Pointeur (26)

Publié le par Ab'alone

Combien de temps dura l’opération? Il faudrait pouvoir évaluer celui de se décider à nous affronter. Quand on pense qu’être chirurgien signifie cela deux ou trois fois par semaine, on envie moins leurs émoluments et leur prestige. C’est un petit vieux qui, tout hésitant, vint se planter devant nous vers minuit, et son ton et ses yeux suffisaient pour comprendre, mais nous ne pouvions, nous ne voulions pas y parvenir. Il nous précéda jusqu’à son bureau, nous fit asseoir, et c’en fut fait du sursis. “C’est une tâche pénible… Nous n’avons pas pu la sauver.”
Morte. À jamais. Ses rires, ses mots, ses émerveillements. Ses bouderies, ses pleurs, ses cris, son avenir. Je ne revoyais pas ses yeux écarquillés à la balustrade, mais à demi cachés par son gros bonnet, pendant que nous glissions sur la pente, et son sourire espiègle quand elle promettait d’être sage… Dévoré de la gorge à la ceinture, toute comédie du chagrin oubliée cette fois, j’éclatai en sanglots. Julie ne broncha pas. Elle avait eu tout le trajet pour faire son lit dans l’inéluctable, et je suppose que c’était, déjà, un lit de mort.
Comme nous restions muets, le vieux, qui devait avoir sommeil, s’empêtrait dans les consolations (“elle n’a pas repris conscience… elle n’a pas souffert”) et les détails cliniques destinés sans doute à détourner sur des impondérables le zèle à venir de notre avocat. Exaspéré ou désespéré par notre silence, il finit par bredouiller sotto voce : “C’est votre seul enfant?” Julie hocha imperceptiblement la tête. “Vous êtes jeunes… Je sais qu’à présent vous ne pouvez pas l’entendre, mais il faudra en avoir d’autres… en souvenir d’elle. – Jamais!” Elle avait parlé pour deux. “Ne dites pas ça, Madame, laissez faire le temps. Je ne dis pas que vous oublierez. Vous garderez une tombe au coin du cœur, mais autour d’elle la vie refleurira…” Je notai la formule, et supposai qu’elle avait souvent servi : probable qu’il était préposé à ce genre d’annonce. Julie ne prit même pas la peine de répondre, et dit d’une voix blanche : “Je veux la voir.” – “Écoutez, je suis tenu de m’y opposer. Dans l’état où…” – “Je veux voir ma fille.” Il céda tout de suite. J’imagine qu’il était préparé à une requête des plus ordinaires. Il se leva, et se tournant vers moi, qui ne pouvais juguler mes larmes : “Vous n’êtes pas obligé de venir : moi, je vous le déconseille.”
Combien de fois je l’avais regardée dormir! Mais elle était méconnaissable. On l’avait affublée d’une sorte de bonnet de gaze qui descendait jusqu’aux sourcils, sans doute pour masquer le saccage du crâne, mais les hommes de l’art n’avaient pas encore fait leur œuvre, son petit visage était tout rouge, les joues griffées, le nez éclaté : c’est la face en avant qu’elle avait rencontré la plinthe. Je détournai les yeux, laissant Julie se gorger de cette vision malsaine. Elle tendit la main, le vieux esquissa un geste pour s’interposer, renonça. La main de Julie caressa cette petite main, comme pour apaiser sa fille, l’aider à s’endormir, elle se pencha pour un baiser…
“Qu’est-ce qu’il faut faire, maintenant?” chuchota-t-elle enfin en se relevant. “Rentrez chez vous, on s’occupe de tout.” – “Mais je veux pas la laisser seule!” – “On vous la ramènera demain, ce soir c’est impossible.” Il commençait à en avoir marre. “Je ne bouge pas d’ici. Je partirai avec elle, ou pas du tout.” – “Quel bien ça lui fera, Madame?… Monsieur?…” Mais j’avais abdiqué. “Bon, je vais vous faire apporter des chaises. Mais je vous assure que vous ne prenez pas le bon chemin. Elle vous voit en ce moment, et ne vous approuve pas.” Ce brave type le pensait-il vraiment? Si la foi avait dû nous venir, nul doute que c’était la minute ou jamais. Julie ne répliqua que par un “ah!” sardonique, et le bonhomme s’en fut vers sa propre nuit. Je ne l’ai pas revu, et j’ai appris incidemment qu’il était mort dix mois plus tard d’une tumeur au pancréas qu’il devait déjà savoir inguérissable.

Veillée absurde. Mais que pouvions-nous faire d’autre? Remonter les dents serrées jusqu’à notre chalet désormais privé d’âme? Donner le coup de volant salvateur, et plonger dans un ravin? Tant qu’à boire la tristesse jusqu’à la lie, autant rester avec notre enfant, dans la lueur glacée des néons. Julie n’était pas une étrangère, il est peu de filles, quand j’y repense, avec qui je me sois pareillement entendu à demi-mot, l’humour estompait la distance, et même la distance, avec le temps, s’était amenuisée : si nous nous aimions moins, nous nous comprenions mieux. Nous avions pu vivre ensemble avant Pimprenelle, et la désirer parce que nous avions confiance l’un en l’autre. Que nous ne fussions plus unis que par cet amour commun, ça n’avait pas été verbalisé. Et voilà qu’il était patent qu’ensemble il n’y aurait pas d’après, que nous ne pouvions partager qu’une douleur qui définitivement nous séparait, qu’il ne nous restait d’indivis que le culte d’un souvenir, chacun dans son coin. Je l’aurais accompagnée dans la mort, par lassitude, indifférence à tout, mais elle n’y désirait pas ma compagnie, et je ne suis pas sûr qu’elle y pensât alors : nous n’échangeâmes pas un mot de la nuit. Une infirmière apitoyée nous apporta du café, que je bus pour tenter d’enrayer une migraine si vive que j’en avais honte, et auquel Julie ne toucha pas. Grand calme aux urgences, égrènement des minutes… De loin en loin nous parvenait un éclat de rire, vite dompté.
J’ignorais tout de ce qu’elle avait en tête. Pourtant je mesurai la place qu’y avait gagnée le ressentiment lorsqu’arriva l’employé des pompes funèbres, qu’on avait décidé non sans mal à se déplacer un dimanche : je ne fus même pas consulté. Elle déclara catégoriquement que sa fille ne serait pas enterrée en Catalogne, mais à Marseille, où résidaient ses parents. Les miens habitaient Tours, c’était aussi un foyer permanent, notre caveau comportait encore pas mal de places libres, mais je n’émis pas une protestation quand le type me lança un regard pour quêter confirmation. Il s’avéra que pour d’obscures raisons d’autorisation officielle on ne pouvait pas transférer le corps immédiatement en Provence, il fut donc convenu qu’il remonterait à Fort-Glandu dans la journée, Julie ne souffrant pas mention du funérarium local ni de la morgue de l’hôpital. Elle se déclara décidée à ne pas quitter son enfant, au point d’arracher au type une grimace d’agacement : “Madame, il y a des choses que nous ne pouvons pas faire devant la famille.” – “J’attendrai à côté, dans la rue, n’importe!” Puis, se tournant vers moi : “Je voudrais que tu me laisses seule.” Haine? Mépris? Exclusion en tout cas. Si son âme leur gardait un lopin, c’est qu’elle n’était pas à la hauteur des circonstances.

Pour moi, tout était fini. En passant à hauteur des bains, je pensai machinalement au cadavre d’Ariane, sans la moindre curiosité de relever sa position ou même de vérifier s’il était encore là. S’ils m’attendaient là-haut, ils n’auraient pas à me cuisiner longtemps…
Ils ne m’attendaient pas; mais devaient surveiller la maison, car je n’étais pas arrivé depuis une demi-heure quand ils frappèrent, et je suppose que ma tronche de déterré valait tous les aveux; mais l’histoire se répétait : ils recherchaient Ariane, non pas son meurtrier. Encore deux, mais pas les mêmes : de la piétaille, probablement. Je crus reconnaître un des locaux auxquels j’avais déclaré la perte de mon scooter. “Monsieur Pointeur? On peut entrer?… Ce ne sera pas long… – Si vous voulez”… Je les fis asseoir à la cuisine, sur deux chaises de camping. “Eh ben, vous avez de la lecture!” Je ne répondis pas, surpris de leur indélicatesse : j’imaginais que la mort de Pimprenelle était connue du monde entier.
“Nous faisons une recherche dans l’intérêt des familles… Une jeune fille a disparu… Vous êtes au courant?
– Non…
– Il s’agit d’une de vos élèves, vous êtes bien professeur au lycée? Ses parents ont essayé de vous contacter hier soir… Mais vous étiez absent?
– J’étais à Prades… à l’hôpital… toute la nuit… Ma fille est morte cette nuit.
– Quoi? Encore une?? Mais…
– C’est un accident. Elle est tombée… dans l’escalier… elle n’avait pas deux ans…
– Désolés.
– Nos condoléances.
– Nous ne pouvions pas s– Vous nous avez appelés?
– J’ai appelé le SAMU.
– Il faut nous appeler aussi, en cas d’accident… Il faut faire une déclaration.
– Ça va… Mais vous pouvez comprendre l’angoisse d’autres parents…? Il s’agit d’Ariane Santoni… Elle n’est pas rentrée chez elle hier soir… Vous ne l’avez pas vue?
– Si.
– Ah! Quand?
– Hier. Vers cinq-six heures. Quand ma fille…
– Où?
– Ici? Elle est venue chez vous?
– Oui.
– Quoi faire?
– Elle vient souvent chez vous?
– Non. C’est arrivé. Deux ou trois fois.
– Mais qu’est-ce qu’elle venait faire?
– Elle voulait vous parler?
– Ouiiii! Je sais pas de quoi! Des récriminations au sujet du conseil de classe! Il avait eu lieu la veille, elle s’était fait démolir, je sais pas, elle venait me demander des explications, ou des comptes, n’importe quoi…
– On nous a dit que c’était une bonne élève.
– Excellente, mais elle est souvent absente, et les collègues ne supportent pas. Moi, je l’ai plutôt défendue…
– Mais alors, pourquoi s’en prendre à vous?
– Elle s’en est pas prise, je sais même pas si elle avait l’intention!
– Mais de quoi vous a-t-elle parlé, alors?
– Elle ne vous a pas dit ce qu’elle comptait faire?
– Mais je sais paaas, de quoi elle m’a parlé! Je m’occupais de ma petite, elle était au lit, là-haut, on frappe, alors je descends précipitamment, j’oublie de fermer la porte, et ma gamine s’est levée, et elle est tombée dans l’escalier, et maintenant elle est morte. Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute, ce que cette givrée avait à me dire?”
Un ange passa, puis, d’une voix très douce :
“D’accord… Excusez-nous, on ne pouvait pas savoir.
– Écoutez, on peut revenir plus tard. Mais vous comprenez bien qu’on ne tient pas à vous déranger une deuxième fois…
– On a une mission… et en toute sincérité elle est urgente, surtout après ce que vous nous dites…
– Vous ne pourriez pas nous montrer les lieux, très rapidement?”
Je me levai, les ramenai dans la salle à vivre; ils se firent préciser deux fois les positions respectives…
“Mais alors elle a tout vu!
– Je sais pas ce qu’elle a vu. Qu’elle s’arrange avec sa conscience. En tout cas, elle m’a pas prévenu, et moi je tournais le dos à…
– Mais qu’a-t-elle fait après?
– J’en sais rien. Elle est partie.
– Elle n’a rien dit?
– Je crois pas. J’en sais rien!
– Vous étiez seuls?
– Oui.
– Vous ne croyez pas… qu’elle a pu prendre peur? Se sentir coupable?
– À sa place…
– À sa place?…
– Je sais pas, je serais pas fier, sans doute…
– Vous considérez que c’est de sa faute?
– Mais non. Quelle importance?
– Vous ne l’avez pas accusée?
– Comme si j’avais pu y penser… Vous ne vous rendez vraiment pas compte…
– Mais enfin elle a pu être traumatisée? Assez pour ne pas rentrer chez elle?
– Je sais pas…
– Écoutez, on va vous laisser… Mais si vous aviez une idée d’où elle a pu aller…
– Non.”
Et pourtant, oui, JE M’EN FOUTAIS. Tout se passait comme si, en dépit du désespoir, la machine avait une réaction de survie, comme un membre coupé qui persisterait à gigoter. Je ne voyais que mon bout de chou courant se jeter dans mes bras quand elle revenait de la crèche, ou repoussant d’un “c’est paas bon” quelque création culinaire, et pourtant, à peine arrivé, j’avais passé un coup d’éponge sur le radiateur à moitié descellé, puis, pour noyer le poisson, sur tous les autres. J’avais même inspecté la cave, et l’escalier qui y descendait. Il fallait bien faire quelque chose dès lors qu’on ne mourait pas soi-même, et déjà je trahissais en me laissant gagner par l’espoir d’un temps où le chagrin s’apaiserait, où le deuil aurait accompli son travail. Ma petite chérie, toi non plus, je ne t’ai pas oubliée, tu n’as pas cessé de vivre, non seulement dans les provinces du rêve, mais dans mon cœur aux heures de mélancolie : le passé ne s’efface pas, je ne suis pas si volage, je ne puis évoquer ton image sans que les yeux me piquent, une larme est tombée sur ces mots maladroits et si banals, je t’aime encore et pour toujours, et donnerais volontiers mon peu de raison en échange de croire que tu t’amuses éternellement là-haut. C’est vrai que la vie a été prompte à reprendre ses droits, mais c’est plutôt par routine. J’aurais donné la mienne pour te voir revenir, pour remonter le temps de vingt-quatre heures, repartir sur de bonnes bases, mais elle renâclait à se donner pour rien. J’avais honte de me servir de toi pour quérir la pitié, et puis de mentir, et surtout de défigurer la vérité, parce que c’était profaner tes derniers instants, mais devant qui? Tu n’existais plus, et un mensonge n’est mensonge que lorsqu’il est démasqué…
Je téléphonai à mes parents, au répondeur d’Edwige, absorbai douze aspirines, un litre de café, et ne sus plus qu’attendre. Je n’eus pas long : à onze heures ils étaient revenus, et pour du sérieux cette fois : c’étaient les premiers duettistes, le glabre et le moustachu, manifestement gênés, mais non moins décidés à m’embarquer pour ma “déposition”.
“Ça peut pas attendre? Ma femme va revenir… avec ma fille…
– Il suffit de faire vite : vous pouvez être de retour dans une heure. Sinon, on vous laissera téléphoner.
– Et ça ne peut pas attendre? Je n’ai rien de plus à vous dire…
– Non, non. Si vous croyez que ça nous amuse de vous déranger dans un moment pareil… sans parler de travailler le dimanche!”
Je me demandai s’ils avaient matière à m’arrêter, s’ils n’hésitaient pas à gâcher une garde à vue faute d’éléments décisifs. D’un autre côté, ils devaient être tentés de profiter d’une déstabilisation que seul un monstre ou un robot aurait pu simuler, et se dire que chaque heure qui passait pouvait se solder par la disparition d’indices matériels. Y avait-il un juge d’instruction sur l’affaire? Hors-flag, ils n’avaient le droit de fouiller ni ma voiture ni mon domicile sans commission rogatoire, mais je n’en savais guère plus, et, persuadé qu’ils ne trouveraient rien de probant, je n’avais aucune raison de refuser ma coopération, sinon celle-ci : qu’un innocent en deuil et accablé de chagrin les aurait envoyés bouler? Mais non : il se serait foutu de tout. Je ne regimbai que mollement et pour la forme : en fait cette distraction m’aurait plutôt attiré, je redoutais de me retrouver seul avec Julie, un petit cercueil, et cette tache de sang au bas de l’escalier, sur laquelle je n’avais pas passé l’éponge… Je griffonnai un mot : les gendarmes tiennent à m’interroger tout de suite, et le laissai sur la table de la cuisine, sans essayer de ranimer des “tendresses” mortes.
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Publié dans Pointeur

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