– Soit, mais soyons nets : le public peut avaler votre “explication” par la fatigue, le désespoir et le sentiment de culpabilité, mettons même de côté la question de sa véracité… Mais pour un professionnel, ça ne tient pas : à la rigueur, “oui… oui… c’est moi”… mais on ne va pas inventer des précisions comme le nom d’un hôtel ou je ne sais quelle prise de judo quand on n’a pas d’autres détails à cacher! Si vous saviez à quel point c’est classique! Les novices s’imaginent défricher, mais ils suivent des voies battues : d’abord nier, première étape; et puis avouer des craques dès qu’on se sent coincé, pour pouvoir revenir dessus… Je ne vous dis pas que ce soit le cas! Mais c’est l’impression que ça fait aux gens du métier, et s’ils ne trancheront pas en dernier ressort, officiellement du moins, c’est quand même d’eux que votre sort dépend, ne nous leurrons pas : le verdict que prononce le jury, c’est sauf rare exception celui du président; et le président, il ne sera pas fondamentalement différent de notre petit monsieur Delavogue.
– Ce qui signifie que les carottes sont cuites.
– Non! Mais qu’il faut savoir si ce sont des carottes, des patates, ou des aubergines, pour aider à la cuisson!
– Je n’ai tué personne. Et je n’ai touché ni Jenny, ni Céline.
– Bon. Mais qu’avez-vous fait de vos vacances?
– Je pourrais vous faire une liste des livres que j’ai lus…
– Peu utile : les lectures ne sont pas datées. Vous comprenez, à ce sujet aussi, vous avez menti… au moins à vos beaux-parents, qui ont témoigné, vous vous en doutez bien. Bon, pour une fois, vous avez reculé à temps… Mais enfin, c’est embêtant, vous comprenez : Ariane devait partir en Corse, et elle a refusé, sans raison, juste avant les vacances. De là à penser…
– C’était fini.
– Et en novembre, c’était avant? Vous aviez déjà quelque chose à cacher…
– Une aventure… avec une touriste! Je ne sais même pas son nom…
– Et vous la rencontriez où?
– En plein air.
– Écoutez, vous me faites perdre mon temps, là! En plein air! En novembre!
– Début novembre. Il faisait beau… Ah, flûte!
– Elle avait un prénom, au moins?
– Caroline… C’est celui qu’elle m’a donné.
– On ira loin avec ça… Même si l’on vous croyait, ça ferait mauvaise impression. Et on ne vous croira pas si la femme refuse de se manifester. Mariée, naturellement?
– Oui.
– Vous m’en direz tant. À votre place… Attendons. Mais au cas où l’A.D.N.… Mieux vaudrait que vous n’ayez eu qu’une liaison, Ariane, et rien qu’Ariane! Le Grand Amour, quoi, en dépit de la différence d’âge! et peut-être plaider l’homicide involontaire… Trois ans, c’est pas la mer à boire. Moi, je vois très bien une baffe qui aurait mal tourné… Ça s’est passé chez vous?
– Mais non. C’est pas moi, je l’ai pas touchée…
– À votre aise. Mais attention : c’est sans doute comme ça que Bougrat s’est retrouvé en Guyane… et pas en volontaire, lui!”

Vous devez en avoir un peu marre de mes tartines de psychologie puérile et malhonnête… la dernière, c’est juré! et une tranche mince… Je ne me flatte pas d’exciter une curiosité débordante, mais on pourrait peut-être attendre qu’après m’être si vite consolé de la mort des êtres qui m’étaient les plus chers je sombre dans un marasme abyssal quand mon sort est en jeu – ou plutôt scellé, à moins d’évasion! Car tout espoir, embourbé comme je l’étais, cousinait avec les chimères : on garderait trace de mes déclarations successives, montrerait sans mal qu’elles épousaient l’état de la question, et ma fiabilité ne s’en relèverait pas. Faute d’avoir su faire à temps la part de la gangrène, je n’aurais consenti aux amputations que lorsqu’elle serait déjà passée… le doigt… l’avant-bras… l’épaule… et, sinon crever, vingt ans à l’ombre, et dans des centrales où il faudrait me faire respecter, ou gare les crachats, les forcements d’anus et les coups de lames! Le premier choc fut violent, je n’en disconviens pas, je ne pouvais m’empêcher de remonter le temps, et d’aller déclarer ma fâcheuse baffe à peine flanquée, et en légitime défense encore! Ma fille et ma femme seraient encore en vie, et peut-être m’aurait-on laissé en liberté… J’en reperdis pour un soir le manger et la parole.
Pourtant, dès avant l’aube, j’étais rasséréné. La certitude donne des forces, et, sans me vanter, j’étonnai Belghit-Gioux en leur traçant un programme de fer : “Bon, les potes, je ne sais pas ce qu’il en est de votre cas, mais moi, quoiqu’innocent, on dirait que je suis mal barré. Il serait temps, à tout hasard, de nous préparer au pire, et, si on veut éviter de servir de schbebs ou de quintaines, de mettre à profit ce qu’il nous reste de préventive pour nous endurcir non pas la cervelle, mais la musculature. Vous êtes mous comme des chiffes; Gioux, mec, je veux pas te faire de peine, mais t’as même un début de brioche. Le sport, vous, connaît pas! À part la branlette, qui ne vous fait aucun bien.” Je dus leur expliquer aussi bien schbeb que quintaine, traduction littéraire de realia qu’ils m’avaient enseignées. “Il faut retrouver la forme! Si tant est qu’on l’ait jamais eue… Notre vie et notre honneur peuvent en dépendre. On risque le séjour dans des clubs où il est plus sûr de se faire craindre que se faire aimer… La tchatche, c’est bien, pour retarder les gnons; mais mieux vaut les affronter, et en donner qu’en prendre…”
Le succès de cette allocution, pas croyable : on aurait dit l’ordre d’un gradé sur la ligne de feu, sous menace du peloton. Ils n’attendaient que ça. L’effort physique est barbant, parce qu’il est tout tracé, mais il repose pour la même raison : quel pied, de le constater nécessaire! de se faire un devoir de la déchéance! Nous convînmes de commencer par cinq cents pompes quotidiennes, autant de sauts sans cordes, avec quelques bras de fer et assauts de lutte en guise de détente. Flapis comme ils l’étaient, ça touchait au surhumain, et dès le lendemain il fallut assouplir : ils ne pouvaient plus se lever, la capitulation menaçait. Moi-même, je n’avais eu de contact auparavant avec l’entraînement que par des amis communs, ne connaissais que l’effort qui fatigue, non celui qui régénère, et c’est avec stupeur que je découvris au bout d’une semaine que la dose de pompes éreintante du premier jour devenait peu à peu une formalité. Quoiqu’immunisé contre le blabla de l’ascèse et du dépassement de soi, je jubilais de progresser palpablement, de fumer moins, et d’oublier tout : en principe certes on pourrait “penser pendant”, mais en fait l’effort musculaire vide la cervelle, et je m’en trouvais bien, contrarié seulement de ne pouvoir m’exercer au vrai combat, à l’agressivité que les biscottos ne font que servir : je n’avais jamais cogné que des femmes, et encore, si peu! Il était difficile de me faire la tripe sanguinaire face à des adversaires aussi gentils, qui déclaraient forfait dès qu’on leur tordait un bras, et n’auraient jamais accepté que les coups fussent mis au programme.
Un mince voile de deuil ombrait la culture physique, et ne s’épaississait qu’au repos; mais avouons-le, je me sentais bêtement délivré, par la perspective de payer plus cher que mes actes : plus narcisse que je ne l’aurais cru? Je ne sais… Cette navrance subsistait, d’être séparé à jamais des êtres que j’avais aimés; mais elle concernait un autre homme : gibier de geôle désormais, sans lien avec quiconque au dehors que fragile et promis à se rompre sous peu, je tournais résolument ma proue vers les possibles, les murs bornaient mon horizon, il fallait faire avec, il fallait faire intra. Où que je fusse envoyé, je me promettais une conduite exemplaire : on m’emploierait à la bibliothèque, je donnerais des cours aux paumés, rédigerais leurs lettres, et déjà je pelotais quelques sujets de doctorats : l’œuvre de Lacenaire attendait encore un chercheur sérieux! si je n’optais pas, tout bien réfléchi, pour une vaste étude de la littérature des incarcérés…
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