Fabulettes
Un vagabond décrivait avec force hyperboles la vallée de roses qu'il avait traversée à bien des lunes de là; il était mal vêtu, mal peigné, sentait le vin, il n'était pas d'ici: tous lui rirent au nez. L'âne seul entreprit le voyage; il fut trois ans absent, et quand il revint, on le reconnut à peine: la sagesse avait creusé sa face et souligné ses traits. "Alors, as-tu trouvé la région où vivre? Non. Nous te l'avions bien dit!" ricanèrent-ils tous. Mais lui: "Vous l'aviez seulement dit. Moi, je le sais."
Deux chiens affamés ouïrent conter qu'au haut de la montagne s'étageait un jardin enchanteur, que jonchait nourriture à foison: "Frère, si nous partions? Ici, pitance infime et mort certaine: ça vaut le coup d'essayer." Sitôt fait. Ils ahanèrent deux jours, manquant cent fois se rompre le col, et plus ils progressaient, moins fertile le roc. N'en pouvant plus, ils avisent un aigle: "Sommes-nous encore loin du sommet? Hein? dit le volatile. Mais vous en arrivez!" Cette fable s'adresse à ceux qui prennent la descente pour la montée.
Le sel qui charmait les langues et conservait les viandes, on apprit qu'il avait perdu la confiance du roi. Tout le monde aussitôt remarqua sa fadeur, et ceux dont les papilles n'avaient point varié, il fallut bien les mettre à mort.
La souris championne olympique de fuite, avisant la cage où, agglutinés, les escargots attendaient patiemment la poêle à frire, suspendit sa course un quart d'instant: "Ombre d'êtres, immobiles, aveugles et sourds! La vie peut-elle moins vivre? Pourtant ce grillage présente une faiblesse: ils pourraient..." Une voix sépulcrale l'interrompit: "Étourdie! Que sais-tu de nos rêves?"
Lâne en songe eut une idée; mais au réveil, plus trace! Et le voilà parti à sa recherche sur les chemins. Pauvre âne! Une seule idée, et la perdre! Tous, apitoyés, le renseignaient de leur mieux, pleins de zèle et d'obligeance. "À quoi ressemblait-elle? Il m'a semblé la voir. Elle est passée par là... Insensés! grogna un vieux verrat. Malheur à vous s'il la retrouve!"
Une grenouille y voyait moins bien; or elle avait souvent sauté dans la mare sans fermer les yeux, cligné, exorbité plus que de raison, et parfois regardé le Soleil en face! Elle alla voir un spécialiste et lui demanda: "Quel excès en est cause? Comment y remédier? Le lynx de l'art, après minutieux examen: "Rassurez-vous, tout est normal, c'est l'excès des ans." Cette fable montre que les grenouilles vieillissent.
On s'ennuyait. Jouons aux cartes, proposa le chien: bâillement sur bâillement, il fallut reconnaître que le jeu attisait le mal. On pourrait faire des grimaces, dit le singe; mais, dix minutes écoulées à se crevasser la face, il dut avouer que lui non plus ça ne le faisait pas marrer. Et si on se racontait des histoires? suggéra le perroquet. Bah, on en connaissait assez pour les deviner toutes. Allons nous promener! Et où ça? Mangeons! Pas faim"... "Il ne reste plus qu'à se mettre au travail", insinua l'éléphant d'une voix doucereuse. Mais tous, d'un cri unanime: "Un dimanche! Tu plaisantes!"
Cette fable vise à s'introduire dans les manuels scolaires.
Le buf disait toujours la vérité, et prétendait comprendre avant que de juger: aussi ne l'élut-on pas; et le renard, son rival heureux, lui glissa dans l'ivresse de la victoire: "Frère, tu visais trop haut. Prends-les tels qu'ils sont: des pantins, et cherche leurs ficelles." "Mais s'ils sont tels que tu les vois et les agites, que vaut ta charge, et pourquoi l'avoir briguée?" Cette fable s'adresse à ceux qui bornent leur sagacité aux moyens.
Le Conseil discutait d'une ambassade. "Prenez le renard, sire, c'est le plus fin diplomate de vos états. Pas si fin, rétorqua le lion, s'il en a la réputation. Je n'en veux pas: proposez-moi un niais." Cette fable vise tous ceux qu'on dit habiles.
Rose et tendre, épais et juteux, avouez, hâblait le tournedos, que voilà m'un morceau de roi! Un morceau bien fadasse, rétorquèrent les girolles qui partageaient sa poêle: le goût, c'est nous! Tout doux! grésillèrent en chur l'ail et le persil: un vieux bout d'éponge est votre frère! Et si nous n'étions pas là pour vous relever...
Belle émulation, approuvai-je en laissant glisser le tout dans mon assiette.
À chaque trou à rats on exigeait les passeports; on refoula beaucoup de monde, avec force mots durs; mais comme toujours le chat était en règle.
Par une nuit sans lune, les voleurs pénétrèrent dans la ferme et emmenèrent en catimini veaux, vaches, cochons, couvée. Au matin le fermier, après avoir constaté l'ampleur de la catastrophe, alla d'un pas rageur jusqu'au chien: "Pourquoi n'as-tu pas aboyé? "On n'a pas attaqué la niche, que je sache, et je n'ai constaté nulle atteinte au droit des chiens."
Le premier roquet entendit en songe un bruit de pas, et jappa de terreur; le molosse d'en face l'appuya de son hurlement grave; et bientôt le concert des chiens de la ville nous apprit que l'ennemi était dans nos murs. On courut aux armes et l'on frappa à qui mieux mieux. À l'aube, l'armée entra dans la ville morte et regardait étonnée l'amoncellement des corps.
L'âne, puisqu'on l'avait condamné, se frappait la poitrine en geignant "J'ai péché". "Voyons, objecta le rat, son compagnon de cellule, tu étais à cent lieues du théâtre du crime: comment se pourrait-il? Tais-toi, répondit l'âne, ou je te tue: qu'ai-je à perdre? Et ce ne serait pas mon coup d'essai."
Les croquenots grimaçaient horriblement, comme en passe de dévorer les pieds qu'on aurait l'imprudence de leur confier. "Encore, une paire neuve, persifla le trimardeur, je pourrais trembler... Mais vous, depuis le temps que je vous use, ça se saurait, si vous étiez féroces!"
Et, non sans s'applaudir in petto, il les chaussa majestueusement.
Abusé par un canular, un avare avait passé sa vie à fouiller son champ, à la recherche d'un trésor enfoui. À la fin, branlant et couronné de neige, il apprit qu'on l'avait trompé: "Tant d'ans dilapidés! J'aurais pu..." Un vautour de passage lui glissa: "Croas-y encore un peu! Le plus gros est fait."
Après mainte aventure, un chat revenait au hameau natal, et, voyant grandir le clocher, récapitulait que dire, que taire et qu'inventer: car on allait le presser de questions! Mais le premier lui lança: "As-tu vu ce nuage qui menace?", le cheval, sans lever la tête: "La récolte sera bonne, pourvu qu'on ait le temps de la rentrer!" et le chien, en formule d'accueil: "Ah, Camarade, j'ai beaucoup à te raconter! C'est qu'il s'en est passé des choses, depuis ton départ!"
"Ah! Si nous avions notre liberté!" gémissent les vagues, "nous atteindrions les étoiles! Mais l'Océan, ce grand lourdaud, nous retient aux chevilles et brise notre élan!"
Cette fable s'adresse aux créateurs qu'un milieu pitoyable empêche de donner leur mesure.
Pour lui prouver son amour, elle s'arracha le cur, et le lui porta tout battant dans un plat de vermeil. Ah! Merci! s'écria-t-il, et, jetant au sol l'inutile et répugnant viscère, il prit le plat à deux mains pour s'y mirer.
Un pinson luttait de son mieux contre la bise et se moquait des feuilles qu'il croisait: "Holà, surettes! Arrêtez un peu! Je vous offre un verre! On a bien le temps! Savez-vous seulement où vous allez?" Mais elles passaient, indifférentes à ses sarcasmes; et c'est le Vent lui-même qui à la fin siffla exaspéré: "Pauvre sot! C'est leur bonheur que tu méprises!"
À pas de loup, je m'approchai d'un narcisse qui se mirait dans les eaux, et je l'entendis grommeler tout bas: "Quel temps cette mare me fait perdre!"
Un vieux renard ajoutait une aile à son terrier. Passe un sanglier: "Que fais-tu là, compère? Je cherche le trésor du bois; on ne sait où il est enfoui. Aide-moi: part à deux." Le terrier fini, voilà mon sanglier, mis en goût, à creuser du soir au matin, saignant du groin, déracinant les arbres, méprisant le gland et délaissant la laie. Jusqu'au jour où, se sentant las, il se coucha sur un tertre, et, embrassant du regard la petite lune à quoi le bois avait fait place: "Pas si mal", se dit-il, et il inscrivit sur une pancarte: "Parc des Trous, 5 balles"; il n'eut pas trois visiteurs, mais depuis sa guérite il contemplait complaisamment son uvre et songeait: "Je n'ai pas perdu ma peine." Cette fable est pour ceux qui n'ont rien trouvé.
Deux chiens affamés ouïrent conter qu'au haut de la montagne s'étageait un jardin enchanteur, que jonchait nourriture à foison: "Frère, si nous partions? Ici, pitance infime et mort certaine: ça vaut le coup d'essayer." Sitôt fait. Ils ahanèrent deux jours, manquant cent fois se rompre le col, et plus ils progressaient, moins fertile le roc. N'en pouvant plus, ils avisent un aigle: "Sommes-nous encore loin du sommet? Hein? dit le volatile. Mais vous en arrivez!" Cette fable s'adresse à ceux qui prennent la descente pour la montée.
Le sel qui charmait les langues et conservait les viandes, on apprit qu'il avait perdu la confiance du roi. Tout le monde aussitôt remarqua sa fadeur, et ceux dont les papilles n'avaient point varié, il fallut bien les mettre à mort.
La souris championne olympique de fuite, avisant la cage où, agglutinés, les escargots attendaient patiemment la poêle à frire, suspendit sa course un quart d'instant: "Ombre d'êtres, immobiles, aveugles et sourds! La vie peut-elle moins vivre? Pourtant ce grillage présente une faiblesse: ils pourraient..." Une voix sépulcrale l'interrompit: "Étourdie! Que sais-tu de nos rêves?"
Lâne en songe eut une idée; mais au réveil, plus trace! Et le voilà parti à sa recherche sur les chemins. Pauvre âne! Une seule idée, et la perdre! Tous, apitoyés, le renseignaient de leur mieux, pleins de zèle et d'obligeance. "À quoi ressemblait-elle? Il m'a semblé la voir. Elle est passée par là... Insensés! grogna un vieux verrat. Malheur à vous s'il la retrouve!"
Une grenouille y voyait moins bien; or elle avait souvent sauté dans la mare sans fermer les yeux, cligné, exorbité plus que de raison, et parfois regardé le Soleil en face! Elle alla voir un spécialiste et lui demanda: "Quel excès en est cause? Comment y remédier? Le lynx de l'art, après minutieux examen: "Rassurez-vous, tout est normal, c'est l'excès des ans." Cette fable montre que les grenouilles vieillissent.
On s'ennuyait. Jouons aux cartes, proposa le chien: bâillement sur bâillement, il fallut reconnaître que le jeu attisait le mal. On pourrait faire des grimaces, dit le singe; mais, dix minutes écoulées à se crevasser la face, il dut avouer que lui non plus ça ne le faisait pas marrer. Et si on se racontait des histoires? suggéra le perroquet. Bah, on en connaissait assez pour les deviner toutes. Allons nous promener! Et où ça? Mangeons! Pas faim"... "Il ne reste plus qu'à se mettre au travail", insinua l'éléphant d'une voix doucereuse. Mais tous, d'un cri unanime: "Un dimanche! Tu plaisantes!"
Cette fable vise à s'introduire dans les manuels scolaires.
Le buf disait toujours la vérité, et prétendait comprendre avant que de juger: aussi ne l'élut-on pas; et le renard, son rival heureux, lui glissa dans l'ivresse de la victoire: "Frère, tu visais trop haut. Prends-les tels qu'ils sont: des pantins, et cherche leurs ficelles." "Mais s'ils sont tels que tu les vois et les agites, que vaut ta charge, et pourquoi l'avoir briguée?" Cette fable s'adresse à ceux qui bornent leur sagacité aux moyens.
Le Conseil discutait d'une ambassade. "Prenez le renard, sire, c'est le plus fin diplomate de vos états. Pas si fin, rétorqua le lion, s'il en a la réputation. Je n'en veux pas: proposez-moi un niais." Cette fable vise tous ceux qu'on dit habiles.
Rose et tendre, épais et juteux, avouez, hâblait le tournedos, que voilà m'un morceau de roi! Un morceau bien fadasse, rétorquèrent les girolles qui partageaient sa poêle: le goût, c'est nous! Tout doux! grésillèrent en chur l'ail et le persil: un vieux bout d'éponge est votre frère! Et si nous n'étions pas là pour vous relever...
Belle émulation, approuvai-je en laissant glisser le tout dans mon assiette.
À chaque trou à rats on exigeait les passeports; on refoula beaucoup de monde, avec force mots durs; mais comme toujours le chat était en règle.
Par une nuit sans lune, les voleurs pénétrèrent dans la ferme et emmenèrent en catimini veaux, vaches, cochons, couvée. Au matin le fermier, après avoir constaté l'ampleur de la catastrophe, alla d'un pas rageur jusqu'au chien: "Pourquoi n'as-tu pas aboyé? "On n'a pas attaqué la niche, que je sache, et je n'ai constaté nulle atteinte au droit des chiens."
Le premier roquet entendit en songe un bruit de pas, et jappa de terreur; le molosse d'en face l'appuya de son hurlement grave; et bientôt le concert des chiens de la ville nous apprit que l'ennemi était dans nos murs. On courut aux armes et l'on frappa à qui mieux mieux. À l'aube, l'armée entra dans la ville morte et regardait étonnée l'amoncellement des corps.
L'âne, puisqu'on l'avait condamné, se frappait la poitrine en geignant "J'ai péché". "Voyons, objecta le rat, son compagnon de cellule, tu étais à cent lieues du théâtre du crime: comment se pourrait-il? Tais-toi, répondit l'âne, ou je te tue: qu'ai-je à perdre? Et ce ne serait pas mon coup d'essai."
Les croquenots grimaçaient horriblement, comme en passe de dévorer les pieds qu'on aurait l'imprudence de leur confier. "Encore, une paire neuve, persifla le trimardeur, je pourrais trembler... Mais vous, depuis le temps que je vous use, ça se saurait, si vous étiez féroces!"
Et, non sans s'applaudir in petto, il les chaussa majestueusement.
Abusé par un canular, un avare avait passé sa vie à fouiller son champ, à la recherche d'un trésor enfoui. À la fin, branlant et couronné de neige, il apprit qu'on l'avait trompé: "Tant d'ans dilapidés! J'aurais pu..." Un vautour de passage lui glissa: "Croas-y encore un peu! Le plus gros est fait."
Après mainte aventure, un chat revenait au hameau natal, et, voyant grandir le clocher, récapitulait que dire, que taire et qu'inventer: car on allait le presser de questions! Mais le premier lui lança: "As-tu vu ce nuage qui menace?", le cheval, sans lever la tête: "La récolte sera bonne, pourvu qu'on ait le temps de la rentrer!" et le chien, en formule d'accueil: "Ah, Camarade, j'ai beaucoup à te raconter! C'est qu'il s'en est passé des choses, depuis ton départ!"
"Ah! Si nous avions notre liberté!" gémissent les vagues, "nous atteindrions les étoiles! Mais l'Océan, ce grand lourdaud, nous retient aux chevilles et brise notre élan!"
Cette fable s'adresse aux créateurs qu'un milieu pitoyable empêche de donner leur mesure.
Pour lui prouver son amour, elle s'arracha le cur, et le lui porta tout battant dans un plat de vermeil. Ah! Merci! s'écria-t-il, et, jetant au sol l'inutile et répugnant viscère, il prit le plat à deux mains pour s'y mirer.
Un pinson luttait de son mieux contre la bise et se moquait des feuilles qu'il croisait: "Holà, surettes! Arrêtez un peu! Je vous offre un verre! On a bien le temps! Savez-vous seulement où vous allez?" Mais elles passaient, indifférentes à ses sarcasmes; et c'est le Vent lui-même qui à la fin siffla exaspéré: "Pauvre sot! C'est leur bonheur que tu méprises!"
À pas de loup, je m'approchai d'un narcisse qui se mirait dans les eaux, et je l'entendis grommeler tout bas: "Quel temps cette mare me fait perdre!"
Un vieux renard ajoutait une aile à son terrier. Passe un sanglier: "Que fais-tu là, compère? Je cherche le trésor du bois; on ne sait où il est enfoui. Aide-moi: part à deux." Le terrier fini, voilà mon sanglier, mis en goût, à creuser du soir au matin, saignant du groin, déracinant les arbres, méprisant le gland et délaissant la laie. Jusqu'au jour où, se sentant las, il se coucha sur un tertre, et, embrassant du regard la petite lune à quoi le bois avait fait place: "Pas si mal", se dit-il, et il inscrivit sur une pancarte: "Parc des Trous, 5 balles"; il n'eut pas trois visiteurs, mais depuis sa guérite il contemplait complaisamment son uvre et songeait: "Je n'ai pas perdu ma peine." Cette fable est pour ceux qui n'ont rien trouvé.
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