Pour en finir avec l'Écoute

Publié le par Ab'alone

C'est tout à la fois une épreuve et un soulagement, quand on est grièvement isolé, de se promener sur le forum d'over-blog, et de parcourir de l'œil ces plaisants dialogues dont les antagonistes, sans l'ombre d'une exception, ressortent inchangés, persuadés qu'ils sont, du début à la fin, d'être seuls à savoir, mais surtout, c'est le plus confondant, seuls à écouter. Mouah, je réfléchis, mouah, je suis objectif. Si l'Autre n'est pas d'accord, c'est qu'il ne fait que dévider slogans et idées reçues, confortablement remparé dans la bêtise et/ou la mauvaise foi. Oh, je ne prétends pas m'excepter, puisque précisément ma réaction in-petteuse ("Tas de crétins!") m'assimile aux plus violents de ceux que je stigmatise, et que je postule mon écoute sans jamais la prouver : soit qu'on se taise, soit qu'on cause à côté, il est bien rare que je trouve quelque chose à écouter.
Le malheur, c'est que je ne suis pas certain que cette sacralisation de l'Écoute soit bien sincère ni bien judicieuse. Un peu facile tout de même, d'inscrire à l'appui de sa sincérité que je n'ai jamais usé avec mes élèves du moindre argument d'autorité, style : "T'es là pour apprendre, et mézigue pour enseigner. Donc, ta g…, et esgourde le Chef." Car au fond je savais que j'aurais toujours le dessus dans un débat, et qu'en conséquence, quand je refusais toute autorité octroyée, tout recours à la hiérarchie, tout DROIT d'avoir raison, quand j'autorisais jusqu'aux invectives les plus ordurières à mon encontre, c'est un centuple empire sur les âmes qui m'était rendu. Enfin, "je savais", pas dit que ce verbe convienne, et que je n'aie pas sous-estimé certains effets secondaires. Les meilleurs m'engouroudissaient, pour la plus grande gratification de leur narcissisme, puisque c'est PAR MOI qu'ils étaient estimés les meilleurs, mais il est probable que les masses me tenaient pour un clown et un fada, et que les arguments auraient mieux pénétré leur carapace si j'avais accepté les règles communes, l'aval de mes pairs et des soi-disant supérieurs. Les bûches ne sont que trop enclines à trouver dans la marginalité du prof l'excuse de leur incompréhension et de leurs échecs.
Quoi qu'il en soit, mes motivations n'étaient pas blanches-bleues. Et ici même, quand j'appelle inlassablement le lecteur à me voler dans les plumes, est-ce que j'aspire vraiment à changer, ou, comme le Miaou des Cent Fleurs, à susciter la contestation pour l'écrabouiller? Laissons ce point, nul ne peut répondre à ma place, et moi, je ne sais pas non plus. Ce qui est plus préoccupant, c'est la question de savoir si l'Écoute est vraiment un facteur de progrès. Dans "www.rancœurs.com", roman mi-blog-mi-mails, bâclé il y a deux ans, et d'ailleurs raté, mais en cela prémonitoire, une correspondante écrivait à mon zéros : "L’Écoute? L’Ouverture d’Esprit? Tu en es vraiment là? "C’est pour mieux te manger, mon enfant"… Il n’y a pas plus bête, plus superficiel, que ces gens qui écoutent et comprennent tout… tout sauf l’essentiel, tout de l’extérieur. QUI TROP EMBRASSE MAL ÉTREINT. La voie pour aller loin, pour découvrir, pour innover, c’est au contraire de N’ÉCOUTER PERSONNE, et de croire en soi, de creuser son tunnel, au risque de l’erreur et de la folie. Aller au bout de soi, au cas où l’on en vaudrait la peine, et que le meilleur gagne! Non mais tu vois Napoléon, ou Gaudi, ou ton cher Proust, écouter les autres? Écouter les cons? Ils n’auraient pas fait grand’chose, j’espère tout de même que je ne te l’apprends pas? Mais non : censure ou fausse honte, tu me mènes en bateau. La seule discussion qui débouche sur un dépassement, c’est celle qu’on a avec soi-même, et c’est d’ailleurs la seule que tu aies."
Cette sortie, je ne la signe pas; ma position officielle demeure celle-ci : le droit à professer une opinion ne s'acquiert que par l'accueil de l'opinion adverse, accueil CRITIQUE évidemment, il ne s'agit pas de se livrer à un panégyrique des girouettes; mais la rencontre de Tu et de Je devrait être celle de deux pensées, de deux savoirs EN DEVENIR, d'une thèse et d'une antithèse aspirant à la synthèse qui les transcende toutes deux. C'est au prix du vrai dialogue (et peu importe son âpreté! la politesse est très secondaire : c'est une goutte d'huile dans les rouages) et d'héberger en soi la dissonance cognitive, qu'on avance, et, subsidiairement, qu'on a une chance de devenir intelligent : "Veux pas l'savoir" est le cri de guerre de la bêtise. Mais enfin c'est là une position idéale, théorique, et il est de fait que lorsque vous possédez tant soit peu un sujet, le dialogue avec un profane, un superficiel, un sot, loin de vous appeler vers les hauteurs, vous fait rouler vers l'abîme. Cent fois j'ai fait l'expérience d'un examen de conscience à l'issue duquel je me donnais 95% des torts : j'en communiquais le résultat à ma compagne du moment, et elle abondait dans mon sens avec des considérants si niais, si futiles, si à côté de la plaque, qu'illico je m'en retirais 90. Supposons même qu'elle eût raison : les leçons qu'on se donne à soi-même, on n'est pas si bien disposé à les accepter de l'autre.
Je me les sers moi-même avec assez de verve
Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
Rien détonnant : à supposer que le désir de progresser soit sincère, une logique de conflit et de rivalité vient le traverser. Les bons pédagogues sont ceux qui s'arrangent pour que l'apprenant ait au moins l'illusion d'apprendre tout seul, au lieu de subir la loi d'un autre. Mais il faut pour cela qu'ils sachent dompter leurs propres motivations narcissiques.
Il serait aisé de dépasser la contradiction dans laquelle je m'empêtre en distinguant l'œuvre d'art, qui exigerait l'enfermement dans une Weltanschauung originale, de la quête de la vérité; mais ce serait concéder que la littérature ne vise pas à la vérité, et j'en suis bien loin. Ce qui fait la différence entre Proust et un psychotique, c'est la part de réel, donc d'universel, qui s'y réfracte. Admettons même qu'on puisse goûter l'altérité en soi; y viser, s'y complaire, c'est se limiter.
Alors quoi? Écouter ceux qui m'écoutent, me comprennent, me répondent, je n'en sors pas – et reste par là même englué dans la subjectivité. Ce qui est à corriger en priorité, c'est sans doute cette quête de la sécurité d'une formule-miracle. Tous, nous tâtonnons, tous plus ou moins fermés, et nous croyant ouverts, tous plus ou moins serinés, et nous croyant indépendants. Est-ce que je prétends donc échapper à la condition humaine? On ne voit vraiment pas ce qui m'en donnerait le droit.
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Publié dans Psy de comptoir

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