Pointeur (27)
Rien de bien impressionnant, à première vue, et sans doute à dessein : cest pour ne pas meffaroucher quils avaient décidé de faire ça à deux, au moins pour commencer. Moustache posait les questions, et le subalterne tapait, remparé derrière un ordinateur dont je ne voyais que le dos et les fils. Il me fut demandé de résumer laccident, et certes je neus pas à jouer laccablement, mais il mautorisait à en dire peu et à réfléchir avant de parler. Ils ne mavaient pas révélé quils avaient retrouvé le corps dAriane, et je savais que la première mention que je ferais delle au passé ne leur échapperait pas. La transition vers déventuels horions, ils la voulaient imperceptible, mais même un innocent aurait senti le poids des godillots :
Vous, vous lui avez parlé?
Je sais pas. À peine. Bonjour Quel vent tamène?
Vous ne lui avez pas répondu?
Je sais pas. Du lénifiant. Quelle se faisait des idées que cétait pas grave
Vous étiez très proches physiquement?
Quest-ce que vous voulez dire? Comme on est proche de quelquun à qui on ouvre la porte.
La porte est restée ouverte tout le temps?
Je crois, oui Jen suis certain. Ça sest passé si vite
Vous vous touchiez presque, en somme? Sur le pas de la porte?
Mais oui, oui! On était à un mètre, peut-être même moins.
Vous sentiez son haleine?
Offfou Je laurais sûrement sentie, si elle avait été mauvaise
Franchement, Monsieur Pointeur Comment accueillez-vous les filles?
Comment je les accueille? Quest-ce que vous voulez dire?
Je ne sais pas, moi. Moi, je leur fais la bise, trois bises, cest la coutume chez nous. Parfois cest deux, parfois cest quatre, ça peut jeter un froid de sarrêter avant, parfois on serre la main
Je fais la bise aux amies, ou aux enfants des amis, pas aux élèves.
Et quand les élèves sont des amies? Ça peut arriver.
Oui, mais cest pas le cas.
Donc vous ne lavez pas touchée.
Non.
Même pas dans laffolement? Ça se comprendrait
Vous pensez comme je me souciais delle Mais vous ne comprenez donc pas que ma gamine sétait oh!
Mais justement : ça se comprendrait très bien que dans un moment pareil vous vous soyez emporté que vous ayez frappé, même.
Quelle folie!
Vous ne vous mettez jamais en colère?
Ça marrive de gueuler, oui, mais pour des riens
Pas dans les cas graves?
Les cas graves! les cas graves! Pour vous, cest un cas grave parmi dautres! Moi, cest toute ma vie qui
Cest bien pour ça
Mais non. Vous ne comprenez rien. Cest moi qui ai tué ma fille, cest ma négligence Et quand bien même Quest-ce que ça fait? Elle est morte, cest tout. Si vous voulez me faire dire que jai tapé Ariane jusquau sang et quelle est partie épouvantée, allez-y, je signe, je signe tout ce que vous voulez
Et je laurais fait. Mais ça ne signifiait rien, lissue était ouverte : ma calotte navait pas déchiré la peau, et javais essuyé la joue Je trouvais tout de même leur insistance bizarrement pertinente, et me demandais si le sang nétait pas resté au visage, vu quelle était morte immédiatement. Mais sils navaient que ça La deuxième étape elle aussi fut classique, même pour quelquun à qui la littérature tenait lieu dexpérience, et là encore les soupçons affleuraient :
Nous ne voulons pas vous faire revivre des moments pénibles Mais pour le moment vous êtes le dernier à avoir vu cette jeune fille en vie, et une chronologie précise nous serait bien utile Vous ne pourriez pas préciser à quelle heure exacte elle a frappé à votre porte?
Vous ne pensez pas que jaie regardé ma montre? La nuit tombait Il était dans les six heures-six heures et quart
Vous étiez seul?
Oui, avec ma gosse.
Six heures-six heures et quart
Écoutez, il y a une manière bien simple, cest de demander aux Télécom ou au SAMU, à quelle heure je lai appelé.
Oui
Ça ne le passionnait pas. Et je compris tout à coup quil lavait déjà fait.
Et vous diriez quelle est arrivée cinq minutes avant? Dix minutes?
Non! Tout au plus deux ou trois!
Excusez-moi, mais votre fille a eu le temps de sortir de son lit, de ramper jusquà lescalier, et dy tomber en?
Ma fille ne rampait pas, Monsieur, elle marchait.
Pardon Bon, vous appelez le SAMU pas la Gendarmerie, je vous le fais remarquer, je ne vous en fais pas grief, mais ça aurait tout simp bon. Et en lattendant?
En lattendant? Je moccupe. Je lis un bouquin, par exemple, avec oh!
La porte est restée ouverte?
Oui. Mais jai dû la fermer, à un moment Il faisait froid
Vous navez pas regardé dehors si elle était encore dans les parages?
Non.
Vous ne savez pas, en somme, si elle est partie bien loin.
Non.
Le SAMU Combien de temps ont-ils mis?
Trois quarts dheure.
Ça nous mène à sept heures, environ. Vous navez pas regardé votre montre en les attendant?
Si! Ils sont arrivés à sept heures, à cinq minutes près.
Et vous êtes parti avec eux?
Ma femme la fait. Moi jai pris la voiture. Je pensais encore quon rentrerait ensemble.
Donc vous prenez le volant pour descendre à Prades?
Oui.
Et à quelle heure êtes-vous arrivé là-bas?
Jen sais rien Jai été obligé de marrêter Je pouvais pas conduire.
Pourquoi?
À votre avis? Je tombais dans les pommes
Vous avez perdu conscience?
Non.
Alors?
Mais en quoi ça vous regarde?
Cest très important de pouvoir minuter.
Eh bien, jai cru que jallais mévanouir Cétait comme une hypoglycémie, je sais pas.
Donc vous vous êtes arrêté. Où?
Sur un parking. Avant Olette, je crois.
Longtemps?
Jen sais rien!
Vous ne vous êtes arrêté quune fois? À ce parking?
Oui.
Et à quelle heure êtes-vous arrivé à Prades?
Je sais pas! Demandez aux urgences de lhôpital! Il y avait une infirmière qui pourrait sen souvenir.
Eh bien, on la fait. Selon eux, vous nêtes pas arrivé là-bas avant huit heures.
Cest possible.
Vous confirmez?
Je ne peux ni confirmer ni infirmer.
Vous navez pas regardé lheure?
Non. Quelle importance?
Il ny avait pas de pendule dans la salle où vous attendiez?
Si. Mais je ne lai pas regardée en arrivant.
Vous auriez mis une heure pour ce trajet. Cest dans vos temps habituels?
Je nai pas de temps habituels : je ne lai pour ainsi dire jamais fait. Il ny a que deux mois quon ma rendu mon permis.
Et pourquoi vous lavait-on retiré?
Pour excès de vitesse.
On ne peut pas dire que vous ayez commis un excès de vitesse hier soir.
Je nai certainement pas pensé à respecter les panneaux. Je vous dis que je me suis ARRÊTÉ. Vos questions ne riment à rien!
Cest honteux, mais cette conversation, quici jabrège, minjectait du tonus bien malgré moi. Au sein de lanéantissement, je sentais revenir lexcitation du jeu. Je saisissais fort bien quau delà dune certaine limite, même repoussée par lhébétude, il devenait suspect que je ne minterrogeasse pas sur les motifs de ces questions saugrenues, et ne formulasse pas moi-même lhypothèse de la mort dAriane : ne laurais-je pas déjà fait, si je ne lavais sue davance? Évaluation difficile et dautant plus quil fallait compter avec celle de mon interlocuteur, qui pouvait prendre pour aveu la plus naturelle des suppositions : je nosais sauter le pas, javais peur de laffrontement direct, et me trouvais bien de lhypocrisie. Il insista, fit mine davoir mal noté la chronologie, mexhorta à la reprendre. Je finis par trancher que je navais pas de temps à perdre à leurs conneries, ne pouvais pas laisser ma femme seule en un pareil moment mais sans faire mine de me lever.
Juste un peu de patience Vous pouvez téléphoner si vous voulez Cest juste quil y a quelques petites choses qui ne cadrent pas. Vous nous avez dit que cette élève nétait pas une amie, cest bien ça?
Oui!
Est-il courant que vos élèves viennent vous voir chez vous?
Courant, non. Mais ça arrive.
Celle-ci, plus précisément Ariane Santoni.
Cest arrivé.
Souvent?
Je ne sais pas. Une ou deux fois. Deux fois.
Et pour vous parler?
Oui.
De quoi?
De son avenir. De son orientation. À mon avis, cest plutôt des prétextes.
Des prétextes pour quoi?
Pour disons, un peu dintimité. Je pense quelle se croit amoureuse de moi.
Elle vous la dit?
Non. Mais ça se sent. Je me trompe peut-être
À quoi le sentez-vous?
Je sais pas à son attitude à ses visites, justement. À ses coups de fil.
Elle vous téléphone?
Ça arrive.
Souvent?
Non pas au point que ça devienne pénible. Mais de temps en temps. Vous comprenez, je lai défendue au premier conseil de classe Ça lui a peut-être donné à supposer quil y avait une sorte de complicité entre nous.
Vous lavez défendue pourquoi?
Parce que cest une excellente élève.
Mais qui sabsente trop.
Oui, à ce que disent les collègues.
Vous, non?
Elle ne sèche pas mon cours.
Elle. Mais dites-moi Elle nest jamais venue vous voir pendant une de ces absences injustifiées?
Eh bien si. Du moins je suppose. Une après-midi ouvrable en tout cas.
Vous lavez signalé?
Non.
Pourquoi?
Je ne signale jamais ce genre de choses. Je ne fais jamais appel à ladministration. Cette fille est bientôt majeure, elle mène sa vie comme elle lentend. Elle a des résultats remarquables, quest-ce quon veut de plus?
Il ny a pas que les résultats scolaires, Monsieur Pointeur. Supposez quun de vos élèves se drogue, vous le garderiez pour vous? Vous vous diriez : il a 18 sur 20, tout baigne?
Le cas ne sest pas présenté. Je ferais mon possible pour quil lâche la drogue, mais en évitant de recourir au mouchardage.
Pour vous, cest du mouchardage dessayer de sauver quelquun?
Cest idiot. Sauver, cest le but. Le mouchardage, cest un moyen, et un moyen qui me déplaît.
Et, mettons, si vous connaissiez un assassin, vous ne le dénonceriez pas?
Si sil y avait un risque de récidive.
Et qui en jugerait? Vous?
Je ne vois pas à qui jen laisserais le soin quand il sagit de mes actes.
Et la loi?
Il y a des lois que javalise, et dautres non.
Par exemple?
Par exemple, le cannabis Vous croyez vraiment que cest le moment de faire de la philosophie du droit?
Vous vous définiriez comme un marginal?
Je nai pas la moindre envie de me définir.
Bon, revenons à ces visites. Votre femme était présente?
Lors de lune delles, oui, il me semble.
Est-ce quau moins vous avez dit à cette fille que lécole buissonnière Est-ce que vous la lui avez déconseillée?
Oui, pour son propre bien.
Je ne vous le fais pas dire. Mais elle venait quand même vous voir, vous, un professeur, alors que Elle ne sattendait pas à être blâmée.
Vous simplifiez. Cest peut-être ce quelle attendait, au contraire.
Et peut-être quelle attendait autre chose, si elle était amoureuse de vous.
Peut-être. Mais je ne crois pas. Rien de physique, en tout cas.
Vous en êtes certain?
Non.
Et si elle avait, disons, exprimé des désirs? comment auriez-vous réagi?
Que vous importe? Elle ne la pas fait. Je laurais sans doute sermonnée bêtement.
Elle ne vous attirait pas?
Elle est très jolie. Mais cest une élève. Cest une question de morale. Et je connais la loi.
Je croyais que vous ne la respectiez pas.
Je ne la révère pas nécessairement, mais je ne la viole pas non plus. Je ne serai jamais tenté par une fille au point de risquer la prison pour des plaisirs que je peux trouver ailleurs.
Vous navez jamais cédé à la tentation?
Jai commis des erreurs de jeunesse. Mais je nai jamais eu de rapports avec une élève.
Christiane Ducey, ce nom vous dit quelque chose?
Oui. Ce nétait plus mon élève.
En effet! Cétait pendant les vacances.
Elle avait 17 ans, presque 18
Presque. La nuance est là.
Mais ce nétait plus mon élève!
Si lon veut, ça se discute Ce qui est certain, cest que ses parents lont cherchée partout pendant une semaine, quils ont fait appel à la police, et quil ne tenait quà eux de vous coller un détournement de mineure.
Elle mavait dit quils étaient consentants.
Ce nest pas ce quelle prétend.
Elle ment.
Dans une déposition au commissariat?
La petite garce! Elle me téléphone quelle a une semaine de liberté, je lemmène dans le midi, et en remontant je téléphone à mes parents pour faire un arrêt chez eux et mon père me dit quil est harcelé de coups de fil de ses parents à elle, qui la cherchent partout! Cest seulement à ce moment-là quelle ma tout avoué : elle leur avait raconté quelle allait chez une copine, et naturellement la copine a rapporté Je peux vous assurer que ça ma servi de leçon!
Une leçon un peu tardive! Vous aviez il y a trois ans
27 ans. On apprend à tout âge.
Cette histoire atteste tout de même que les filles très jeunes ne vous sont pas indifférentes.
Pas plus à moi quà un autre Comme si javais besoin! Javais pitié delle plus quautre chose
Et dAriane, vous aviez pitié?
Ça na rien à voir : cest une reine, elle a tout le monde à ses pieds
Mais pas vous.
Non. Ma vie était pleine. Je navais besoin de rien. De personne.
Si je vous comprends bien, ça vous arrive couramment, dêtre aimé.
Plutôt, oui, désolé.
De vos élèves?
Mais cest inévitable! Si elles ne sont pas toutes un peu amoureuses, cest que votre cours est manqué.
Elles doivent vous téléphoner souvent, alors venir vous voir?
Non, pas tant que ça Elles nosent pas, heureusement. Elles savent que ça ne se fait pas. Ici, notamment.
En somme vous ne receviez dappels que de Melle Santoni.
non. Il me semble
De qui, alors?
Ça ne vous regarde pas. Ça relève de la vie privée de ces petites
Il y en a une qui na plus de vie privée, Monsieur Pointeur Jennifer, Jennifer Prats Vous vous souvenez?
Je nai pas la mémoire si courte.
Nous ne pouvons pas consulter toutes les factures détaillées de la région sans commission rogatoire, mais la sienne, ou plutôt celle de sa mère, est du domaine public désormais. Et votre numéro y est très présent.
Mais Jenny cest pas pareil. Jétais prof principal, elle était représentante des élèves, il y avait des rattrapages à organiser, des dossiers à plaider et puis cétait la baby-s
Monsieur Pointeur, était-elle amoureuse de vous, celle-là?
Je sais pas Cest possible.
Puisque toutes le sont, à vous entendre
Vous entendez mal. Je nai pas dit ça. Jai dit un peu.
Un peu, beaucoup
Passionnément, si vous voulez. Je men fous. Mais un peu, ça veut dire quelles nen sont pas conscientes, ou quelles auraient honte de se déclarer, en tout cas quelles nont aucun désir de matérialiser, voire dextérioriser
Enfin, Ariane, cét- cest un degré au-dessus?
Disons, oui. Enfin, cest déjà une femme, quoi.
Et Jennifer?
Jai lu ce quon a dit. Mais je nen crois pas un mot.
Vous pouvez le croire, pourtant. Elle nétait pas vierge.
Eh bien, elle en avait lair. Et pour moi, elle le restera.
En dépit de leurs objurgations, je signai ma déposition sans la lire, et fus surpris quils me laissent partir, sans prendre aucune disposition pour inspecter un véhicule quils supposaient manifestement avoir été affecté au transport dun cadavre. Mais il était trop clair que le chalet, où javais refusé dêtre reconduit, était surveillé.
On navait contre moi que des présomptions; et lon naurait jamais davantage si je ny joignais des aveux. Mais de ma vie je ne métais senti aussi sale que lorsque, du haut de la côte, jembrassai ces lieux de paix et de bonheur. Je navais pas oublié Pimprenelle dans cet échange de balles feutrées, mais mon vouloir-vivre avait semblé renaître, et mon deuil sen sentait souillé, dautant plus, sil faut vider le calice, que ce réveil de ma combativité avait eu des témoins, des gens qui pouvaient se dire : Tas vu ce petit monsieur DOutre-Tombe? Les couleurs lui sont vite revenues! Eh! Les assassins, mon vieux
Vous, vous lui avez parlé?
Je sais pas. À peine. Bonjour Quel vent tamène?
Vous ne lui avez pas répondu?
Je sais pas. Du lénifiant. Quelle se faisait des idées que cétait pas grave
Vous étiez très proches physiquement?
Quest-ce que vous voulez dire? Comme on est proche de quelquun à qui on ouvre la porte.
La porte est restée ouverte tout le temps?
Je crois, oui Jen suis certain. Ça sest passé si vite
Vous vous touchiez presque, en somme? Sur le pas de la porte?
Mais oui, oui! On était à un mètre, peut-être même moins.
Vous sentiez son haleine?
Offfou Je laurais sûrement sentie, si elle avait été mauvaise
Franchement, Monsieur Pointeur Comment accueillez-vous les filles?
Comment je les accueille? Quest-ce que vous voulez dire?
Je ne sais pas, moi. Moi, je leur fais la bise, trois bises, cest la coutume chez nous. Parfois cest deux, parfois cest quatre, ça peut jeter un froid de sarrêter avant, parfois on serre la main
Je fais la bise aux amies, ou aux enfants des amis, pas aux élèves.
Et quand les élèves sont des amies? Ça peut arriver.
Oui, mais cest pas le cas.
Donc vous ne lavez pas touchée.
Non.
Même pas dans laffolement? Ça se comprendrait
Vous pensez comme je me souciais delle Mais vous ne comprenez donc pas que ma gamine sétait oh!
Mais justement : ça se comprendrait très bien que dans un moment pareil vous vous soyez emporté que vous ayez frappé, même.
Quelle folie!
Vous ne vous mettez jamais en colère?
Ça marrive de gueuler, oui, mais pour des riens
Pas dans les cas graves?
Les cas graves! les cas graves! Pour vous, cest un cas grave parmi dautres! Moi, cest toute ma vie qui
Cest bien pour ça
Mais non. Vous ne comprenez rien. Cest moi qui ai tué ma fille, cest ma négligence Et quand bien même Quest-ce que ça fait? Elle est morte, cest tout. Si vous voulez me faire dire que jai tapé Ariane jusquau sang et quelle est partie épouvantée, allez-y, je signe, je signe tout ce que vous voulez
Et je laurais fait. Mais ça ne signifiait rien, lissue était ouverte : ma calotte navait pas déchiré la peau, et javais essuyé la joue Je trouvais tout de même leur insistance bizarrement pertinente, et me demandais si le sang nétait pas resté au visage, vu quelle était morte immédiatement. Mais sils navaient que ça La deuxième étape elle aussi fut classique, même pour quelquun à qui la littérature tenait lieu dexpérience, et là encore les soupçons affleuraient :
Nous ne voulons pas vous faire revivre des moments pénibles Mais pour le moment vous êtes le dernier à avoir vu cette jeune fille en vie, et une chronologie précise nous serait bien utile Vous ne pourriez pas préciser à quelle heure exacte elle a frappé à votre porte?
Vous ne pensez pas que jaie regardé ma montre? La nuit tombait Il était dans les six heures-six heures et quart
Vous étiez seul?
Oui, avec ma gosse.
Six heures-six heures et quart
Écoutez, il y a une manière bien simple, cest de demander aux Télécom ou au SAMU, à quelle heure je lai appelé.
Oui
Ça ne le passionnait pas. Et je compris tout à coup quil lavait déjà fait.
Et vous diriez quelle est arrivée cinq minutes avant? Dix minutes?
Non! Tout au plus deux ou trois!
Excusez-moi, mais votre fille a eu le temps de sortir de son lit, de ramper jusquà lescalier, et dy tomber en?
Ma fille ne rampait pas, Monsieur, elle marchait.
Pardon Bon, vous appelez le SAMU pas la Gendarmerie, je vous le fais remarquer, je ne vous en fais pas grief, mais ça aurait tout simp bon. Et en lattendant?
En lattendant? Je moccupe. Je lis un bouquin, par exemple, avec oh!
La porte est restée ouverte?
Oui. Mais jai dû la fermer, à un moment Il faisait froid
Vous navez pas regardé dehors si elle était encore dans les parages?
Non.
Vous ne savez pas, en somme, si elle est partie bien loin.
Non.
Le SAMU Combien de temps ont-ils mis?
Trois quarts dheure.
Ça nous mène à sept heures, environ. Vous navez pas regardé votre montre en les attendant?
Si! Ils sont arrivés à sept heures, à cinq minutes près.
Et vous êtes parti avec eux?
Ma femme la fait. Moi jai pris la voiture. Je pensais encore quon rentrerait ensemble.
Donc vous prenez le volant pour descendre à Prades?
Oui.
Et à quelle heure êtes-vous arrivé là-bas?
Jen sais rien Jai été obligé de marrêter Je pouvais pas conduire.
Pourquoi?
À votre avis? Je tombais dans les pommes
Vous avez perdu conscience?
Non.
Alors?
Mais en quoi ça vous regarde?
Cest très important de pouvoir minuter.
Eh bien, jai cru que jallais mévanouir Cétait comme une hypoglycémie, je sais pas.
Donc vous vous êtes arrêté. Où?
Sur un parking. Avant Olette, je crois.
Longtemps?
Jen sais rien!
Vous ne vous êtes arrêté quune fois? À ce parking?
Oui.
Et à quelle heure êtes-vous arrivé à Prades?
Je sais pas! Demandez aux urgences de lhôpital! Il y avait une infirmière qui pourrait sen souvenir.
Eh bien, on la fait. Selon eux, vous nêtes pas arrivé là-bas avant huit heures.
Cest possible.
Vous confirmez?
Je ne peux ni confirmer ni infirmer.
Vous navez pas regardé lheure?
Non. Quelle importance?
Il ny avait pas de pendule dans la salle où vous attendiez?
Si. Mais je ne lai pas regardée en arrivant.
Vous auriez mis une heure pour ce trajet. Cest dans vos temps habituels?
Je nai pas de temps habituels : je ne lai pour ainsi dire jamais fait. Il ny a que deux mois quon ma rendu mon permis.
Et pourquoi vous lavait-on retiré?
Pour excès de vitesse.
On ne peut pas dire que vous ayez commis un excès de vitesse hier soir.
Je nai certainement pas pensé à respecter les panneaux. Je vous dis que je me suis ARRÊTÉ. Vos questions ne riment à rien!
Cest honteux, mais cette conversation, quici jabrège, minjectait du tonus bien malgré moi. Au sein de lanéantissement, je sentais revenir lexcitation du jeu. Je saisissais fort bien quau delà dune certaine limite, même repoussée par lhébétude, il devenait suspect que je ne minterrogeasse pas sur les motifs de ces questions saugrenues, et ne formulasse pas moi-même lhypothèse de la mort dAriane : ne laurais-je pas déjà fait, si je ne lavais sue davance? Évaluation difficile et dautant plus quil fallait compter avec celle de mon interlocuteur, qui pouvait prendre pour aveu la plus naturelle des suppositions : je nosais sauter le pas, javais peur de laffrontement direct, et me trouvais bien de lhypocrisie. Il insista, fit mine davoir mal noté la chronologie, mexhorta à la reprendre. Je finis par trancher que je navais pas de temps à perdre à leurs conneries, ne pouvais pas laisser ma femme seule en un pareil moment mais sans faire mine de me lever.
Juste un peu de patience Vous pouvez téléphoner si vous voulez Cest juste quil y a quelques petites choses qui ne cadrent pas. Vous nous avez dit que cette élève nétait pas une amie, cest bien ça?
Oui!
Est-il courant que vos élèves viennent vous voir chez vous?
Courant, non. Mais ça arrive.
Celle-ci, plus précisément Ariane Santoni.
Cest arrivé.
Souvent?
Je ne sais pas. Une ou deux fois. Deux fois.
Et pour vous parler?
Oui.
De quoi?
De son avenir. De son orientation. À mon avis, cest plutôt des prétextes.
Des prétextes pour quoi?
Pour disons, un peu dintimité. Je pense quelle se croit amoureuse de moi.
Elle vous la dit?
Non. Mais ça se sent. Je me trompe peut-être
À quoi le sentez-vous?
Je sais pas à son attitude à ses visites, justement. À ses coups de fil.
Elle vous téléphone?
Ça arrive.
Souvent?
Non pas au point que ça devienne pénible. Mais de temps en temps. Vous comprenez, je lai défendue au premier conseil de classe Ça lui a peut-être donné à supposer quil y avait une sorte de complicité entre nous.
Vous lavez défendue pourquoi?
Parce que cest une excellente élève.
Mais qui sabsente trop.
Oui, à ce que disent les collègues.
Vous, non?
Elle ne sèche pas mon cours.
Elle. Mais dites-moi Elle nest jamais venue vous voir pendant une de ces absences injustifiées?
Eh bien si. Du moins je suppose. Une après-midi ouvrable en tout cas.
Vous lavez signalé?
Non.
Pourquoi?
Je ne signale jamais ce genre de choses. Je ne fais jamais appel à ladministration. Cette fille est bientôt majeure, elle mène sa vie comme elle lentend. Elle a des résultats remarquables, quest-ce quon veut de plus?
Il ny a pas que les résultats scolaires, Monsieur Pointeur. Supposez quun de vos élèves se drogue, vous le garderiez pour vous? Vous vous diriez : il a 18 sur 20, tout baigne?
Le cas ne sest pas présenté. Je ferais mon possible pour quil lâche la drogue, mais en évitant de recourir au mouchardage.
Pour vous, cest du mouchardage dessayer de sauver quelquun?
Cest idiot. Sauver, cest le but. Le mouchardage, cest un moyen, et un moyen qui me déplaît.
Et, mettons, si vous connaissiez un assassin, vous ne le dénonceriez pas?
Si sil y avait un risque de récidive.
Et qui en jugerait? Vous?
Je ne vois pas à qui jen laisserais le soin quand il sagit de mes actes.
Et la loi?
Il y a des lois que javalise, et dautres non.
Par exemple?
Par exemple, le cannabis Vous croyez vraiment que cest le moment de faire de la philosophie du droit?
Vous vous définiriez comme un marginal?
Je nai pas la moindre envie de me définir.
Bon, revenons à ces visites. Votre femme était présente?
Lors de lune delles, oui, il me semble.
Est-ce quau moins vous avez dit à cette fille que lécole buissonnière Est-ce que vous la lui avez déconseillée?
Oui, pour son propre bien.
Je ne vous le fais pas dire. Mais elle venait quand même vous voir, vous, un professeur, alors que Elle ne sattendait pas à être blâmée.
Vous simplifiez. Cest peut-être ce quelle attendait, au contraire.
Et peut-être quelle attendait autre chose, si elle était amoureuse de vous.
Peut-être. Mais je ne crois pas. Rien de physique, en tout cas.
Vous en êtes certain?
Non.
Et si elle avait, disons, exprimé des désirs? comment auriez-vous réagi?
Que vous importe? Elle ne la pas fait. Je laurais sans doute sermonnée bêtement.
Elle ne vous attirait pas?
Elle est très jolie. Mais cest une élève. Cest une question de morale. Et je connais la loi.
Je croyais que vous ne la respectiez pas.
Je ne la révère pas nécessairement, mais je ne la viole pas non plus. Je ne serai jamais tenté par une fille au point de risquer la prison pour des plaisirs que je peux trouver ailleurs.
Vous navez jamais cédé à la tentation?
Jai commis des erreurs de jeunesse. Mais je nai jamais eu de rapports avec une élève.
Christiane Ducey, ce nom vous dit quelque chose?
Oui. Ce nétait plus mon élève.
En effet! Cétait pendant les vacances.
Elle avait 17 ans, presque 18
Presque. La nuance est là.
Mais ce nétait plus mon élève!
Si lon veut, ça se discute Ce qui est certain, cest que ses parents lont cherchée partout pendant une semaine, quils ont fait appel à la police, et quil ne tenait quà eux de vous coller un détournement de mineure.
Elle mavait dit quils étaient consentants.
Ce nest pas ce quelle prétend.
Elle ment.
Dans une déposition au commissariat?
La petite garce! Elle me téléphone quelle a une semaine de liberté, je lemmène dans le midi, et en remontant je téléphone à mes parents pour faire un arrêt chez eux et mon père me dit quil est harcelé de coups de fil de ses parents à elle, qui la cherchent partout! Cest seulement à ce moment-là quelle ma tout avoué : elle leur avait raconté quelle allait chez une copine, et naturellement la copine a rapporté Je peux vous assurer que ça ma servi de leçon!
Une leçon un peu tardive! Vous aviez il y a trois ans
27 ans. On apprend à tout âge.
Cette histoire atteste tout de même que les filles très jeunes ne vous sont pas indifférentes.
Pas plus à moi quà un autre Comme si javais besoin! Javais pitié delle plus quautre chose
Et dAriane, vous aviez pitié?
Ça na rien à voir : cest une reine, elle a tout le monde à ses pieds
Mais pas vous.
Non. Ma vie était pleine. Je navais besoin de rien. De personne.
Si je vous comprends bien, ça vous arrive couramment, dêtre aimé.
Plutôt, oui, désolé.
De vos élèves?
Mais cest inévitable! Si elles ne sont pas toutes un peu amoureuses, cest que votre cours est manqué.
Elles doivent vous téléphoner souvent, alors venir vous voir?
Non, pas tant que ça Elles nosent pas, heureusement. Elles savent que ça ne se fait pas. Ici, notamment.
En somme vous ne receviez dappels que de Melle Santoni.
non. Il me semble
De qui, alors?
Ça ne vous regarde pas. Ça relève de la vie privée de ces petites
Il y en a une qui na plus de vie privée, Monsieur Pointeur Jennifer, Jennifer Prats Vous vous souvenez?
Je nai pas la mémoire si courte.
Nous ne pouvons pas consulter toutes les factures détaillées de la région sans commission rogatoire, mais la sienne, ou plutôt celle de sa mère, est du domaine public désormais. Et votre numéro y est très présent.
Mais Jenny cest pas pareil. Jétais prof principal, elle était représentante des élèves, il y avait des rattrapages à organiser, des dossiers à plaider et puis cétait la baby-s
Monsieur Pointeur, était-elle amoureuse de vous, celle-là?
Je sais pas Cest possible.
Puisque toutes le sont, à vous entendre
Vous entendez mal. Je nai pas dit ça. Jai dit un peu.
Un peu, beaucoup
Passionnément, si vous voulez. Je men fous. Mais un peu, ça veut dire quelles nen sont pas conscientes, ou quelles auraient honte de se déclarer, en tout cas quelles nont aucun désir de matérialiser, voire dextérioriser
Enfin, Ariane, cét- cest un degré au-dessus?
Disons, oui. Enfin, cest déjà une femme, quoi.
Et Jennifer?
Jai lu ce quon a dit. Mais je nen crois pas un mot.
Vous pouvez le croire, pourtant. Elle nétait pas vierge.
Eh bien, elle en avait lair. Et pour moi, elle le restera.
En dépit de leurs objurgations, je signai ma déposition sans la lire, et fus surpris quils me laissent partir, sans prendre aucune disposition pour inspecter un véhicule quils supposaient manifestement avoir été affecté au transport dun cadavre. Mais il était trop clair que le chalet, où javais refusé dêtre reconduit, était surveillé.
On navait contre moi que des présomptions; et lon naurait jamais davantage si je ny joignais des aveux. Mais de ma vie je ne métais senti aussi sale que lorsque, du haut de la côte, jembrassai ces lieux de paix et de bonheur. Je navais pas oublié Pimprenelle dans cet échange de balles feutrées, mais mon vouloir-vivre avait semblé renaître, et mon deuil sen sentait souillé, dautant plus, sil faut vider le calice, que ce réveil de ma combativité avait eu des témoins, des gens qui pouvaient se dire : Tas vu ce petit monsieur DOutre-Tombe? Les couleurs lui sont vite revenues! Eh! Les assassins, mon vieux
Publicité