Y a-t-il un psy dans la salle?
Vous avez tous fait l'expérience de ces nuits de voyage ou de villégiature à l'issue desquelles on peine à retrouver ses marques, troublé qu'on est par un matelas différent, ou quelque rayon de lune qui n'arrive pas "du bon côté". Ça se complique encore, je présume, quand vous vous réveillez en compagnie, infoutu de "situer" le partenaire qui en écrase à votre flanc, surtout quand un excès de bibine a catalysé la rencontre; mais là j'en parle par ouï-dire ou imagination, car les rarissimes fois où une inconnue s'est retrouvée dans mon pieu, la fée Adrénaline m'a formellement interdit de fermer l'il. "Où suis-je? Qu'y fais-je? Qui est cette fille?" questions banales pour un nomade, et plutôt amusantes à l'accoutumée, car la réponse ne tarde guère à venir. Songez pourtant : si elle ne venait jamais?
C'est à du plus préoccupant que me voilà périodiquement confronté depuis bientôt deux ans : non seulement je ne reconnais pas ma chambre, que j'habite pourtant depuis 2002, et ne quitte quasi-pas, mais à la question : "Où suis-je?" se substitue, autrement angoissante : "QUI suis-je?" et le pire, c'est que je mets de plus en plus longtemps à trouver.
Qui suis-je, entendons-nous : non pas aux tréfonds! Cela, comme tout le monde, je m'accommode de l'ignorer. Ce que j'ai semé, c'est mon nom, mon état-civil, ma situation présente et mes souvenirs. Non que je, ou plutôt "ça" ne se rappelle rien : au contraire, la cervelle grouille d'images; mais elle est devenue incapable de faire le tri entre ce qu'ego a vécu, lu, ouï des autres ou vu dans un film : mon burlingue, mes livres, mes murs, couverts de petites Japonaises des plinthes au plafond, ne "m"'étonnent pas, "je" les reconnais; mais ne m'étonnerais pas davantage d'ouvrir les yeux sur la librairie de Montaigne, le wagon de Trotsky ou le boudoir de la Pompadour : tout se vaut, il n'y a pas de différence intime entre Aurangabad ou Dogubayazit, où j'ai traîné mes guêtres, et le Potala de Lhassa, dont je n'ai vu que des photos, entre les souvenirs de Gide ou de Léautaud et les miens propres; et surtout entre le monde de la veille et celui du rêve : tout est possible, rien n'est assuré; et la gueule que j'ai, il m'a fallu hier aller au miroir pour la découvrir, non sans avoir ouvert toutes les portes avant de trouver la salle de bains.
Démarche exceptionnelle : à l'ordinaire, l'amnésie se dissipe au lit, sous l'effet de la simple menace de consulter mes papiers, ce qui fait que je ne m'inquiète pas trop, d'autant que je n'oublie jamais qu'il FAUT être quelqu'un, et que les accès ne croissent pas en fréquence : c'est de l'ordre d'un par mois. N'empêche que je rigole jaunâtre à l'idée, un de ces quatre matins, de lire sur ma carte d'identité un nom certes PLAUSIBLE, voire certain, mais que je n'habiterai pas plus qu'un autre, et de n'avoir plus avec ma vie et ma pensée que des relations de voisinage et de probabilité.
L'exploitation littéraire-de-gare me tendait les bras, et j'ai torché l'an dernier sur ces bases branlantes "Hors-je", un frileur bien horrifique, taraudé de "trous" de plus en plus larges, où n'importe quel crime peut venir se loger avec, c'est le comble, l'assurance de l'impunité! Voir jurisprudence, Alger, 18 décembre 1948 : "L'affirmation d'un inculpé qu'il n'a aucun souvenir des faits délictueux qui lui sont reprochés soumet au juge, outre la recherche d'une simulation possible, un problème d'imputabilité : celui de savoir, au cas où l'amnésie serait réelle, si elle dénote un trouble psychique suffisant pour faire disparaître la responsabilité de l'agent ou l'atténuer; et si l'expert, reconnaissant la nature comitiale ou amnésique des faits incriminés, conclut à l'irresponsabilité de leur auteur, il y a lieu pour le juge de déclarer l'inculpé en état de démence au temps de l'action, et, par application de l'art. 64 c. pén., de le renvoyer des fins de la poursuite." La "nature comitiale ou amnésique"! Ça ressemble fort à de la bouillie pour les chats, trouvez pas? Un épileptique déraille avant et pendant l'acte, un amnésique après! Une parfaite crapule qui oublie tout de sa crapulerie est-elle si inimaginable? Non, mais voilà : en quoi l'est-elle encore, cette crapule, si elle l'a oubliée? Que sommes-nous d'autre que nos souvenirs? Or, que je soit, à l'occasion, un autre, la loi ne peut se permettre de le prévoir. D'où l'amalgame, aussi commode que vaseux.
Ce bouquin, je ne crois pas que j'aurais eu le cur de l'écrire, si j'avais vraiment constaté des trous. Et d'une manière générale on ne peut jouer avec la démence que lorsqu'on s'en croit à couvert. Agatha Christie, paraît-il, a connu des mois, des années peut-être, de voyage sans bagage. M'étonnerait qu'elle leur ait consacré un roman. À peine si son autobiographie y fait allusion.
Même revenu de la psychanalyse, comment s'interdire de chercher les causes? De traumatisme récent, je n'en distingue aucun; mais bien sûr, c'est lui que j'aurais oublié en priorité, arf. NB toutefois que le glissement d'occultations totales et courtes à de longues-partielles est sans raison d'être. Des raisons de m'évader de moi-même, en revanche, je n'en vois que trop, et c'est un diagnostic qui me vient facilement en présence du gâtisme.
C'est à du plus préoccupant que me voilà périodiquement confronté depuis bientôt deux ans : non seulement je ne reconnais pas ma chambre, que j'habite pourtant depuis 2002, et ne quitte quasi-pas, mais à la question : "Où suis-je?" se substitue, autrement angoissante : "QUI suis-je?" et le pire, c'est que je mets de plus en plus longtemps à trouver.
Qui suis-je, entendons-nous : non pas aux tréfonds! Cela, comme tout le monde, je m'accommode de l'ignorer. Ce que j'ai semé, c'est mon nom, mon état-civil, ma situation présente et mes souvenirs. Non que je, ou plutôt "ça" ne se rappelle rien : au contraire, la cervelle grouille d'images; mais elle est devenue incapable de faire le tri entre ce qu'ego a vécu, lu, ouï des autres ou vu dans un film : mon burlingue, mes livres, mes murs, couverts de petites Japonaises des plinthes au plafond, ne "m"'étonnent pas, "je" les reconnais; mais ne m'étonnerais pas davantage d'ouvrir les yeux sur la librairie de Montaigne, le wagon de Trotsky ou le boudoir de la Pompadour : tout se vaut, il n'y a pas de différence intime entre Aurangabad ou Dogubayazit, où j'ai traîné mes guêtres, et le Potala de Lhassa, dont je n'ai vu que des photos, entre les souvenirs de Gide ou de Léautaud et les miens propres; et surtout entre le monde de la veille et celui du rêve : tout est possible, rien n'est assuré; et la gueule que j'ai, il m'a fallu hier aller au miroir pour la découvrir, non sans avoir ouvert toutes les portes avant de trouver la salle de bains.
Démarche exceptionnelle : à l'ordinaire, l'amnésie se dissipe au lit, sous l'effet de la simple menace de consulter mes papiers, ce qui fait que je ne m'inquiète pas trop, d'autant que je n'oublie jamais qu'il FAUT être quelqu'un, et que les accès ne croissent pas en fréquence : c'est de l'ordre d'un par mois. N'empêche que je rigole jaunâtre à l'idée, un de ces quatre matins, de lire sur ma carte d'identité un nom certes PLAUSIBLE, voire certain, mais que je n'habiterai pas plus qu'un autre, et de n'avoir plus avec ma vie et ma pensée que des relations de voisinage et de probabilité.
L'exploitation littéraire-de-gare me tendait les bras, et j'ai torché l'an dernier sur ces bases branlantes "Hors-je", un frileur bien horrifique, taraudé de "trous" de plus en plus larges, où n'importe quel crime peut venir se loger avec, c'est le comble, l'assurance de l'impunité! Voir jurisprudence, Alger, 18 décembre 1948 : "L'affirmation d'un inculpé qu'il n'a aucun souvenir des faits délictueux qui lui sont reprochés soumet au juge, outre la recherche d'une simulation possible, un problème d'imputabilité : celui de savoir, au cas où l'amnésie serait réelle, si elle dénote un trouble psychique suffisant pour faire disparaître la responsabilité de l'agent ou l'atténuer; et si l'expert, reconnaissant la nature comitiale ou amnésique des faits incriminés, conclut à l'irresponsabilité de leur auteur, il y a lieu pour le juge de déclarer l'inculpé en état de démence au temps de l'action, et, par application de l'art. 64 c. pén., de le renvoyer des fins de la poursuite." La "nature comitiale ou amnésique"! Ça ressemble fort à de la bouillie pour les chats, trouvez pas? Un épileptique déraille avant et pendant l'acte, un amnésique après! Une parfaite crapule qui oublie tout de sa crapulerie est-elle si inimaginable? Non, mais voilà : en quoi l'est-elle encore, cette crapule, si elle l'a oubliée? Que sommes-nous d'autre que nos souvenirs? Or, que je soit, à l'occasion, un autre, la loi ne peut se permettre de le prévoir. D'où l'amalgame, aussi commode que vaseux.
Ce bouquin, je ne crois pas que j'aurais eu le cur de l'écrire, si j'avais vraiment constaté des trous. Et d'une manière générale on ne peut jouer avec la démence que lorsqu'on s'en croit à couvert. Agatha Christie, paraît-il, a connu des mois, des années peut-être, de voyage sans bagage. M'étonnerait qu'elle leur ait consacré un roman. À peine si son autobiographie y fait allusion.
Même revenu de la psychanalyse, comment s'interdire de chercher les causes? De traumatisme récent, je n'en distingue aucun; mais bien sûr, c'est lui que j'aurais oublié en priorité, arf. NB toutefois que le glissement d'occultations totales et courtes à de longues-partielles est sans raison d'être. Des raisons de m'évader de moi-même, en revanche, je n'en vois que trop, et c'est un diagnostic qui me vient facilement en présence du gâtisme.
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