Pointeur (27)

Publié le par Ab'alone

Rien de bien impressionnant, à première vue, et sans doute à dessein : c’est pour ne pas m’effaroucher qu’ils avaient décidé de faire ça à deux, au moins pour commencer. Moustache posait les questions, et le subalterne tapait, remparé derrière un ordinateur dont je ne voyais que le dos et les fils. Il me fut demandé de résumer l’accident, et certes je n’eus pas à jouer l’accablement, mais il m’autorisait à en dire peu et à réfléchir avant de parler. Ils ne m’avaient pas révélé qu’ils avaient retrouvé le corps d’Ariane, et je savais que la première mention que je ferais d’elle au passé ne leur échapperait pas. La transition vers d’éventuels horions, ils la voulaient imperceptible, mais même un innocent aurait senti le poids des godillots :
“Vous, vous lui avez parlé?
– Je sais pas. À peine. Bonjour… Quel vent t’amène?
– Vous ne lui avez pas répondu?
– Je sais pas. Du lénifiant. Qu’elle se faisait des idées… que c’était pas grave…
– Vous étiez très proches… physiquement?
– Qu’est-ce que vous voulez dire? Comme on est proche de quelqu’un à qui on ouvre la porte.
– La porte est restée ouverte tout le temps?
– Je crois, oui… J’en suis certain. Ça s’est passé si vite…
– Vous vous touchiez presque, en somme? Sur le pas de la porte?
– Mais oui, oui! On était à un mètre, peut-être même moins.
– Vous sentiez son haleine?
– Offfou… Je l’aurais sûrement sentie, si elle avait été mauvaise…
– Franchement, Monsieur Pointeur… Comment accueillez-vous les filles?
– Comment je les accueille? Qu’est-ce que vous voulez dire?
– Je ne sais pas, moi. Moi, je leur fais la bise, trois bises, c’est la coutume chez nous. Parfois c’est deux, parfois c’est quatre, ça peut jeter un froid de s’arrêter avant, parfois on serre la main…
– Je fais la bise aux amies, ou aux enfants des amis, pas aux élèves.
– Et quand les élèves sont des amies? Ça peut arriver.
– Oui, mais c’est pas le cas.
– Donc vous ne l’avez pas touchée.
– Non.
– Même pas dans l’affolement? Ça se comprendrait…
– Vous pensez comme je me souciais d’elle… Mais vous ne comprenez donc pas que ma gamine s’était… oh!
– Mais justement : ça se comprendrait très bien que dans un moment pareil vous vous soyez emporté… que vous ayez frappé, même.
– Quelle folie!
– Vous ne vous mettez jamais en colère?
– Ça m’arrive de gueuler, oui, mais pour des riens…
– Pas dans les cas graves?
– Les cas graves! les cas graves! Pour vous, c’est un cas grave parmi d’autres! Moi, c’est toute ma vie qui…
– C’est bien pour ça…
– Mais non. Vous ne comprenez rien. C’est moi qui ai tué ma fille, c’est ma négligence… Et quand bien même… Qu’est-ce que ça fait? Elle est morte, c’est tout. Si vous voulez me faire dire que j’ai tapé Ariane jusqu’au sang et qu’elle est partie épouvantée, allez-y, je signe, je signe tout ce que vous voulez…”
Et je l’aurais fait. Mais ça ne signifiait rien, l’issue était ouverte : ma calotte n’avait pas déchiré la peau, et j’avais essuyé la joue… Je trouvais tout de même leur insistance bizarrement pertinente, et me demandais si le sang n’était pas resté au visage, vu qu’elle était morte immédiatement. Mais s’ils n’avaient que ça… La deuxième étape elle aussi fut classique, même pour quelqu’un à qui la littérature tenait lieu d’expérience, et là encore les soupçons affleuraient :
“Nous ne voulons pas vous faire revivre des moments pénibles… Mais pour le moment vous êtes le dernier à avoir vu cette jeune fille en vie, et une chronologie précise nous serait bien utile… Vous ne pourriez pas préciser à quelle heure exacte elle a frappé à votre porte?
– Vous ne pensez pas que j’aie regardé ma montre? La nuit tombait… Il était dans les six heures-six heures et quart…
– Vous étiez seul?
– Oui, avec ma gosse.
– Six heures-six heures et quart…
– Écoutez, il y a une manière bien simple, c’est de demander aux Télécom – ou au SAMU, à quelle heure je l’ai appelé.
– Oui…”
Ça ne le passionnait pas. Et je compris tout à coup qu’il l’avait déjà fait.
“Et vous diriez qu’elle est arrivée… cinq minutes avant? Dix minutes?
– Non! Tout au plus deux ou trois!
– Excusez-moi, mais votre fille… a eu le temps de sortir de son lit, de ramper jusqu’à l’escalier, et d’y tomber en?…
– Ma fille ne rampait pas, Monsieur, elle marchait.
– Pardon… Bon, vous appelez le SAMU – pas la Gendarmerie, je vous le fais remarquer, je ne vous en fais pas grief, mais ça aurait tout simp – bon. Et en l’attendant?
– En l’attendant? Je m’occupe. Je lis un bouquin, par exemple, avec… oh!
– La porte est restée ouverte?
– Oui. Mais j’ai dû la fermer, à un moment… Il faisait froid…
– Vous n’avez pas regardé dehors… si elle était encore dans les parages?
– Non.
– Vous ne savez pas, en somme, si elle est partie bien loin.
– Non.
– Le SAMU… Combien de temps ont-ils mis?
– Trois quarts d’heure.
– Ça nous mène à sept heures, environ. Vous n’avez pas regardé votre montre en les attendant?
– Si! Ils sont arrivés à sept heures, à cinq minutes près.
– Et vous êtes parti avec eux?
– Ma femme l’a fait. Moi j’ai pris la voiture. Je pensais encore qu’on rentrerait ensemble.
– Donc vous prenez le volant pour descendre… à Prades?
– Oui.
– Et à quelle heure êtes-vous arrivé là-bas?
– J’en sais rien… J’ai été obligé de m’arrêter… Je pouvais pas conduire.
– Pourquoi?
– À votre avis? Je tombais dans les pommes…
– Vous avez perdu conscience?
– Non.
– Alors?
– Mais en quoi ça vous regarde?
– C’est très important de pouvoir minuter.
– Eh bien, j’ai cru que j’allais m’évanouir… C’était comme une … hypoglycémie, je sais pas.
– Donc vous vous êtes arrêté. Où?
– Sur un parking. Avant Olette, je crois.
– Longtemps?
– J’en sais rien!
– Vous ne vous êtes arrêté qu’une fois? À ce parking?
– Oui.
– Et à quelle heure êtes-vous arrivé à Prades?
– Je sais pas! Demandez aux urgences de l’hôpital! Il y avait une infirmière qui pourrait s’en souvenir.
– Eh bien, on l’a fait. Selon eux, vous n’êtes pas arrivé là-bas avant huit heures.
– C’est possible.
– Vous confirmez?
– Je ne peux ni confirmer ni infirmer.
– Vous n’avez pas regardé l’heure?
– Non. Quelle importance?
– Il n’y avait pas de pendule dans la salle où vous attendiez?
– Si. Mais je ne l’ai pas regardée en arrivant.
– Vous auriez mis une heure pour ce trajet. C’est dans vos temps habituels?
– Je n’ai pas de temps habituels : je ne l’ai pour ainsi dire jamais fait. Il n’y a que deux mois qu’on m’a rendu mon permis.
– Et pourquoi vous l’avait-on retiré?
– Pour excès de vitesse.
– On ne peut pas dire que vous ayez commis un excès de vitesse hier soir.
– Je n’ai certainement pas pensé à respecter les panneaux. Je vous dis que je me suis ARRÊTÉ. Vos questions ne riment à rien!”
C’est honteux, mais cette conversation, qu’ici j’abrège, m’injectait du tonus bien malgré moi. Au sein de l’anéantissement, je sentais revenir l’excitation du jeu. Je saisissais fort bien qu’au delà d’une certaine limite, même repoussée par l’hébétude, il devenait suspect que je ne m’interrogeasse pas sur les motifs de ces questions saugrenues, et ne formulasse pas moi-même l’hypothèse de la mort d’Ariane : ne l’aurais-je pas déjà fait, si je ne l’avais sue d’avance? Évaluation difficile… et d’autant plus qu’il fallait compter avec celle de mon interlocuteur, qui pouvait prendre pour aveu la plus naturelle des suppositions : je n’osais sauter le pas, j’avais peur de l’affrontement direct, et me trouvais bien de l’hypocrisie. Il insista, fit mine d’avoir mal noté la chronologie, m’exhorta à la reprendre. Je finis par trancher que je n’avais pas de temps à perdre à leurs conneries, ne pouvais pas laisser ma femme seule en un pareil moment… mais sans faire mine de me lever.
“Juste un peu de patience… Vous pouvez téléphoner si vous voulez… C’est juste qu’il y a quelques petites choses qui ne cadrent pas. Vous nous avez dit que cette élève n’était pas une amie, c’est bien ça?
– Oui!
– Est-il courant que vos élèves viennent vous voir chez vous?
– Courant, non. Mais ça arrive.
– Celle-ci, plus précisément… Ariane Santoni.
– C’est arrivé.
– Souvent?
– Je ne sais pas. Une ou deux fois. Deux fois.
– Et pour vous parler?
– Oui.
– De quoi?
– De son avenir. De son orientation. À mon avis, c’est plutôt des prétextes.
– Des prétextes pour quoi?
– Pour… disons, un peu d’intimité. Je pense qu’elle se croit amoureuse de moi.
– Elle vous l’a dit?
– Non. Mais ça se sent. Je me trompe peut-être…
– À quoi le sentez-vous?
– Je sais pas… à son attitude… à ses visites, justement. À ses coups de fil.
– Elle vous téléphone?
– Ça arrive.
– Souvent?
– Non… pas au point que ça devienne pénible. Mais de temps en temps. Vous comprenez, je l’ai défendue au premier conseil de classe… Ça lui a peut-être donné à supposer qu’il y avait une sorte de… complicité entre nous.
– Vous l’avez défendue pourquoi?
– Parce que c’est une excellente élève.
– Mais qui s’absente trop.
– Oui, à ce que disent les collègues.
– Vous, non?
– Elle ne sèche pas mon cours.
– Elle. Mais dites-moi… Elle n’est jamais venue vous voir pendant une de ces… absences injustifiées?
– Eh bien si. Du moins je suppose. Une après-midi ouvrable en tout cas.
– Vous l’avez signalé?
– Non.
– Pourquoi?
– Je ne signale jamais ce genre de choses. Je ne fais jamais appel à l’administration. Cette fille est bientôt majeure, elle mène sa vie comme elle l’entend. Elle a des résultats remarquables, qu’est-ce qu’on veut de plus?
– Il n’y a pas que les résultats scolaires, Monsieur Pointeur. Supposez qu’un de vos élèves se drogue, vous le garderiez pour vous? Vous vous diriez : il a 18 sur 20, tout baigne?
– Le cas ne s’est pas présenté. Je ferais mon possible pour qu’il lâche la drogue, mais en évitant de recourir au mouchardage.
– Pour vous, c’est du mouchardage d’essayer de sauver quelqu’un?
– C’est idiot. Sauver, c’est le but. Le mouchardage, c’est un moyen, et un moyen qui me déplaît.
– Et, mettons, si vous connaissiez un assassin, vous ne le dénonceriez pas?
– Si… s’il y avait un risque de récidive.
– Et qui en jugerait? Vous?
– Je ne vois pas à qui j’en laisserais le soin quand il s’agit de mes actes.
– Et la loi?
– Il y a des lois que j’avalise, et d’autres non.
– Par exemple?
– Par exemple, le cannabis… Vous croyez vraiment que c’est le moment de faire de la philosophie du droit?
– Vous vous définiriez comme un marginal?
– Je n’ai pas la moindre envie de me définir.
– Bon, revenons à ces visites. Votre femme était présente?
– Lors de l’une d’elles, oui, il me semble.
– Est-ce qu’au moins vous avez dit à cette fille que l’école buissonnière… Est-ce que vous la lui avez déconseillée?
– Oui, pour son propre bien.
– Je ne vous le fais pas dire. Mais elle venait quand même vous voir, vous, un professeur, alors que… Elle ne s’attendait pas à être blâmée.
– Vous simplifiez. C’est peut-être ce qu’elle attendait, au contraire.
– Et peut-être qu’elle attendait autre chose, si elle était amoureuse de vous.
– Peut-être. Mais je ne crois pas. Rien de physique, en tout cas.
– Vous en êtes certain?
– Non.
– Et si elle avait, disons, exprimé des désirs? comment auriez-vous réagi?
– Que vous importe? Elle ne l’a pas fait. Je l’aurais sans doute sermonnée – bêtement.
– Elle ne vous attirait pas?
– Elle est très jolie. Mais c’est une élève. C’est une question de morale. Et je connais la loi.
– Je croyais que vous ne la respectiez pas.
– Je ne la révère pas nécessairement, mais je ne la viole pas non plus. Je ne serai jamais tenté par une fille au point de risquer la prison pour des plaisirs que je peux trouver ailleurs.
– Vous n’avez jamais cédé à la tentation?
– J’ai commis des erreurs de jeunesse. Mais je n’ai jamais eu de rapports avec une élève.
– Christiane Ducey, ce nom vous dit quelque chose?
– Oui. Ce n’était plus mon élève.
– En effet! C’était pendant les vacances.
– Elle avait 17 ans, presque 18…
– Presque. La nuance est là.
– Mais ce n’était plus mon élève!
– Si l’on veut, ça se discute… Ce qui est certain, c’est que ses parents l’ont cherchée partout pendant une semaine, qu’ils ont fait appel à la police, et qu’il ne tenait qu’à eux de vous coller un détournement de mineure.
– Elle m’avait dit qu’ils étaient consentants.
– Ce n’est pas ce qu’elle prétend.
– Elle ment.
– Dans une déposition au commissariat?
– La petite garce! Elle me téléphone qu’elle a une semaine de liberté, je l’emmène dans le midi, et en remontant je téléphone à mes parents pour faire un arrêt chez eux… et mon père me dit qu’il est harcelé de coups de fil de ses parents à elle, qui la cherchent partout! C’est seulement à ce moment-là qu’elle m’a tout avoué : elle leur avait raconté qu’elle allait chez une copine, et naturellement la copine a rapporté… Je peux vous assurer que ça m’a servi de leçon!
– Une leçon un peu tardive! Vous aviez… il y a trois ans…
– 27 ans. On apprend à tout âge.
– Cette histoire atteste tout de même que les filles très jeunes ne vous sont pas indifférentes.
– Pas plus à moi qu’à un autre… Comme si j’avais besoin!… J’avais pitié d’elle plus qu’autre chose…
– Et d’Ariane, vous aviez pitié?
– Ça n’a rien à voir : c’est une reine, elle a tout le monde à ses pieds…
– Mais pas vous.
– Non. Ma vie était pleine. Je n’avais besoin de rien. De personne.
– Si je vous comprends bien, ça vous arrive couramment, d’être aimé.
– Plutôt, oui, désolé.
– De vos élèves?
– Mais c’est inévitable! Si elles ne sont pas toutes un peu amoureuses, c’est que votre cours est manqué.
– Elles doivent vous téléphoner souvent, alors… venir vous voir?
– Non, pas tant que ça… Elles n’osent pas, heureusement. Elles savent que ça ne se fait pas. Ici, notamment.
– En somme vous ne receviez d’appels que de Melle Santoni.
– … non. Il me semble…
– De qui, alors?
– Ça ne vous regarde pas. Ça relève de la vie privée de ces petites…
– Il y en a une qui n’a plus de vie privée, Monsieur Pointeur… Jennifer, Jennifer Prats… Vous vous souvenez?
– Je n’ai pas la mémoire si courte.
– Nous ne pouvons pas consulter toutes les factures détaillées de la région sans commission rogatoire, mais la sienne, ou plutôt celle de sa mère, est du domaine public désormais. Et votre numéro y est très présent.
– Mais Jenny c’est pas pareil. J’étais prof principal, elle était représentante des élèves, il y avait des rattrapages à organiser, des dossiers à plaider… et puis c’était la baby-s
– Monsieur Pointeur, était-elle amoureuse de vous, celle-là?
– Je sais pas… C’est possible.
– Puisque toutes le sont, à vous entendre…
– Vous entendez mal. Je n’ai pas dit ça. J’ai dit un peu.
– Un peu, beaucoup…
– Passionnément, si vous voulez. Je m’en fous. Mais un peu, ça veut dire qu’elles n’en sont pas conscientes, ou qu’elles auraient honte de se déclarer, en tout cas qu’elles n’ont aucun désir de matérialiser, voire d’extérioriser…
– Enfin, Ariane, c’ét- c’est un degré au-dessus?
– Disons, oui. Enfin, c’est déjà une femme, quoi.
– Et Jennifer?
– J’ai lu ce qu’on a dit. Mais je n’en crois pas un mot.
– Vous pouvez le croire, pourtant. Elle n’était pas vierge.
– Eh bien, elle en avait l’air. Et pour moi, elle le restera.”
En dépit de leurs objurgations, je signai ma déposition sans la lire, et fus surpris qu’ils me laissent partir, sans prendre aucune disposition pour inspecter un véhicule qu’ils supposaient manifestement avoir été affecté au transport d’un cadavre. Mais il était trop clair que le chalet, où j’avais refusé d’être reconduit, était surveillé.
On n’avait contre moi que des présomptions; et l’on n’aurait jamais davantage si je n’y joignais des aveux. Mais de ma vie je ne m’étais senti aussi sale que lorsque, du haut de la côte, j’embrassai ces lieux de paix et de bonheur. Je n’avais pas oublié Pimprenelle dans cet échange de balles feutrées, mais mon vouloir-vivre avait semblé renaître, et mon deuil s’en sentait souillé, d’autant plus, s’il faut vider le calice, que ce réveil de ma combativité avait eu des témoins, des gens qui pouvaient se dire : “T’as vu ce petit monsieur D’Outre-Tombe? Les couleurs lui sont vite revenues! – Eh! Les assassins, mon vieux…”
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Publié dans Pointeur

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