Pointeur (35)
Pas Pimprenelle. Ni Jenny, ni Ariane, ni quelque autre. Jamais. Mais Julie, que javais toujours traitée par-dessous la jambe, et que je navais pas douté doublier vite si la vie nous séparait. En un sens ça plaide en faveur de lautonomie des revenants, voire de leur réalité. Mais savoir ce que recelait linconscient? Peut-être avait-il besoin dune adulte à part entière, dune maman, de quelquun qui comprît et pût pardonner? Pardon est trop dire, dailleurs : sil y avait un message dans son sourire, cest que tout ça nétait pas bien grave, quelle maimait toujours et quelle veillait sur moi.
Je ne crois pas en lau-delà, et nai même plus dexcuse depuis cette manifestation qui est restée unique, bien que je naie pas cessé den espérer, den demander parfois, le retour. Fils de mon siècle, je nai dautre foi quen linfracassable noyau de nuit qui, au cur de notre être, fait le non-sens de nos raisons : croyance religieuse elle aussi, et bien obscurantiste quand on est confronté à lapparence du surnaturel! Car enfin je ne suis pas homme à men faire accroire, les placebos demeurent sans influence sur mes migraines, et les titres ronflants sur mes admirations. Je vois bien quel intérêt psychique je pouvais trouver à une telle visite; nempêche que ma conscience en était à des lieues, et que si javais eu un vu à formuler en ce genre, ceût été de voir Pimprenelle venir se jucher sur un genou, et Jen sur lautre. Dautre part, le spectre navait rien de translucide ou de brumeux : cétait une femme de chair et dos, qui rentrait du boulot en vêtement de voyage, et devant qui je ne pus retenir une exclamation : Mais! On mavait dit que tétais morte! Jétais emmerdé dêtre gaulé à boire un café, à jouir de la vie quelle avait fuie Elle madressa le sourire attendri quon réserve aux espiègleries dun enfant, repassa la porte, et jentendis la sonnerie du téléphone.
Cétait Germain. Je ne captai pas grandchose de son bredouillis : je mobstinais à scruter la mezzanine, cherchant où Julie avait bien pu séclipser. Je distinguai pourtant quon mavait vu remontant de la gare, et que ce brave pipelet, non sans hésitation, vérifiait la nouvelle. Chargé de mission par les autorités? Pas certain, quest-ce que tu vas faire et repose-toi pouvaient sarticuler sous la simple dictée du cur, et dun remords diffus : le malheureux ne paraissait pas très à laise, et je subodorai quil battait sa coulpe davoir tenu sa partie en salle des profs dans un beau consensus pour me vouer aux gémonies. Voire, qui sait, davoir témoigné à charge? Tout se résolvait en bouffes pour lui, et pourtant il ne minvita pas. Histoire de dire quelque chose, je lui demandai si jétais remplacé, et il me répondit quoui : attendu la pub, le rectorat avait dû sactiver, pour une fois.
Quand Germain sait, ça se répand; de sorte que je métonnai un peu, après avoir cherché vainement Julie dans tous les recoins, et même à la cave et dans la voiture, douïr passer les heures sans nouvel appel : jétais surtout lié aux expat, il est vrai, et il restait quatre jours de vacances. Si javais bien saisi le message, on verrait dun bon il que je ne retourne pas au lycée, au besoin on pousserait à la roue : la meilleure stratégie consistait donc à aller me faire établir un certif ailleurs. Edwige, à Paris, manquait de place; mes parents, à Tours, en avaient à revendre, et là-bas au moins la tentation de la vérité ne risquait pas de meffleurer. Avouons dailleurs que je ne sortais pas indemne de mon contact avec linexpliqué, et quen me rapprochant de la tombe de mon enfant, jespérais confusément nouer des liens plus solides
Javais bourré un sac de fringues, et quasiment les clés en main, quand le téléphone sonna de nouveau. Cétait Vidal, ah, pas du tout gêné, lui, ou il le cachait bien. Alors, la prison, cétait comment? Plus sympa que le lycée, et surtout que certains collègues. Il faut reconnaître que tous ne sont pas des lumières. Cest de toi que je parle. Merci de mavoir dénoncé. Dénoncé? Dénoncé quoi? Jaurais eu du mal, je ne sais rien. Et dailleurs, je te croyais innocent. Il ny eut pas moyen, naturellement, de le déloger de là : si je navais rien fait de répréhensible, la vérité ne pouvait que me servir à long terme. La liberté du reste ne se concevait que sous la protection des lois Je le traitai de Jésuite imbu de sa personne, de parangon de soumission et de banalité, de crétin incapable de rien comprendre au monde qui lentourait, et de petit-bourgeois avaricieux, lui révélant au passage que je savais où étaient passés les feutres japonais que mavait offerts ma mère et que javais perdus en salle des profs : cette digression eut raison non de sa suffisance, mais de son équanimité, et il se débonda à son tour, me flétrissant de son mieux sans maider à me connaître. Finalement, je commence à te croire capable davoir fait tout ça : tout le monde le pense, jétais seul à my refuser Je nen crus et nen crois toujours rien. Bon, jai à faire : ce que tu as à dégoiser, le premier débile rencontré dans la rue men dira autant; et lui, il reste une chance quil écoute la réponse!
Hasard. À peine avais-je raccroché et réempoigné mon sac que jentendis un moteur. Je me figeai. On frappa. Cétait Ariane.
En fait, sa mère, mais en deuil gris-bleu, ses beaux cheveux cascadant sur les épaules : lillusion, un quart dinstant, mavait fait tituber. Du reste lidentité de ma visiteuse ne me rassura quà demi : elle ne venait pas dun autre monde, mais pouvait sêtre mis en tête de my expédier. Je le mentionne pour mémoire, à vrai-dire : chacun son rôle, je narrivais pas à me mettre dans la peau dune victime, et redoutais davantage lil dune conscience que celui dun pistolet.
Ma peur dura peu : la dame commença par sexcuser, et me présenter ses condoléances, que je lui retournai sans plus dironie; mais sexcuser de quoi?
Je crains dêtre à lorigine de la persécution dont vous avez été lobjet.
Vous mavez cru capable dune horreur pareille?
Mais lhorreur, nous nen soupçonnions rien! Je cherchais ma fille, et je savais quelle vous aimait. Enfin, je croyais savoir. Elle a bien caché son jeu. Elle ne parlait que de vous, sans doute pour en protéger un autre On peut dire quelle a réussi!
Pauvre petite.
Allons! Vous avez assez à faire de penser à la vôtre et on vous met en prison pour vous punir davoir tout perdu! Pardonnez à Ariane, Monsieur Pointeur
Mais comment, lui pardonner? Vous nimaginez pas que je garde rancune à
une morte, je nai pas peur des mots! Je sais que vous nêtes pas croyant, Ariane me la dit, et dailleurs avant, javais pensé à vous en faire le reproche.
de nêtre pas croyant?
Non, mais de le dire Ah, laissons ça! Je ne peux même pas prétendre que jaie des consolations dont vous ne disposez pas. Rien ne console.
Non.
Et pourtant je donnerais bien la moitié de ce qui me reste de vie pour attraper ce salopard.
Je comprends vos sentiments Mais si ça se trouve, vous ne tomberez que sur un pauvre gamin effrayé.
Ça, certainement pas! Un pauvre gamin ne serait pas allé jeter le Cest quelquun qui disposait dune voiture! Pas un petit copain, croyez-moi!
Vous navez pas une idée de ?
Non. ET VOUS?
Mais comment voulez-
Je ne peux pas me fourrer dans la tête que ma fille ne vous ait rien dit!
Pourtant
Pourquoi est-elle venue vous voir? Vous êtes le dernier à lavoir vue! Enfin lavant-dernier.
Mais JE NE SAIS PAS ce quelle voulait! Elle ne ma parlé de rien! Je vous JURE que je ne sais rien! Je naime pas le mouchardage, mais vous pensez bien que dans un cas devant une pareille abomination, je naurais pas le moindre scrupule!
Quand même, au lycée, vous devriez avoir une idée, entre vous, de ceux qui sont portés sur la chose
Pourquoi au lycée? On navait pas pensé à son entraîneur, à un moment?
Ce nest pas lui. On a contrôlé.
Alors Et le prof de philo?
Vous croyez?
Je ne crois pas en lau-delà, et nai même plus dexcuse depuis cette manifestation qui est restée unique, bien que je naie pas cessé den espérer, den demander parfois, le retour. Fils de mon siècle, je nai dautre foi quen linfracassable noyau de nuit qui, au cur de notre être, fait le non-sens de nos raisons : croyance religieuse elle aussi, et bien obscurantiste quand on est confronté à lapparence du surnaturel! Car enfin je ne suis pas homme à men faire accroire, les placebos demeurent sans influence sur mes migraines, et les titres ronflants sur mes admirations. Je vois bien quel intérêt psychique je pouvais trouver à une telle visite; nempêche que ma conscience en était à des lieues, et que si javais eu un vu à formuler en ce genre, ceût été de voir Pimprenelle venir se jucher sur un genou, et Jen sur lautre. Dautre part, le spectre navait rien de translucide ou de brumeux : cétait une femme de chair et dos, qui rentrait du boulot en vêtement de voyage, et devant qui je ne pus retenir une exclamation : Mais! On mavait dit que tétais morte! Jétais emmerdé dêtre gaulé à boire un café, à jouir de la vie quelle avait fuie Elle madressa le sourire attendri quon réserve aux espiègleries dun enfant, repassa la porte, et jentendis la sonnerie du téléphone.
Cétait Germain. Je ne captai pas grandchose de son bredouillis : je mobstinais à scruter la mezzanine, cherchant où Julie avait bien pu séclipser. Je distinguai pourtant quon mavait vu remontant de la gare, et que ce brave pipelet, non sans hésitation, vérifiait la nouvelle. Chargé de mission par les autorités? Pas certain, quest-ce que tu vas faire et repose-toi pouvaient sarticuler sous la simple dictée du cur, et dun remords diffus : le malheureux ne paraissait pas très à laise, et je subodorai quil battait sa coulpe davoir tenu sa partie en salle des profs dans un beau consensus pour me vouer aux gémonies. Voire, qui sait, davoir témoigné à charge? Tout se résolvait en bouffes pour lui, et pourtant il ne minvita pas. Histoire de dire quelque chose, je lui demandai si jétais remplacé, et il me répondit quoui : attendu la pub, le rectorat avait dû sactiver, pour une fois.
Quand Germain sait, ça se répand; de sorte que je métonnai un peu, après avoir cherché vainement Julie dans tous les recoins, et même à la cave et dans la voiture, douïr passer les heures sans nouvel appel : jétais surtout lié aux expat, il est vrai, et il restait quatre jours de vacances. Si javais bien saisi le message, on verrait dun bon il que je ne retourne pas au lycée, au besoin on pousserait à la roue : la meilleure stratégie consistait donc à aller me faire établir un certif ailleurs. Edwige, à Paris, manquait de place; mes parents, à Tours, en avaient à revendre, et là-bas au moins la tentation de la vérité ne risquait pas de meffleurer. Avouons dailleurs que je ne sortais pas indemne de mon contact avec linexpliqué, et quen me rapprochant de la tombe de mon enfant, jespérais confusément nouer des liens plus solides
Javais bourré un sac de fringues, et quasiment les clés en main, quand le téléphone sonna de nouveau. Cétait Vidal, ah, pas du tout gêné, lui, ou il le cachait bien. Alors, la prison, cétait comment? Plus sympa que le lycée, et surtout que certains collègues. Il faut reconnaître que tous ne sont pas des lumières. Cest de toi que je parle. Merci de mavoir dénoncé. Dénoncé? Dénoncé quoi? Jaurais eu du mal, je ne sais rien. Et dailleurs, je te croyais innocent. Il ny eut pas moyen, naturellement, de le déloger de là : si je navais rien fait de répréhensible, la vérité ne pouvait que me servir à long terme. La liberté du reste ne se concevait que sous la protection des lois Je le traitai de Jésuite imbu de sa personne, de parangon de soumission et de banalité, de crétin incapable de rien comprendre au monde qui lentourait, et de petit-bourgeois avaricieux, lui révélant au passage que je savais où étaient passés les feutres japonais que mavait offerts ma mère et que javais perdus en salle des profs : cette digression eut raison non de sa suffisance, mais de son équanimité, et il se débonda à son tour, me flétrissant de son mieux sans maider à me connaître. Finalement, je commence à te croire capable davoir fait tout ça : tout le monde le pense, jétais seul à my refuser Je nen crus et nen crois toujours rien. Bon, jai à faire : ce que tu as à dégoiser, le premier débile rencontré dans la rue men dira autant; et lui, il reste une chance quil écoute la réponse!
Hasard. À peine avais-je raccroché et réempoigné mon sac que jentendis un moteur. Je me figeai. On frappa. Cétait Ariane.
En fait, sa mère, mais en deuil gris-bleu, ses beaux cheveux cascadant sur les épaules : lillusion, un quart dinstant, mavait fait tituber. Du reste lidentité de ma visiteuse ne me rassura quà demi : elle ne venait pas dun autre monde, mais pouvait sêtre mis en tête de my expédier. Je le mentionne pour mémoire, à vrai-dire : chacun son rôle, je narrivais pas à me mettre dans la peau dune victime, et redoutais davantage lil dune conscience que celui dun pistolet.
Ma peur dura peu : la dame commença par sexcuser, et me présenter ses condoléances, que je lui retournai sans plus dironie; mais sexcuser de quoi?
Je crains dêtre à lorigine de la persécution dont vous avez été lobjet.
Vous mavez cru capable dune horreur pareille?
Mais lhorreur, nous nen soupçonnions rien! Je cherchais ma fille, et je savais quelle vous aimait. Enfin, je croyais savoir. Elle a bien caché son jeu. Elle ne parlait que de vous, sans doute pour en protéger un autre On peut dire quelle a réussi!
Pauvre petite.
Allons! Vous avez assez à faire de penser à la vôtre et on vous met en prison pour vous punir davoir tout perdu! Pardonnez à Ariane, Monsieur Pointeur
Mais comment, lui pardonner? Vous nimaginez pas que je garde rancune à
une morte, je nai pas peur des mots! Je sais que vous nêtes pas croyant, Ariane me la dit, et dailleurs avant, javais pensé à vous en faire le reproche.
de nêtre pas croyant?
Non, mais de le dire Ah, laissons ça! Je ne peux même pas prétendre que jaie des consolations dont vous ne disposez pas. Rien ne console.
Non.
Et pourtant je donnerais bien la moitié de ce qui me reste de vie pour attraper ce salopard.
Je comprends vos sentiments Mais si ça se trouve, vous ne tomberez que sur un pauvre gamin effrayé.
Ça, certainement pas! Un pauvre gamin ne serait pas allé jeter le Cest quelquun qui disposait dune voiture! Pas un petit copain, croyez-moi!
Vous navez pas une idée de ?
Non. ET VOUS?
Mais comment voulez-
Je ne peux pas me fourrer dans la tête que ma fille ne vous ait rien dit!
Pourtant
Pourquoi est-elle venue vous voir? Vous êtes le dernier à lavoir vue! Enfin lavant-dernier.
Mais JE NE SAIS PAS ce quelle voulait! Elle ne ma parlé de rien! Je vous JURE que je ne sais rien! Je naime pas le mouchardage, mais vous pensez bien que dans un cas devant une pareille abomination, je naurais pas le moindre scrupule!
Quand même, au lycée, vous devriez avoir une idée, entre vous, de ceux qui sont portés sur la chose
Pourquoi au lycée? On navait pas pensé à son entraîneur, à un moment?
Ce nest pas lui. On a contrôlé.
Alors Et le prof de philo?
Vous croyez?
Publicité